cache information close 

Des Idées en revues - Que reste-t-il de la «classe créative»?

Selon la logique de la théorie créative, la simple présence de Michel-Ange à Florence aurait attiré les Médicis. Une fois sur place, cette richissime famille aurait ensuite créé ses activités d’affaires favorisant le rayonnement de la ville. Ci-dessus, le David, exposé à la Galleria Dell’Accademia.
Photo: Agence France-Presse (photo) Patrick Hertzog Selon la logique de la théorie créative, la simple présence de Michel-Ange à Florence aurait attiré les Médicis. Une fois sur place, cette richissime famille aurait ensuite créé ses activités d’affaires favorisant le rayonnement de la ville. Ci-dessus, le David, exposé à la Galleria Dell’Accademia.

Montréal se targue d’être une « ville créative », Québec mise sur les arts et la culture pour dynamiser et diversifier son économie. Ces deux postures trouvent en partie leur origine dans les thèses de Richard Florida, dont le livre The Rise of the Creative Class a fait de la créativité l’un des concepts fétiches des urbanistes et des décideurs municipaux. Effet de mode ou tendance profonde ? Dix ans plus tard, que reste-t-il de la classe créative ? […]

Selon Florida, la classe créative - environ 30 % de la population - est constituée de « personnes dont la fonction économique est de créer de nouvelles idées, de nouvelles technologies, ou du contenu créatif ». L’originalité de Florida par rapport aux autres théoriciens qui se sont penchés sur l’émergence d’une économie du savoir (Robert Reich, par exemple) réside dans l’idée que ces professionnels sont à séduire, à attirer et à subventionner pour le bien-être de l’ensemble de la société.


Les thèses de Florida ont eu un impact important sur les politiques de développement urbain et régional. [Jadis], la plupart des spécialistes s’accordaient pour admettre que les villes ou régions dont l’économie est en ascendance drainaient les personnes les plus qualifiées (ou « créatives »). New York, capitale financière, attirait les génies de la finance. Hollywood, capitale du cinéma, attirait les acteurs et producteurs les plus talentueux. […]


Or Florida prétend que le monde fonctionne maintenant différemment. Très mobiles, les personnes créatives choisiraient où vivre sur la base d’un ensemble de facteurs liés à leur mode de vie : climat, environnement naturel, tolérance envers la différence, vie culturelle. Une fois ces migrations effectuées, les industries suivraient. […]


Comment expliquer la popularité de ce discours ? […] Cela relève à mon avis de deux facteurs clés. D’abord, le discours sur la classe créative et le développement économique est élitiste, nonobstant les protestations de Florida dans la récente réédition de son livre. Pourquoi élitiste ? Parce que cette fameuse classe créative est définie de façon à inclure ingénieurs, médecins, avocats, gestionnaires, professionnels des médias, professeurs d’université et ainsi de suite (elle comprend évidemment les artistes, mais ils sont en forte minorité) : c’est donc une élite « large », dans laquelle se trouvent les classes moyennes élevées ainsi que le fameux 1 %. Pour attirer ces personnes - parmi les mieux positionnées pour profiter de l’économie du savoir -, on propose de façonner un milieu urbain, notamment avec une offre culturelle susceptible de leur plaire. Évidemment, ces élites considérées comme des moteurs de l’économie ne sauraient s’opposer à un financement public qui les sert directement. Il suffit, pour justifier ces subventions, d’affirmer que l’offre culturelle locale favorise le développement économique : affirmation d’autant plus crédible qu’elle est étayée par les travaux d’un véritable gourou, Florida, et relayée par une multitude d’acolytes. […]


Le lien entre culture et développement économique repose sur l’idée qu’il existe une classe créative hypermobile détenant les clés de la croissance. Les communautés pourront se développer là où celle-ci daignera se poser. La majorité des immobiles - les hommes, femmes et enfants qui vivent à Montréal ou à Québec, y travaillent et y meurent - devraient donc dérouler le tapis rouge et offrir du pain et des cirques à cette élite, afin de pouvoir profiter des miettes laissées par les grands de ce monde.


