Des Idées en revues - Les francophones aident le Canadien à gagner plus souvent

Ce mouvement postclassique comprend des propositions diverses, comme le nationalisme culturel, le nationalisme communicationnel, le nationalisme sociopolitique ou le nationalisme banal. Elles partagent l’idée que l’identité collective est fondamentalement appuyée sur le partage en communauté d’une langue et d’une culture à l’intérieur d’un espace donné plutôt que sur la seule citoyenneté ou le lien biologique.


Ce mouvement, que nous associerons à l’expression parapluie « nationalisme culturel », a lui-même été l’objet de critiques qui ont remis en question l’établissement d’un rapport entre l’identité nationale et une forme d’identité culturelle supposée. L’existence d’un enjeu identitaire relié à la langue et à la culture pourrait être légitimement mise en doute, car il n’y a pas de discours explicite sur la souveraineté dans le fait de parler une langue dans un espace territorial donné. En fin de compte, le nationalisme culturel a-t-il un impact sur le réel, sur l’organisation des formes sociales ?


Contexte historique


Pour répondre à cette critique, cet article tente d’appréhender le nationalisme culturel dans le contexte historique particulier du Québec et du Canada à travers une étude de cas relevant du domaine de l’histoire du sport, mais sous une perspective interdisciplinaire. Si le sport est partie intégrante de la culture, plusieurs chercheurs n’ont en revanche identifié aucun discours explicite sur la souveraineté nationale dans le geste sportif. Que les athlètes figurent parmi les citoyens engagés sur le plan politique constitue peut-être également l’exception plus souvent que la règle. Pourtant, l’objectif spécifique de cette recherche est de tester l’existence d’une relation statistique entre la proportion de francophones dans les éditions du Canadien au cours de son histoire depuis la saison 1926-1927 jusqu’à 2011-2012 et la performance, c’est-à-dire, d’une part, la proportion de victoires en saison régulière et, d’autre part, le fait de remporter la coupe Stanley. […]


Les deux moments de mesure, soit la saison régulière et les séries éliminatoires, ont produit des résultats différents. Si aucune relation entre la proportion de francophones et la proportion de victoires en saison n’a été trouvée, il semble exister une corrélation entre la proportion de francophones dans les équipes du Canadien et le fait de remporter la coupe Stanley. Lorsque le nombre de francophones atteint un seuil critique d’environ 50 %, le Canadien remporte le championnat dans une proportion de 44,1 %, soit toutes les deux ou trois tentatives entre 1926-1927 et 2011-2012. Par contre, lorsque le nombre de francophones est inférieur au seuil critique de 50 %, les performances du Canadien en séries éliminatoires deviennent « ordinaires », en ce sens qu’elles se comparent alors tout à fait à celles des autres équipes d’origine de la LNH. Enfin, le nombre de championnats remportés par toutes les équipes est semblable, mais celui remporté par les équipes du Canadien majoritairement francophones est manifestement atypique en comparaison. Il semble donc que c’est sur un phénomène lié à des caractéristiques des joueurs francophones que repose principalement la tradition gagnante d’exception et de renommée internationale du Canadien de Montréal.

 

Joueurs experts


Les joueurs québécois étaient-ils tout simplement meilleurs que les autres ? Ne pourrait-on simplement expliquer les succès historiques du Canadien par un effet d’accumulation de joueurs experts ? Il est vrai que, à l’exception peut-être des Maple Leafs de Toronto, aucune équipe de la LNH n’a pu bâtir un réseau de recrutement pour dénicher des joueurs talentueux pouvant rivaliser avec celui de Frank Selke, étendu dans tout le Canada à partir de 1946. En outre, le premier droit de refus accordé au Canadien en 1917 lui aurait théoriquement permis de lier par contrat, avant que les autres équipes ne puissent le faire, les meilleurs joueurs francophones sur le territoire du Québec, et ceci jusqu’en 1967. L’idée selon laquelle l’accumulation de joueurs experts qui en aurait découlé a logiquement entraîné les succès historiques du Canadien se bute néanmoins à quelques problèmes.


D’une part, la règle du premier droit de refus n’a vraisemblablement pas été appliquée avec la rigueur qu’on lui prête, plusieurs équipes l’ayant contournée et le Canadien lui-même ayant moins profité de son avantage territorial qu’on pourrait le croire. D’autre part, la recherche en psychologie sportive montre qu’une équipe composée d’experts est loin de constituer automatiquement une équipe experte. En effet, la tâche à accomplir en sports collectifs excède largement la quantité et la qualité de l’effort que peut fournir chacun de ses membres pris individuellement. La performance dépend davantage dans ce cas de l’efficacité avec laquelle les idées et l’information sont transmises et traitées cognitivement entre les membres. L’équipe doit donc posséder des qualités qui lui sont propres, différentes de la somme de ses parties, sinon ses performances peuvent se détériorer très rapidement.


De nombreuses études ont montré en ce sens que des propriétés inhérentes aux équipes, comme la communication, la coordination et l’efficacité collective, sont positivement liées à la performance. La cohésion en particulier constituerait un facteur déterminant du succès. Plusieurs méta-analyses ont résumé un très grand nombre de recherches effectuées depuis des décennies ayant confirmé le lien étroit qui existait entre cohésion et performance. Généralement, les équipes qui manifestent un haut degré de cohésion gagnent davantage que les autres.


Autrement dit, la recherche en psychologie sportive ne reconnaît pas l’accumulation de talents individuels en tant que facteur dominant de la performance en sports collectifs.


 

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