À l’occasion de la soirée des Jutra - Deux pistes pour contrer la crise du cinéma québécois

Hollywood a connu et connaît même encore aujourd’hui de très graves crises financières.
Photo: Jae C. Hong - Associated Press Hollywood a connu et connaît même encore aujourd’hui de très graves crises financières.

La polémique s’est surtout concentrée autour des sorties en salle - en oubliant que la multiplication des plates-formes permet aux films de connaître un succès grandissant en dehors des sorties commerciales traditionnelles - et aussi en opposant le cinéma dit artistique aux exploitants qui ne voient que le nombre de places vendues.


La qualité artistique des films produits est au rendez-vous et que le Québec, avec une population de huit millions d’habitants, puisse produire plusieurs films de haut niveau avec peu d’argent qui nous font honneur à tous, cela relève de l’exploit. Chaque film étant un prototype, il est normal que les films soient soumis à toutes sortes d’aléas qui ont une influence certaine sur le nombre de spectateurs qu’ils peuvent attirer dans les salles.


Certains « experts » claironnent que seul le cinéma américain est rentable. Mais on oublie que seulement les blockbusters sont rentables. Hollywood a connu et connaît même encore aujourd’hui de très graves crises financières : multiples échecs au box-office, disparition de plusieurs studios (United Artists, MGM, Carolco, etc.), milliards de dollars perdus par le Crédit Lyonnais, Vivendi et autres. Et je ne parle pas de centaines de films produits annuellement par les indépendants qui ne sont jamais montrés sur les écrans américains. Le réalisateur le plus riche et le plus célèbre, James Cameron (Titanic, Avatar), fut obligé en septembre 2012 de se mettre sous la protection de la loi pour sauver de la faillite sa compagnie en 3D. Maintenant, ce sont les Chinois et les Japonais qui financent ses films. Sans l’implication financière de grandes compagnies multinationales (Sony, Murdoch, Comcast-NBC, Viacom…), Hollywood ne pourrait pas survivre aujourd’hui. La force d’Hollywood est dans la promotion, car il a l’accès à l’argent de ces puissants conglomérats. C’est avec cette publicité gigantesque que les Américains réussissent à maintenir leur suprématie sur les autres cinématographies.


Plusieurs faiblesses du cinéma québécois sont à souligner.


a) Il y a d’abord l’exiguïté de notre marché, qui ne compte que huit millions d’habitants.


b) Notre cinéma n’a pas l’appui de grands conglomérats financiers comme c’est le cas aux États-Unis et en France (TF1, Gaumont, Pathé, Canal +). Dans les années 70 et 80, il y avait Astral mais, malheureusement, cette compagnie s’est débarrassée de la production et de la distribution. Il y a eu quelques autres exemples. Les producteurs québécois font ce qu’ils peuvent, en tant qu’artisans individuels, avec des subventions insuffisantes et aléatoires de l’État. Or, qu’on soit un grand ou un petit pays, si on veut des films qui rejoignent le grand public et qui s’exportent, il faut beaucoup d’argent et une variété de genres pour que le public se déplace dans les salles de cinéma.


On ne peut pas dire que le public québécois n’aime pas le cinéma, y compris le nôtre. En 2012, d’après les statistiques officielles, les salles de cinéma et les ciné-parcs au Québec ont compté 21 millions d’entrées. Cela veut dire que chaque Québécois, quel que soit son âge, aurait vu, en moyenne, trois films l’année dernière. À part quelques exceptions, il s’agit surtout de films américains.


C’est d’argent dont nos producteurs ont besoin, car produire un grand film coûte cher. Comme on ne trouve pas ce financement au Québec, plusieurs de nos cinéastes se tournent de plus en plus vers Hollywood et l’anglais (Simoneau, Duguay, Villeneuve, Scott, Falardeau). Ils suivent les traces de Céline Dion. Est-ce la voie à suivre pour vendre la spécificité culturelle québécoise ? Ça, c’est une autre affaire.


