Des Idées en revues - L’éducation à l’ère des «produits cognitifs»

On assiste, depuis ces dernières années, à une véritable levée de boucliers contre ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « marchandisation du savoir ». On ne compte plus les publications dénonçant cette capture capitaliste des institutions d’enseignement transformées en agences de recherche et de développement publiques au service des entreprises privées, qu’elles sont chargées d’alimenter en « capital humain » afin de répondre aux besoins et aux pressions du marché. Fruit de dix ans de travaux et de réflexions collectifs conduits dans le cadre de séminaires et de recherches ayant déjà donné lieu à plusieurs publications connexes dont il dresse une manière de bilan (Le nouvel ordre éducatif mondial, 2002 ; L’école n’est pas une entreprise. Le néolibéralisme à l’assaut de l’enseignement public, 2003), ce « petit livre de combat » s’inscrit dans le sillage de la sociologie critique des années 1970, dont il revendique l’héritage marxiste en l’actualisant et en l’adaptant au contexte socio-économique contemporain. Le titre lui-même renvoie à L’école capitaliste en France (1971) de Christian Baudelot et Roger Establet qui y analysaient, dans le sillage du livre phare de Bourdieu et J.-C. Passeron (La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, 1970), les mécanismes suivant lesquels une institution à vocation universelle censée former les subjectivités à l’exercice de l’esprit critique s’avérait souvent, en pratique, un outil de reproduction sociale au service des classes et des milieux favorisés. Cependant, l’école, par une sorte de « ruse de la raison scolaire », réussissait tout de même à préserver son autonomie à l’égard des lois du marché et de l’économie. C’est cette autonomie qui est aujourd’hui sérieusement menacée par l’impérialisme néolibéral qui ne fait plus pression sur l’institution de l’extérieur, mais la phagocyte pour désormais la déterminer de l’intérieur, au niveau même de ses structures organisationnelles et de l’orientation donnée à ses programmes.


Le tournant managérial


Cette mutation du monde et de la philosophie de l’éducation trouve sa source dans l’avènement de « l’État managérial » (corporate state) chargé par la droite néolibérale de détrôner, dès les années 1980, l’État providence accusé de tous les maux. À l’idéal républicain et social-démocrate jugé obsolète et passéiste au regard des nouvelles réalités économiques et des défis suscités par la mondialisation, on substitue le culte de la performance et de l’efficacité censé permettre enfin l’entrée dans l’ère de l’innovation et des savoirs d’avenir. Ce démantèlement de l’État social et éducateur ne se limite pas à un simple retrait ou à un simple rétrécissement de son champ d’action, dont il concéderait une part de plus en plus importante au secteur privé. Les institutions restées publiques sont elles-mêmes restructurées sur le modèle de l’entreprise, qui impose sa norme, son vocabulaire et ses outils gestionnaires à l’ensemble des services gouvernementaux […]. C’est cela, le néolibéralisme : « cette logique générale qui impose partout, même dans les sphères a priori les plus éloignées du coeur de l’accumulation du capital, un même système normatif de conduite et de pensée ».


« L’économie de la connaissance », comme le dit bien son nom, tend de plus en plus à faire l’économie de la connaissance et de la formation générale au profit du développement et de la promotion de « compétences clés » (key competences) directement applicables et monnayables sur le marché du travail. Ce qui pourrait n’apparaître que comme un banal glissement sémantique (la substitution des « compétences » aux anciens « savoirs ») recouvre en réalité une véritable professionnalisation du cursus scolaire, où la recherche fondamentale se voit dévaluée au profit de la recherche appliquée. Les savoirs se voient ainsi assimilés à des « produits cognitifs » - des biens de consommation comme les autres - qu’il s’agit de vendre sur le « marché des idées » livré à la logique d’une concurrence mondiale généralisée sommant l’école de se rendre économiquement utile et rentable.


