Margaret Thatcher: ni à diaboliser ni à canoniser!

L'ancienne première ministre Margaret Thatcher n’a jamais laissé personne indifférent, autant chez ses partisans que chez ses détracteurs, en Grande-Bretagne comme ailleurs dans le monde. Son décès ne fait donc pas exception : depuis quelques jours, certains tendent à glorifier son parcours politique et le redressement économique qu’elle a effectué dans son pays, tandis que d’autres récusent ce même parcours, notamment à cause des excès constatés sur les marchés financiers lors de la crise de 2008. Qu’en est-il vraiment ?

Il est vrai qu’en 1979, lorsque Mme Thatcher prend le pouvoir, la Grande-Bretagne est un pays en déclin économique : un pays qui vient à peine, quelques années avant, de se soumettre aux diktats du Fonds monétaire international afin de recevoir son aide financière (comme les pays fragiles de la zone euro aujourd’hui), un pays qu’on qualifiait même « d’homme malade de l’Europe ». Le chômage est élevé, le fardeau fiscal atteint des niveaux records, les sociétés britanniques - publiques comme privées - accusent des retards de productivité importants vis-à-vis de leurs rivaux (comme l’Allemagne) et, dans un contexte de choc pétrolier, l’inflation avoisine les 25 % par an. Conservatrice convaincue et grande admiratrice des penseurs néolibéraux, comme Milton Friedman ou Friedrich Hayek (dont elle fait d’ailleurs l’éloge dans sa biographie), Mme Thatcher croit fermement que le marasme économique dans lequel est plongé son pays provient principalement de l’intervention excessive de l’État et des rigidités qui y sont associées. La solution passe nécessairement par le retour aux « vraies valeurs » : celles du marché libre, déréglementé, autorégulateur et avec le moins d’entraves possible. C’est ce qu’elle met en marche à travers une série de réformes majeures, surtout lors de son deuxième mandat : réduction des dépenses publiques, baisse des impôts, privatisation de plusieurs sociétés publiques (assez symboliques, comme British Telecom ou British Airways) et déréglementation importante dans le domaine de la finance (vecteur important dans le développement futur de Londres, la City). En même temps, elle livre un combat féroce aux syndicats en limitant leur pouvoir (notamment dans le secteur minier), effectue des réformes majeures sur le marché du travail afin de le rendre plus flexible et procède à des coupes substantielles dans les programmes sociaux.


Certes, ces actions ont permis de remettre l’économie britannique sur les rails et ont modernisé ses structures (même si ce redressement ne se fait réellement que plus tard, après son départ). Cependant, ces actions ont un prix. Premièrement, la désindustrialisation des régions au profit de l’essor de la finance du centre, Londres, ainsi que la refonte des programmes sociaux, notamment les allocations aux chômeurs, ont produit des situations sociales dramatiques (parlez-en aux Britanniques du nord du pays, surtout en Écosse). Deuxièmement, la réforme du marché du travail pour une plus grande flexibilité, combinée à l’explosion du secteur tertiaire (le secteur des services représente aujourd’hui plus de 70 % de l’économie), a multiplié les emplois précaires : souvent à temps partiel et à rémunération faible. Si bien que les inégalités ont littéralement explosé dans ce pays à partir du milieu des années 1980.


Enfin, la crise de 2008 a montré qu’une structure économique basée essentiellement sur la finance, de surcroît une finance déréglementée et très opaque, rend fragile l’ensemble de l’économie. Le redressement qui tarde à venir est significatif à cet égard : la croissance est atone depuis 2008, le chômage reste élevé, le déficit budgétaire, malgré les dernières compressions, se situe à plus de 8 % du PIB (le double de celui de la France ou des États-Unis) et la dette dépasse maintenant les 80 % du PIB.


En ce sens, le bilan économique de Mme Thatcher est loin d’être parfait : comme bien d’autres décideurs politiques, elle a fait de bons coups et des mauvais. Il n’en reste pas moins qu’il faut souligner son sens politique et sa détermination, qui lui ont permis de gouverner d’une main de « fer » pendant plus d’une décennie. Il faut aussi souligner que ses successeurs, même le travailliste Tony Blair, ont tous gouverné à droite ou au centre droit. C’est une victoire de la continuité, du moins jusqu’à 2008 ! [...]


La crise de 2008 est venue rappeler que le marché, lorsqu’il est libre de toute entrave, sans réglementation et sans contrôle, est capable lui aussi de tous les excès. D’autre part, elle a prouvé que, contrairement à ce que Mme Thatcher pensait durant ses années de gouverne, l’État est loin d’être le problème. Il fait plutôt, et grandement, partie de la solution : notamment pour sauver le marché.


Ironie du sort, ce sont les contribuables, ces «payeurs de taxes » que Mme Thatcher défendait corps et âme lorsqu’elle prêchait pour le marché libre, qui justement ont payé et en payent encore aujourd’hui le prix…

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4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 13 avril 2013 08 h 46

    Fait trop souvent oublié

    La reprise économique qui a suivi les années Thatcher coïncide avec la découverte puis l'exploitation de pėtrole en Mer du Nord. On semble l'oublier! En plus de créer des emplois bien payés, de faire des profits ėlevés à des pétroliéres britanniques comme British Petroleum et Shell, ce pėtrole a transformé un dėficit commercial ėlevé en un surplus commercial! Madame Thatcher a été aidée par la chance. C'est comme si on oubliait que la prospérité de l'Alberta ou de l'Arabie est dûe au pėtrole et non à un quelconque talent de MM. Klein ou Ibn Saoud. Ou que Chavez ne serait qu'un misėrable Castro sans le pėtrole vėnėzuélien et que le Texas serait aussi miteux que le Mississipi sans l'or noir.

  • Pierre Denis - Inscrit 13 avril 2013 10 h 47

    Ironie du sort ?

    Dites-vous en conclusion. Je ne suis pas d'accord. Mme savait ce qu'elle faisait. Elle aurait aussi dû savoir, n'eut elle pas été aveuglée par son idéologie, que l'austérité et la vente de feu qu'elle a imposées à son pays ne règleraient rien à long terme.
    Le fait est que si Mme n'avait pas eu les revenus du pétrole de la Mer du Nord, le Royaume Uni se retrouverait aujourd'hui dans une situation financière aussi mauvaise que l'Italie ou l'Espagne dont les programmes actuels d'austérité ne sont qu'un triste copier-coller des politiques désastreuses de nos bons chantres du libre marché.

  • Bernard Dupuis - Abonné 13 avril 2013 11 h 03

    La dame de velour des riches.

    Je trouve que vous faites très bien la part des choses. Pour quelqu’un comme moi qui éprouve toujours plus de compassion pour les pauvres et les petits plutôt que pour les riches et les puissants, vous comprendrez que je n’ai aucune admiration pour cette dame d’une inconscience ineffable. Il me semble qu’elle confondait bien des choses à commencer par les intérêts des riches avec ceux de la communauté et les intérêts de sa charmante bourgeoisie avec ceux de sa société qu’elle méprisait par ailleurs. C’est curieux de constater qu’il y a des personnes comme cela, Lisa Frula, Marie Grégoire, Monique Jérôme-Forget, François Legault, Stephen Harper, etc., qui sont toujours du côté des riches et des plus forts

    Bernard Dupuis,
    Berthierville

    • Maxime Dion - Inscrit 14 avril 2013 07 h 51

      @Bernard Dupuis

      Vous conviendrez avec moi que les dividendes que rapporte la compagnie d’amis riches sont des avantages tangibles aux côtés des indulgences que rapportent l’empathie et la compassion…