c) Les gouvernements, aussi bien du Québec que le fédéral, ont essayé de créer une « industrie » grâce à plusieurs incitatifs, dont le fameux « tax shelter » dans les années 70 et 80. Il s’agissait de financement public dont ont profité pour s’enrichir certains investisseurs privés et quelques faux producteurs. À la suite de ces abus, le gouvernement fut obligé d’abolir ce programme. Comme quoi les entrepreneurs en construction ne sont pas les seuls à se graisser la patte avec les deniers publics…


d) Au fil des ans, différentes agences gouvernementales du Québec ont gaspillé des centaines de millions de dollars dans des aventures à Hollywood (MGM, Lionsgate, Goldman Sachs-Alliance, etc.), alors qu’on aurait pu créer une véritable industrie du cinéma avec ces millions. Pourquoi demander à des « experts » d’étudier sans cesse la problématique du cinéma québécois alors qu’on n’a jamais expliqué aux contribuables le gaspillage (sans aucune étude publique !) de ces centaines de millions… On a vécu trop souvent ces fuites en avant au lieu de s’attaquer aux vrais problèmes.


e) Un autre facteur important joue contre le cinéma québécois, c’est la distribution. Il n’y a jamais eu de distribution québécoise financièrement forte, et cela, malgré la loi 109 sur le cinéma. Le but de cette loi était de protéger la distribution pour qu’elle aide la production. Le Québec fait toujours partie du « domestic market » des Américains et les filiales des majors ont tué la distribution indépendante au Québec. Même les grands films étrangers porteurs sur le plan commercial, comme The Artist ou Amour, sont la propriété des Américains. Et ce sont eux qui bénéficient le plus du succès commercial d’un film étranger sur nos écrans. Pourtant, avec la loi 109, et en respectant l’accord sur le libre-échange, on aurait pu régler ça facilement avec les Américains. Il ne s’agit pas ici de s’adonner à l’« America bashing », mais de voir la réalité en face.


D’après l’accord du libre-échange, les Américains n’ont pas le droit de « dumper » un produit au Canada ou au Mexique s’ils ne sont pas producteurs de ce produit à 70 %. Par exemple, le Canada ou le Québec ne peuvent pas exporter aux États-Unis les voitures qui sont fabriquées en Allemagne ou en France. C’est aussi simple que ça. Appliquons la loi telle que voulue par les Américains et leurs partenaires, le Canada et le Mexique.

 

Exception culturelle


Pour le moment, l’« exception culturelle » canadienne ainsi que la loi 109 du Québec ne sont que des armures vides. La loi québécoise sur le cinéma stipule très bien qu’à part les films des majors, tout autre film (pour lesquels les Américains n’ont pas les droits mondiaux) doit être la propriété des distributeurs québécois sur le territoire du Québec. Bref, si nous n’avons pas une distribution québécoise contrôlée à 100 % par les Québécois, nous n’irons pas loin dans la création d’une véritable industrie du cinéma au Québec. Cela affecte aussi le Québec sur les plans culturel et international.


Si on veut créer une industrie du cinéma au Québec, il faudrait impliquer dans cette réflexion les ministères à vocation économique. Les « rapports » et les « études » sur ce langage irrationnel qu’est le cinéma ne donnent rien ; c’est par l’action concrète qu’on trouve des solutions valables. Un grand homme a dit : « Penser sans agir, c’est abdiquer. »


Voici deux pistes (avec d’autres possibilités) qui pourraient être examinées rapidement :


1- créer un fonds spécial pour la production et la promotion du cinéma québécois. Ce fonds serait géré par un conseil d’administration mixte composé de gens d’affaires et du milieu de la culture. Si le producteur remplit les conditions commerciales d’usage, c’est à lui, et non pas à l’État, qu’il reviendra de décider quel film il fera. Les films qui ne sont pas destinés aux salles commerciales seront aidés par d’autres programmes ;


2- verser à ce fonds la TPS et la TVQ que les gouvernements obtiennent aux guichets des salles de cinéma et sur toutes les ventes reliées au cinéma. Cela comprendrait aussi les taxes qu’on paye sur les DVD à la Régie du cinéma. Ce système existe déjà en France et toutes les taxes prélevées dans les salles de cinéma sont remises au fonds spécial pour la production et la promotion du cinéma français. Introduire de nouvelles taxes en surplus de la TPS ou de la TVQ serait contre-productif et éloignerait les gens des salles de cinéma.


On est obligés de faire un tel effort collectif si on veut que le Québec existe par les images qui aujourd’hui dominent le monde.

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