Diabolisation de l’autre


La plus grande force de ce livre est sans nul doute d’éviter le piège de la diabolisation de l’autre dans laquelle se complaît trop souvent une certaine gauche plus radicale et moins nuancée. Les auteurs indiquent d’emblée leur intention de rompre avec ce manichéisme simpliste voulant qu’il faille « sanctuariser » l’école publique contre une marchandisation qui viendrait l’agresser de l’extérieur : « L’école n’est pas la “victime” passive des méchants capitalistes qui l’encerclent et veulent l’envahir. » Tous les acteurs de la scène sociale et éducative (les responsables politiques, la haute administration, les groupes professionnels, les parents d’élèves, les professeurs, les étudiants) sont partie prenante de cette dynamique et sont responsables de la mutation en cours. Il s’agit, pour tous, de savoir comment organiser une résistance efficace […].


Il ne s’agit, au final, ni de verser dans le fatalisme, ni dans la nostalgie. Mais s’il n’y a jamais eu d’âge d’or de l’école, la mutation managériale en cours mine sérieusement le fondement même de ce qui a, au fil de son histoire, assuré la force symbolique de l’institution scolaire et universitaire en tant que foyer de culture et de civilisation : son autonomie et son indépendance à l’égard des pouvoirs tant religieux que politiques et économiques, seules garantes du libre exercice de la pensée critique sans laquelle le citoyen n’est qu’un pion à la merci des sophismes chiffrés du discours dominant, ce « newspeak » (A. Giroux) tablant sur le même éternel cortège de métaphores revampées du vieux taylorisme (compétitivité, excellence, performance, etc.). Contre ce capitalisme sauvage qui aplatit l’humain sous le rouleau compresseur du New Public Management et les mécanismes aveugles et incontrôlés d’un marché élevé au rang de toute-puissante entité, les auteurs invitent à renouer avec l’idéal démocratique, c’est-à-dire avec cette « capacité collective de définir un destin commun » plutôt que de se le laisser dicter par les zélotes de l’industrie et de l’économie.


S’il est un idéal qui vaille la peine d’être défendu, c’est bien celui-là. Et il ne tient bien évidemment qu’à nous qu’il ne soit pas relégué au rang des utopies.


 

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8 commentaires
  • Jean-Luc - Inscrit 16 avril 2013 01 h 32

    Honnête invitation


    Une recension qui certainement invite à une lecture en bonne et due forme de cet ouvrage, fruit de la collaboration de quatre auteurs.

    Merci.

  • Yves Claudé - Inscrit 16 avril 2013 03 h 18

    De la Résistance active … à l’émergence d’un nouveau paradigme !

    L’auteur de ce commentaire impressionniste sur le système scolaire, Guillaume Asselin, tout en distillant une improductive ironie censée produire un effet de distanciation face à une sociologie critique que l’on dévalorise arbitrairement en la reléguant dans le placard historique des «années 1970», cet auteur donc … réussit à ne pas mentionner la Résistance active que cette même sociologie a menée durant les deux dernières décennies contre ce système de déscientification du savoir qu’est l’“approche par compétences”.

    Il est un peu facile de faire de l’ironie à propos d’une présumée théorie simpliste et naïve, qui prétendrait dénoncer à corps et à cris à un complot capitaliste visant bassement à marchandiser un noble savoir scientifique, si l’on fait semblant d’ignorer le puissant courant psychologisant de technicisation pseudo-cognitiviste du savoir et de sa transmission, qui a servi de Cheval de Troie à ladite marchandisation, en procédant à une décervelisation et une mercenarisation progressives des Sciences Humaines. On retrouve bien ici le style léger et précieux de la revue Spirale, son aristocratisme au charme à la fois désuet et futile.

    Dans les méandres d’une démarche qui est devenu une Résistance plutôt passive des Sciences Humaines, et de la sociologie en particulier, émerge d’une manière de plus en plus évidente et assurée, un nouveau paradigme scientifique et cognitif, celui de la complexité et de la transdisciplinarité, et c’est plutôt cette bonne nouvelle qu’il aurait fallu nous annoncer !

    Yves Claudé - sociologue (@ycsocio)

  • Daniel Houx - Inscrit 16 avril 2013 05 h 42

    Langue trop complexe

    Le langage de cet article aurait avantage à être grandement simplifié pour être plus facilement compréhensible. Quand il faut relire trois fois pour tout comprendre, moi j'abandonne.

