Manifeste - Halte aux attaques contre les droits des femmes

Manifestation, à Montréal, contre la violence faite aux femmes et l’exploitation sexuelle. Il y a encore des défis à relever, voire des batailles à reprendre et des principes à rappeler, pour atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes.
Photo: François Pesant - Le Devoir Manifestation, à Montréal, contre la violence faite aux femmes et l’exploitation sexuelle. Il y a encore des défis à relever, voire des batailles à reprendre et des principes à rappeler, pour atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes.

La Journée internationale des femmes, le 8 mars, est depuis plus de 100 ans un moment privilégié pour faire le point sur les luttes des femmes et attirer l’attention sur des questions visant à obtenir l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est aussi une occasion de mettre en lumière des faits prouvant qu’il y a encore des défis à relever, voire des batailles à reprendre et des principes à rappeler.

 

Nous constatons…


Nous constatons que le féminisme, qui vise l’émancipation des femmes et lutte contre l’oppression patriarcale, est maintenant fragmenté et détourné de son objectif. Or, l’oppression des femmes est spécifique, globale et universelle :


spécifique, car elle s’articule à d’autres oppressions sans obligatoirement les inclure ;


globale, car elle se constate aussi bien dans la sphère publique sur les plans social, politique et économique que dans la sphère privée des points de vue familial et sexuel ;


universelle, car elle existe, toutes modalités confondues et à des degrés divers, dans toutes les sociétés.


Nous constatons que, devant l’infériorisation des femmes, la solidarité et l’action féministes se sont édifiées avec des priorités d’action qui souvent varient en fonction de la diversité des cultures. Il convient de rappeler que la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF), adoptée par l’ONU en 1979, est entrée en vigueur en 1981 et lie 187 États, dont le Canada. Le Québec s’est également déclaré lié par cette convention.


Nous constatons que le mouvement féministe, dont le postulat sous-tend que, du seul fait de leur humanité, les femmes et les hommes ont une valeur et une importance intrinsèques égales, a fait progresser la cause des femmes et a réussi à faire évoluer un certain nombre de sociétés vers une humanisation et une qualité de vie démocratique plus grandes. La société québécoise fait partie de toutes celles qui ont bénéficié de ces avancées : les femmes et les hommes du Québec ont raison d’en être fiers et de revendiquer le principe de l’égalité des sexes comme une valeur fondamentale.


Nous constatons que certains acquis du mouvement féministe sont fragilisés tant par des revendications à caractère religieux que par d’autres à caractère libertaire pour le libre marché de la prostitution, et ce, au nom même du « féminisme ». Nous nous inscrivons en faux contre cette forme d’usurpation des luttes menées antérieurement.

 

Nous dénonçons…


Nous dénonçons certaines décisions et mesures adoptées ou tolérées par les pouvoirs publics, qui minent, sinon abolissent carrément des acquis importants et durement gagnés par nos luttes.


Nous dénonçons les tentatives répétées des élus du Parti conservateur qui veulent interdire le droit d’accès à l’avortement.


Nous dénonçons la décision de la Cour suprême du Canada qui, en acceptant qu’une femme puisse témoigner dissimulée sous un niqab, privilégie une interprétation discutable de la liberté religieuse au détriment du droit à la dignité des femmes, faisant ainsi fi des conventions internationales.


Nous dénonçons la création, par le gouvernement fédéral, d’un Bureau de la liberté de religion qui, de facto, place la liberté religieuse au-dessus de la liberté de conscience, alors même que les droits des femmes sont souvent remis en question au nom de la liberté religieuse.


Nous dénonçons un système judiciaire qui accorde de plus en plus de droits aux exploiteurs et aux profiteurs de la marchandisation du corps des femmes dans la prostitution, la traite à des fins d’exploitation sexuelle et de pornographie, gommant ainsi le fait qu’il s’agit le plus souvent de femmes vivant dans la pauvreté.


Nous dénonçons les prises de position de certains défenseurs des droits de la personne qui, au nom de la liberté religieuse, se portent à la défense de pratiques culturelles discriminatoires à l’endroit des femmes.


Nous dénonçons le relativisme culturel qui entrave l’accès à l’égalité des filles et des femmes immigrantes en accordant la priorité au respect de certaines traditions et coutumes patriarcales liées à leur pays d’origine.


Nous dénonçons certaines prises de position d’organismes voués en principe à la défense des droits des femmes, mais qui participent aux reculs imposés aux femmes en privilégiant les libertés individuelles au détriment des droits collectifs de toutes les femmes, contribuant ainsi à isoler certains groupes de femmes, à renforcer leur oppression et à réduire en fin de compte leur marge de liberté dans plusieurs domaines.


Nous dénonçons le laxisme qui permet à des professeurs et professeures, qui représentent normalement des modèles à suivre pour leurs jeunes élèves, d’afficher des signes religieux ostentatoires dans le cadre de leur fonction et de le faire tout particulièrement dans les écoles publiques, alors que ces dernières sont dûment déconfessionnalisées depuis 1997 et soumises à une obligation légale de neutralité religieuse en vertu des Chartes.


Nous dénonçons la complaisance des institutions publiques en ce qui concerne la protection des petites filles et des adolescentes victimes de violences, justifiées par la culture ou les convictions religieuses de leurs familles.