Or la vision traditionnelle de la croissance urbaine est selon nous plus convaincante et plus proche de ce que l’on observe, du moins au Canada. La croissance des villes canadiennes repose principalement sur la nature des activités qui s’y trouvent (le legs historique), sur les marchés mondiaux (tributaires des changements technologiques et géopolitiques) et sur la capacité des entreprises et des populations locales à s’adapter aux changements et à innover. Ce sont les acteurs locaux qui réagissent, s’adaptent ou participent aux changements globaux […] qui sont le moteur principal du développement de nos villes. […]


Michel-Ange et les Médicis


L’idée populaire associant la culture au développement économique des villes renvoie à un système de pensée plus large qui relie croissance économique et élite mobile : la théorie de la classe créative. Les activités culturelles seraient le levier privilégié pour attirer cette classe hédoniste, prête à déménager dans des endroits agréables et riches en offre culturelle, en postulant que la santé économique suivra. Selon cette théorie, Michel-Ange et Léonard de Vinci se seraient installés à Florence pour des motifs inconnus et leur simple présence aurait attiré les Médicis. Une fois sur place, cette richissime famille aurait ensuite créé ses banques et autres activités d’affaires favorisant le rayonnement de la ville…


L’histoire de la Renaissance indique bien le contraire : les Médicis ont construit leur empire mercantile et financier durant plusieurs centaines d’années. Cette richesse a permis à Florence de créer des écoles d’artistes dont l’offre, aussi géniale qu’elle soit, répondait à une demande.


Au fond, rien n’a changé : il est tout aussi saugrenu aujourd’hui qu’il l’était hier de supposer que l’offre culturelle est un facteur favorisant la richesse des villes. Sur le plan économique, elle se développe là où se trouve la demande et réussit parfois même à s’exporter. Si l’on considère les activités culturelles comme vecteurs et reflets des valeurs fondamentales participant à l’imaginaire collectif, celles-ci structurent à long terme la culture profonde, en particulier les comportements qui façonnent la vie économique.


Or ce n’est pas de cette culture que parle Florida : pour lui, la culture est un appât, au même titre que le soleil, la plage, les belles avenues, voire les salaires élevés qui attireraient l’élite économique mobile afin d’augmenter le PIB local. Une élite sans doute prête à partir dès que de meilleures offres lui parviendront d’ailleurs… Prétendre que cette élite se déplacerait vers des lieux sans occasions d’affaires prometteuses, qu’elle y resterait et que sa présence profiterait à la population locale reste, au mieux, douteux.


 

Des commentaires? Des idées? Écrivez à Antoine Robitaille.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 2 avril 2013 08 h 37

    Dėmonstration assez ėvidente

    Au dėbuts du 20ième siècle les intellectuels des ÉU considėraient eux-mêmes leur pays comme un dėsert culturel et n'avaient de cesse de singer les moeurs européennes ou même d'immigrer à Londres, Paris ou Florence. Puis les ÉU sont devenus la puissance ėconomique dominante, puis le centre politique du monde et fatalement sa cuture s'est imposėe de manière ėcrasante dans le monde. Il n'a plus d'autre musique que les divers types de pop et de rock issus des ÉU, Hollywood a tellement écrasé les autres cinėmas que ces derniers doivent ētre subventionnés pour survivre dans les festivals sinon aux guichets, et le fast food se rėpand partout, et tout les quétaines de la terre veulent porter un teeshirt arborant une marque amėricaine en gros caractères. L'auteur a raison, la cuture suit l'argent et le pouvoir.

  • Vanessa Massera - Inscrite 2 avril 2013 10 h 48

    Ouch.

    On en revient aux Robert Lepage et Cirque du Soleil de ce monde… la culture, ce n'est pas que le mainstream, et l'économie n'a rien à nous apprendre là-dessus.