Les rendez-vous manqués du grand orgue Pierre-Béique de l’OSM

L’Orchestre symphonique de Montréal présentait récemment son premier « organiste en résidence », Jean-Willy Kunz, ici entouré du directeur musical de l’orchestre, Kent Nagano, et du président du conseil d’administration de l’OSM, Lucien Bouchard. M. Kunz est un musicien aguerri, convient l’auteur, qui déplore néanmoins que plusieurs organistes prestigieux d’ici n’aient pas posé leur candidature à ce poste.
Photo: François Pesant Le Devoir L’Orchestre symphonique de Montréal présentait récemment son premier « organiste en résidence », Jean-Willy Kunz, ici entouré du directeur musical de l’orchestre, Kent Nagano, et du président du conseil d’administration de l’OSM, Lucien Bouchard. M. Kunz est un musicien aguerri, convient l’auteur, qui déplore néanmoins que plusieurs organistes prestigieux d’ici n’aient pas posé leur candidature à ce poste.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas prisé d’être Québécois ou Canadien, sous les auspices de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) et de son directeur artistique, Kent Nagano, pour l’occasion.


Ainsi, l’OSM confère désormais le titre d’« organiste émérite » à Olivier Latry, l’un des trois titulaires de Notre-Dame de Paris, en plus de lui donner l’exclusivité des concerts et récitals du mois de mai 2014 entourant l’inauguration du grand orgue Pierre-Béique. M. Latry est, à n’en point douter, un musicien respectable ; là n’est pas notre propos. Mais l’inviter seul, alors que l’école d’orgue québécoise est vigoureuse et reconnue mondialement et que les festivités auraient dû inclure la participation d’organistes d’ici et d’ailleurs, c’est déjà une insulte. À cela s’ajoute l’injure que le répertoire choisi est on ne peut plus convenu et totalement dépourvu d’originalité. La Toccata et fugue en ré mineur de Bach, le Concerto pour orgue, cordes et timbales de Poulenc, et la Troisième symphonie avec orgue de Saint-Saëns sont évidemment des oeuvres connues, mais on pourrait attendre la saison régulière pour les interpréter, d’autant plus qu’il n’est pas nécessaire de dépêcher un virtuose pour les jouer. Le critique musical Claude Gingras avait raison de le souligner : « La programmation offre peu de nouveautés, principalement des oeuvres entendues tant et plus. »

 

Quatre compositeurs québécois


M. Nagano l’ignore peut-être, mais il y a au moins quatre compositeurs du Québec qui ont écrit un Concerto pour orgue et orchestre : Raymond Daveluy, Jacques Hétu, Denis Bédard et Rachel Laurin. L’inauguration devrait faire place à ce répertoire. Pour mémoire, c’est Richard Paré qui créa le Concerto de Bédard aux Saint-Martyrs-Canadiens de Québec en juin 2000, à l’occasion d’un congrès national conjugué du Collège royal canadien des organistes et de la Fédération québécoise des amis de l’orgue, qui en firent la commande ; le Concerto de Laurin fut commandé par l’éditeur américain Wayne Leupold et créé le 30 juin 2011 lors d’un congrès de l’American Guild of Organists à Greensboro, en Caroline du Nord aux États-Unis ; Rachel Laurin elle-même créa le Concerto de Jacques Hétu en septembre 2002, dont elle est dédicataire, lors de l’inauguration de l’orgue Létourneau du Winspear Center d’Edmonton ; enfin, le Concerto de Daveluy fut créé par Gaston Arel le 27 mars 1981 à la Basilique Notre-Dame de Montréal, à la suite d’une commande de Radio-Canada.


Ainsi, c’est à un tout autre festival de trois jours auquel l’OSM devrait nous convier pour l’inauguration du grand orgue Pierre-Béique, réunissant organistes d’ici et d’ailleurs, afin d’illustrer toutes les facettes de l’instrument. Sait-on à l’OSM que Raymond Daveluy a composé huit Sonates pour orgue (la neuvième étant en cours d’écriture), en plus d’un nombre considérable d’oeuvres de musique de chambre et pour choeurs qui, à elles seules, mériteraient un festival ? Connaît-on les oeuvres des compositeurs du Canada anglais, dont Barrie Cabena et Healey Willan, dont les catalogues regorgent d’oeuvres pour orgue et diverses formations ? La liste est longue. Nous restons pantois devant les choix faits par l’OSM. Au Québec, il n’y a que dans le milieu de la musique où le colonialisme demeure permis : aurait-on imaginé, dans le défunt projet de centre de divertissement du bassin Peel (promu en 2006 par l’actuel président du Conseil de l’OSM), demander à un cirque étranger, en lieu et place du Cirque du Soleil, de combler ce volet de la délocalisation alors envisagée du Casino de Montréal ?


L’occasion serait belle de rendre hommage à plusieurs « Grands Québécois » du milieu de l’orgue, comme le veut le nom d’une série de concerts de l’OSM. Il n’y a pas que les Joseph Rouleau, André Mathieu, voire le Canadien de Montréal, qui en fassent partie. A-t-on oublié la contribution au monde musical des Raymond Daveluy, Kenneth Gilbert, Gaston et Lucienne Arel, Bernard et Mireille Lagacé, Antoine Bouchard, qui, au tournant des années 1960, présidèrent à ce mouvement de retour aux sources classiques de l’orgue, qui changea à jamais le cours de notre facture et de l’interprétation ? Et celle de Claude Lavoie qui créa, en 1992, le Concours d’orgue de Québec, lequel passa plusieurs commandes d’oeuvres originales à des musiciens d’ici ? Et celle de tous ces musiciens qui essaiment ici et ailleurs, depuis lors, sous leur impulsion ?


L’OSM annonce une commande à Kaija Saariaho, qui s’intitulera L’ombre de la terre. Cette commande vient-elle à point nommé ? Elle porte ombrage à la riche tradition qui existe ici, en l’ignorant totalement, à un moment où l’on devrait la célébrer.


Une triste réalité


Terminons en disant deux mots sur le concours qui vient de nommer un « organiste en résidence » à l’OSM. Les finalistes, dont le gagnant, sont des musiciens aguerris. Cependant, vu les circonstances du concours, plusieurs organistes prestigieux d’ici n’ont pas posé leur candidature. C’est fort dommage. Retenons de tout cela l’essentiel : le grand orgue Pierre-Béique est bien nommé. Il fait honneur à quelqu’un ne présentant aucun lien avec la tradition de l’orgue et dont la contribution artistique, certes reconnue, n’aura jamais présidé à la nomination d’un Québécois aux postes de chef et directeur artistique de l’OSM (pour preuve, seul Wilfrid Pelletier occupa ces fonctions dans l’histoire de l’OSM). C’est une triste réalité qui perdure malheureusement. Les contribuables québécois financent en majeure partie l’OSM. Le temps est venu de demander des comptes à cet organisme et d’en exiger plus de rigueur. Le populisme culturel auquel il se livre depuis tant d’années est d’une tristesse trop navrante pour qu’il soit passé sous silence une fois de plus.

 

Antoine Leduc - Avocat et docteur en droit, Ancien secrétaire de la Fédération québécoise des amis de l’orgue (1997-2003), il s’exprime ici à titre personnel

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