Fred, ce génie de la bande dessinée

Fred, de son vrai nom Frédéric Othon Théodore Aristidès
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Andrieu Fred, de son vrai nom Frédéric Othon Théodore Aristidès

Non, il n’était pas immortel, mais son oeuvre le sera.


J’ai découvert Fred dans la revue Pilote, hebdomadaire que j’achetais toutes les semaines à la tabagie de la rue Myrand, à Québec. Son travail de bédé est unique et relève de la grande tradition surréaliste, c’en était peut-être le seul et digne représentant encore vivant il y a quelques jours. Fred ne dessinait pas à partir d’un scénario. Une ou deux idées de départ, et Philémon s’enfonçait dans une nouvelle saga, dans le monde intemporel mais bien matériel des lettres de l’océan Atlantique. Le récit se construisait au fur et à mesure, une vignette appelant l’autre, une page appelant la suivante. C’était un maître de la composition : souvent ses pages étaient construites comme si elles formaient un seul ensemble, les vignettes se développant au profit d’un motif général qui ne cessait d’émerveiller le lecteur.


Tel un Max Ernst, il introduisait habilement des gravures anciennes au coeur de ses histoires dans lesquelles un Philémon et un Monsieur Barthélémy apparaissaient discrètement, le tout avec des harmonies de couleurs qui lui étaient propres. Son dessin d’apparence simple relevait d’un expressionnisme superbe, au trait large et contrasté, décrivant un monde onirique inclassable, qui relevait à la fois du délire et du rêve poétique. Comment ne pas admirer cette oeuvre gigantesque de ce non moins gigantesque artiste ?


Les ouvrages spécialisés sauront mieux que moi rendre compte de l’extraordinaire talent de Fred. Je voudrais ici simplement raconter deux anecdotes qui pourront donner une idée de ce qu’était l’homme, car nos chemins se sont croisés à deux reprises.


Au milieu des années 70, lors d’un vernissage rue Saint-Jean, à Québec, il était apparu accompagné d’une amie. Je travaillais à l’époque à un projet artistique dont l’idée centrale tournait autour des reliquaires : collecter des objets appartenant à des gens importants ou encore à des gens qui avaient connu des gens importants. Sur ma requête, Fred s’était empressé de sortir de sa poche un mouchoir de coton gris sur lequel était brodé dans un coin un « F » discret. Ce fut l’une des pièces maîtresses de l’exposition qui jaillit de cette démarche.

 

Cap sur l’avenir


Plus tard, en 1984, l’Office franco-québécois pour la jeunesse avait eu l’idée géniale de condenser tous ses stages et toutes ses activités annuelles dans un seul événement : Cap sur l’avenir. Pour commémorer le 450e anniversaire de la découverte du Canada par Jacques Cartier, le paquebot Jean-Mermoz emportait à son bord 600 stagiaires, de Québec à Saint-Malo, onze jours durant. Fred avait fait la traversée, j’ignore encore aujourd’hui pourquoi : il devait avoir autour de 52 ans à ce moment, sa « jeunesse » envolée depuis un certain temps. Mais comment l’OFQJ aurait-il pu résister à la tentation ? Faire louvoyer Fred entre les îles-lettres de l’Atlantique. À mon grand bonheur, j’étais aussi sur ce bateau, orchestrant avec trois autres compères une activité d’animation : les participants rédigeaient des messages à propos de la francophonie, messages qui étaient ensuite bouchonnés à l’intérieur de bouteilles de vin vides et lancées à la mer, projet aussi délirant qu’improbable. Au cours du voyage, nous avions sympathisé avec le bédéiste et avions imaginé un événement spécial où Fred allait envoyer un message à Philémon, exactement au milieu de notre périple. Ce dimanche après-midi là, il avait écrit sur une carte marine le mot « ATLANTIQUE » et dessiné quelques-uns de ses personnages, glissé le tout dans une bouteille de champagne, fraîchement vidée de son contenu, et lancé la bouteille à la mer. Le moment était très émouvant pour nous et pour lui. Il faut dire que nous avions demandé à l’équipage de faire le relevé de notre position à ce moment même, pour savoir près de quelle « île » nous étions. La bouteille a été lancée exactement dans le trou du Q de l’ATLANTIQUE. Elle doit donc s’y trouver encore. Sur ma demande, Fred nous avait fait parvenir par la suite deux dessins originaux qui auraient dû illustrer la couverture d’un livre relatant notre projet d’animation.


Fred était un homme souriant et généreux, un homme discret, qui parlait peu mais écoutait beaucoup. Fred observait le monde de ses yeux étoilés, monde qu’il malaxait dans son imaginaire et qu’il projetait ensuite dans son discours visuel, unique. Amis, allez à votre bibliothèque, ouvrez Le petit cirque, Le corbac aux baskets et Les aventures de Philémon et rêvez ses rêves !

À voir en vidéo