    • Yvan Dutil - Inscrit 16 avril 2013 06 h 51

      C'est des chercehrus en sciences humaines qui s'autocongratulent et qui sont frustrés du peu d'intérêt que sussitent les travaux dans une société vouée à la marchandisation du savoir. Allez savoir pourquoi?

    • Jean-François Filion - Abonné 16 avril 2013 09 h 04

      N'est-ce pas normal qu'une science ait son propre langage spécialisé? Sinon, pourquoi serait-ce nécessasire de faire des études si toute théorie ou tout concept sociologique devait être accessible à tous sans effort préalable? Les économistes et les informaticiens, qui opèrent dans les secteurs dominants de la société, ont un langage incompréhensible alors qu'ils prennent des décisions qui bouleversent nos vies: personne ne dit rien. Allez savoir pourquoi!

    • Daniel Houx - Inscrit 16 avril 2013 09 h 30

      Oui, c'est normal d'avoir son langage spécialisé mais il faut se placer au niveau de ses lecteurs. Le langage employé ici serait acceptable pour une revue universitaire, mais pas pour un journal grand public.

  • David Auclair - Inscrit 16 avril 2013 09 h 53

    Les questionnements de ce texte et ceux que soulève le livre de C. Laval sont d'une importance capitale pour reconnaître les changements dans la société et dans nos vies de ce qu'impliquent les TIC's. La pensée complexe qui émerge surtout de la seconde cybernétique n'est pas sans conséquence et les différents rapports gouvernementaux et scolaires pour favoriser l'utilisation des nouvelles technologies ne se fondent sur rien de sérieux en ce qui concerne les impacts sociaux et les bienfaits de ces outils (sauf pour G. Small et quelques autres neurologues qui travaillent pour les aînés et l’Alzheimer, sur la mémoire). D'un autre côté, de plus en plus, des études en neurologie démontrent les limites de ces nouveaux outils et le comment ils transforment nos manières de recevoir et de rendre l'information et les savoirs. M. Claudé peut être un admirateur de J.-L. Le Moigne et des courants constructivistes et de la pensée complexe, tout n'est pas faux dans ce débat, mais le fait de croire à la transdisciplinarité n'implique pas que tout est merveilleux dans le meilleur des mondes. Il faut d'ailleurs faire très attention aux multiples interventions dans nos sociétés de nombreux spécialistes qui dans leur « ego » ne reconnaissent la transdisciplinarité que sur papier. Dans les faits, ce n'est pas le cas et chaque science possède son propre langage, ce qui n’est pas chose facile lorsqu’il est temps d’en parler à d’autres chercheurs ou spécialistes.

    Pour ce qui est du travail de l'auteur de ce texte, de la revue Spirale, il aurait été souhaitable de reprendre l'idée centrale de C. Laval, qui aborde les contraintes de l'obligation à jouer le jeu des TIC et des performances au nom du capital humain. Les gens se sentent pris dans ce jeu scolaire et la majorité de ces gens ne connaissent pas les règles du jeu. Il faut alors faire un lien direct avec les augmentations de « cas » d'angoisse, de la dépression, du trouble de l'attention et autres « pathologies » de la vie quotidie

  • François Beaulé - Abonné 16 avril 2013 18 h 10

    La capacité collective de définir un destin commun

    L'article de Guillaume Asselin se termine sur cet idéal démocratique. Le fait est que nous n'arrivons pas à définir ce destin ou ce projet commun. Et le problème dépasse l'influence que l'université a ou n'a pas sur la société.

    L'évolution de notre mode de vie et donc de notre rapport à l'environnement a été essentiellement menée par les sciences physiques et surout l'engineering en conjonction avec le marché capitaliste. Les États modernes ont servi à réduire la sauvagerie du capitalisme par des législations sur le travail et une protection minimale de l'environnement. Les États occidentaux ont aussi contribué à répartir la richesse et à tempérer les cycles de croissance et de récession.
    Mais nous n'arrivons pas à définir un projet pérenne. Les universités sont menacées par le capitalisme mais elles ont déjà failli à faire de la modernité un succès.