Réunion du Comité des Nations unies sur le clonage - La bombe génétique

Quand une technologie est dominante, on la retrouve partout, jusque dans l'imaginaire. Ainsi, dans un jeu vidéo nommé Scarlet Grains, le joueur à la recherche de pièces d'or dans une caverne peut mettre la main sur une «boîte de puissance» («can of power») contenant l'arme absolue: la «bombe génétique». Elle lui permet de détruire tout ce qui peut lui sauter à la figure, notamment les «scarlet grains», mais attention: l'explosion libère des clones de la bombe pouvant exploser à leur tour. Un usage inconsidéré de cette arme peut entraîner une réaction en chaîne incontrôlable et transformer la caverne en un désert stérile.

Attachée au mythe gémique, l'humanité est fascinée par le clone, qui apparaît comme l'objectif ultime de la génétique. La victoire décisive sur la nature, en somme, ouvrant le chemin à la création pure et simple d'un être dit humain. Y fera-t-on obstacle?

Au cours de la réunion du Comité des Nations unies sur le clonage, qui se tient à New York jusqu'à demain, un front commun de 63 académies scientifiques, en grande majorité du Tiers-Monde, tentera de faire adopter une déclaration prévoyant l'interdiction universelle du clonage humain, sauf à des fins thérapeutiques. À ce jour, en effet, le consensus n'a pas été atteint, certains pays proposant une interdiction totale au vu des énormes problèmes de nature non seulement éthique, sociale et économique mais proprement scientifique liés à cette technologie. On sait en effet que le clonage n'a jamais fonctionné chez les primates et que, chez d'autres espèces, il donne naissance à des monstres ou, au mieux, à des êtres éphémères ou au vieillissement prématuré.

On peut comprendre les craintes de nombreux pays à la perspective d'un développement sauvage des technologies génétiques, et en particulier du clonage, quand on examine l'exemple de la technologie dite Terminator. Ainsi surnommée par le Rural Advancement Fund International (RAFI), cette application du génie génétique permet de créer des graines stériles et d'obliger ainsi les agriculteurs à en racheter tous les ans. Loin de viser à une amélioration des récoltes, à la qualité des plantes ou à leur résistance à diverses agressions, cette technologie n'a pour objet qu'une destruction contrôlée de leur pouvoir de reproduction en vue d'une maximisation des profits de Monsanto, qui a payé 1,8 milliard $US pour le brevet. Il est donc parfaitement scandaleux qu'elle ait été développée et brevetée par le département de l'Agriculture des États-Unis, en collaboration avec la firme Delta & Pine Land.

Mais certains cerveaux étranges songent sérieusement à des applications beaucoup plus inquiétantes. Dans un rapport intitulé Rebuilding America's Defenses, publié en septembre 2000 par le groupe de pression The Project for the New American Century, les auteurs passent en revue les nombreuses mutations technologiques susceptibles de transformer l'art de la guerre au cours des prochaines décennies. Leur liste se termine par l'évocation suivante: «And advanced forms of biological warfare that can "target" specific genotypes may transform biological warfare from the realm of terror to a politically useful tool» (soit une utilisation politique des mutations technologiques). Respirons profondément et examinons froidement ce que cela implique.

Rappelons que le génotype est le bagage génétique hérité des parents, par opposition au phénotype, ce bagage tel qu'il se réalise dans l'individu, certaines caractéristiques apparaissant au cours du développement, sous la pression de l'environnement. Une bombe génétique, portée par un vecteur viral ou bactérien, pourrait par exemple viser certaines caractéristiques «raciales», comme la couleur de la peau ou des cheveux. On sait aussi que des groupes d'individus peuvent être rattachés à un ancêtre commun de par leur profil génétique. Il serait par ailleurs possible de prendre pour cibles certaines prédispositions à des maladies, sans égard à l'origine ethnique ou géographique. Autrement dit, n'importe quel profil génétique pourrait être menacé.

Ce serait donc un «outil politique efficace» que de disposer d'une arme permettant de rendre impotents, de stériliser, voire d'exterminer tous les porteurs d'un certain génotype. Devant les hallucinantes possibilités de chantage et de dérapage découlant de la possession d'une telle arme, un seul mot est approprié: barbarie.

Il n'est pas sans importance de noter ici que The Project for the New American Century, dirigé par William Kristol, est une émanation du groupe de faucons qui tient le haut du pavé à Washington. Parmi ses principaux associés, on retrouve Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Richard Perle, Eliot Abrams, Jeb Bush et John Bolton. Sans oublier Paul Wolfowitz, l'actuel secrétaire adjoint du Pentagone, qui compte d'ailleurs parmi les auteurs de Rebuilding America's Defenses.

Dès 1998, ces gens pressaient l'administration américaine d'envahir l'Irak et d'augmenter considérablement les dépenses militaires. Il est heureux qu'ils aient pris soin de préciser, dans la déclaration de principe de leur organisation, que, «bien sûr, les États-Unis doivent être prudents dans la façon dont ils exercent leur pouvoir».

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.