Il faut des chaires de recherche sur le Québec

Le Québec a disparu de l’horizon des recherches actuelles, au profit de problématiques tournées vers l’international et les études comparées. Ce tournant des sciences sociales s’est fait au détriment des études sur le Québec.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le Québec a disparu de l’horizon des recherches actuelles, au profit de problématiques tournées vers l’international et les études comparées. Ce tournant des sciences sociales s’est fait au détriment des études sur le Québec.

Bien que nos universités comptent encore des chercheurs chevronnés dont les études ont mis le Québec à l’avant-plan, la connaissance du Québec y souffre d’énormes lacunes. Dans plusieurs disciplines, le Québec a disparu de l’horizon des recherches actuelles, au profit de problématiques tournées vers l’international et les études comparées. Ce tournant des sciences sociales […], qui n’est certainement pas une mauvaise chose en soi, s’est fait malheureusement au détriment des études sur le Québec. On constate aussi que, dans une discipline qui a donné au Québec de grands interprètes de son passé, il se trouve dans ses universités très peu de professeurs, sinon aucun, pour approfondir certaines époques critiques de son histoire : la période des rébellions, la guerre de Sept Ans, etc.


Dans plusieurs autres disciplines, la relève ne semble plus au rendez-vous, tandis que des professeurs prennent leur retraite sans trop savoir si le fruit du travail de toute une carrière s’évanouira dans l’indifférence la plus totale. Ce déclin des études québécoises se ressent sur les conférences et les publications traitant du Québec, dont le nombre stagne ou diminue. De jeunes chercheurs se font même dire qu’il est préférable pour leur carrière de ne pas se spécialiser seulement sur le Québec ou de publier uniquement en anglais.


Cet effacement des études sur le Québec dans les universités québécoises survient à un moment charnière dans l’histoire de l’État québécois. De nombreux fonctionnaires de carrière prennent leur retraite ou la prendront d’ici peu. La crise des finances publiques a raréfié le nombre de spécialistes et de penseurs oeuvrant au sein de l’État québécois. Affairée à gérer les divers programmes de l’État, l’administration publique nourrit trop peu de réflexions stratégiques sur des enjeux qui intéressent le bien-être et l’avenir du Québec : la réforme de l’administration publique, la politique universitaire, le développement du Nord, les impacts des changements climatiques sur le Québec, la décarbonisation de notre économie, l’urbanisme et l’architecture, les divers aspects des relations du Québec avec les États-Unis, son principal partenaire commercial. À trop de reprises dans les dernières années, les citoyens ont eu l’impression que le gouvernement du Québec improvisait et ne disposait pas du recul suffisant pour agir et penser à long terme.


Il nous paraît évident que si les universités québécoises ont pour mission d’inscrire le Québec dans le mouvement universel du savoir, elles doivent aussi participer activement à la connaissance de la collectivité qui les a instaurées et qui soutient à leur profit un effort considérable. Ainsi, il incombe à l’État du Québec, responsable de la politique universitaire, de veiller, dans le respect de l’indépendance de la recherche, à ce qu’il y ait dans ses universités une masse critique de chercheurs et de professeurs dédiés à l’étude du Québec dans ses dimensions fondamentales, de même qu’à toute question qui sert les intérêts névralgiques du Québec. On a déjà proposé, çà et là, la création de chaires particulières. Il nous faut un programme d’ensemble, cohérent et complet, capable de maintenir dans toutes les universités québécoises une recherche de haut niveau sur le Québec. L’administration de ce programme, dont les priorités auraient été fixées après des consultations auprès du milieu de la recherche, pourrait être confiée au Fonds de recherche sur la société et la culture du Québec, en s’inspirant notamment des Chaires de recherche du Canada. Les chaires du Québec viseraient notamment toutes les disciplines des sciences sociales et humaines, ainsi que l’administration publique et le droit.

 

Plus qu’un bailleur de fonds


L’État du Québec ne devrait pas se contenter d’être un simple bailleur de fonds de ce programme, il lui revient d’identifier des thèmes stratégiques et les domaines où la création de telles chaires importe, dans l’intérêt général du Québec. Il pourrait aussi voir à ce que, outre l’avancement des connaissances, ces chaires poursuivent une ambition de vulgarisation auprès du public et de transfert de leur expertise vers l’administration, à charge pour les ministères de mieux intégrer les travaux des chaires dans leurs activités.


Le Québec pourra du reste s’inspirer d’expériences étrangères : en Suède, les ministères accueillent et financent des étudiants en thèse sur des enjeux fondamentaux pour ces ministères. Voilà une façon simple et efficace de former une relève qui prendra le chemin soit de la recherche universitaire, soit du service public. On notera que contrairement à son homologue fédéral, l’État québécois n’a pas de programme pour intégrer dans sa fonction publique les jeunes diplômés talentueux et les faire progresser rapidement dans leur carrière, programme qui, à Ottawa, assure un recrutement de haut niveau. Bref, le Québec a tout un chantier devant lui : créer une société du savoir, c’est aussi favoriser une société qui se connaît elle-même, pour mieux se situer dans le temps et dans le monde.


La situation des finances publiques n’incite certes pas à de nouveaux investissements, mais l’inaction pourrait nous coûter plus cher encore.


Ont signé ce texte

Gérard Beaudet, professeur, Institut d’urbanisme, Université de Montréal
Marc Chevrier, professeur, Département de science politique, UQAM
Catherine Côté, professeure, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke

Alain G. Gagnon, professeur de science politique à l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes

Guy Lachapelle, professeur de science politique, Université Concordia

Stéphane Paquin, Fulbright Distinguished Chair in Québec Studies, State University of New York, professeur à l’ENAP et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie politique internationale et comparée

6 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 5 avril 2013 04 h 03

    Excellente suggestion…

    Ne serait-ce que pour le constat selon lequel : «À trop de reprises dans les dernières années, les citoyens ont eu l’impression que le gouvernement du Québec improvisait et ne disposait pas du recul suffisant pour agir et penser à long terme.», il serait bon que le gouvernement Marois se penche sérieusement sur les avenues que vous proposez et qu’il aille de l’avant concernant les chaires de recherche sur le Québec.

  • Léonce Naud - Abonné 5 avril 2013 05 h 56

    Notre certificat de localisation

    Puisque les Québécois ne savent plus d'où ils viennent et n'ont guère d'idée où ils vont, on pourrait au moins leur montrer où ils se trouvent:
    http://www.gpfchicago.org/images/carte-quebec-gran

  • Carole Smith - Abonnée 5 avril 2013 11 h 45

    Deviens qui tu es

    "Bref, le Québec a tout un chantier devant lui..." Ces professeurs admirables ont bien raison de le souligner et espérons qu'ils seront entendus. Le "Deviens qui tu es" s'applique aussi aux peuples.

    Carole Smith

  • France Marcotte - Abonnée 5 avril 2013 12 h 06

    Émue

    Ce texte, qu'il ait été publié, touche énormément la lectrice.

    Est-ce une illusion, il me semble que sa présence en ces pages aujourd'hui soit en partie due à l'effort que nous avons tous mis comme lecteurs pour que cela se produise.

  • Jean Lengellé - Inscrit 5 avril 2013 12 h 53

    Soyons réalistes, pour une fois!

    Personne, aucun organisme subventionnaire ne sous-estime ni ne mésestime l'importance de la recherche sur le Québec. Si donc, que ce soit pour les chaires fédérales au nombre de plus de 2,000 (deux mille) ou pour les autres chaires, l'objet de la chaire est largement ouvert, et donc disponible.
    Par conséquent, la question qu'il faut poser est bien plus celle de la nécessité ou du bien-fondé de l'objet, ou pire encore de la qualité de ceux et celles qui le réclament.
    L'expérience montre que le nombrilisme est loin d'être la meilleure justification d'un objet d'étude, sauf s'il s'agit de panurgisme (c'est, au cas où, dans le dictionnaire).
    À titre d'exemple, de l'Albanie à la Corée du Nord, à la religion catholique romaine, le repli sur soi n'est jamais très productif et encore moins générateur d'exemple à suivre.
    L'intérêt des études sur le Québec est d'en montrer l'universalité de leur impact, et certainement pas de l'origine de son déclin inéluctable par la notion de grenouillage en vase clos.
    Chialer pour chialer est à peu près équivalent à tenter d' exiger des fonds, voire une chaire consacrée à étudier la religiosité des usagers de Berri-Uqam, ou l'ethnicité des passants le long de la Ste-Catherine.
    Il y a toujours un prix à payer pour la promotion de la médiocrité!
    Exemple: Êtes-vous sensible à la publicité sur les ondes du Québec dont on apprend qu'elle s'adresse (hélas avec succès) à des personnes dont l'âge mental n'est d'environ que de 4 (quatre) ans?