 

Nous demandons…


Nous demandons à nos gouvernements de respecter leurs engagements au titre de la CEDEF et à nos tribunaux de tenir compte de ces engagements dans leurs décisions.


Nous demandons au gouvernement d’adopter, dans les meilleurs délais, une Charte de la laïcité, seule garante d’une société démocratique où l’égalité des sexes n’est pas négociable.


Nous demandons au gouvernement de donner des instructions claires aux administrateurs des institutions éducatives afin de mieux protéger les droits des petites filles et des adolescentes vulnérables qui relèvent de leur responsabilité.


Nous demandons à nos gouvernements de reconnaître la situation d’inégalité vécue par les femmes dans la prostitution et de réorienter leur action afin de criminaliser les proxénètes et les clients, sans pénaliser les femmes prostituées.


Nous souhaitons que les femmes et les hommes du Québec, indépendamment de leurs origines, continuent d’être fiers des politiques et des lois en faveur de l’égalité entre les sexes, et nous les appelons à rester vigilants afin de conserver ces acquis.


C’est pourquoi, nous, femmes et hommes du Québec, féministes et signataires de ce manifeste, estimons urgent et nécessaire de protéger concrètement les acquis de nos luttes féministes.


 

Rachida Ait Tahar, Mounjed Arnouk, Fatiha Attou, Élaine Audet, Fritz Axelsen, Daniel Baril, Djemila Benhabib, Nabila Ben Youssef, Micheline Carrier, Ferid Chikhi, Djahan Dardachti, Bernard Émond, Nadia Fahmy-Eid, Yolande Geadah, Jacques B. Gélinas, Pierrette Gratton, Jean-Claude Hébert, Alain Horic, Pierre Jasmin, Lucie Jobin, Guilda Kattan, Othmar Keel, Nabil Khiari, Ève Lamont, Gaston Larente, Bernard La Rivière, Leila Lesbet, Danièle Letocha, Louise Mailloux, Lucie Martineau, Nawal Meshaka, Léon Ouaknine, Nabila Oubouchou, Christiane Pelchat, Madeleine Poulin, Richard Poulin, Jocelyne Robert, Guy Rocher, Michèle Sirois, Daniel Turp, Andrée Yanacopoulo.


 

La liste complète des signataires est publiée sur le site de la Coalition Laïcité Québec, où il est possible de signer le manifeste.

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17 commentaires
  • Clyde Paquin - Inscrit 8 mars 2013 08 h 05

    Bonne journée les femmes!

    Tous cela fait bien du sens, souhaitons une bonne journée des femmes à tous et à toutes! Je signerais volontier ce manifeste si ce n'était pas du point : "criminaliser les proxénètes et les clients, sans pénaliser les femmes prostituées." Je suis incapable d'être d'accord avec davantage de criminalisation dans ce domaine, je crois qu'il y a beaucoup de naïveté quant aux motivations, au libre arbitre, et aux capacités des femmes qui choisissent de faire ce métier. Comme si aucune femme prostituée n'avait d'autre choix que de faire ce métier, et qu'elles étaient toutes esclaves des méchants hommes clients ou proxénètes. Cette victimisation n'incite aucunement ces femmes à l'action et à utilser le pouvoir qu'elles ont toutes pour s'en sortir, si elles le veulent.

    • France Marcotte - Abonnée 8 mars 2013 09 h 51

      Votre commentaire sonne, après son ouverture charmante, comme une forme particulièrement pernicieuse de l'usurpation idéologique dont on parle dans ce texte.

    • Clyde Paquin - Inscrit 8 mars 2013 12 h 01

      Mme Marcotte, je le vois comme un hommage. Hommage au pouvoir qu'ont les femmes sur leur propre vie, hommage à la force qu'elles ont souvent de s'en sortir, hommage au choix difficile et courageux qu'elle font de continuer car elles n'y voient (à ce moment) aucune issue. Où est la "particulièrement pernicieuse usurpation idéologique dont vous semblez m'accuser?

  • Max Windisch - Inscrit 8 mars 2013 09 h 08

    glissement

    Quand je lis ces constatations, dénonciations et demandes, je me dis qu'on semble être passé d'une urgence à autre chose, d'une force qui visait à rétablir un équilibre, à une force qui a pris conscience d'elle-même et à laquelle il ne reste plus qu'à conquérir. J'entrevois un glissement de l'activisme au dogmatisme (chartes à l'appui).

    Un passage qui invite à la réflexion: "En fait, c'est dans son incertitude même que réside largement la valeur de la philosophie. Celui qui ne s'y est pas frotté traverse l'existence comme un prisonnier: prisonnier des préjugés du sens commun, des croyances de son pays ou de son temps, de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison [...] les possibilités peu familières sont rejetées avec mépris." (B. Russell). Quelles sont les croyances de notre pays et de notre temps? Et quelles sont les possibilités qui nous sont devenues peu familières?

    • Lise Boivin - Abonnée 8 mars 2013 16 h 46

      Bertand Russell endosserait les demandes de laïcité et, plus que cela, il était anti religieux. L'incertitude philosophique n'est pas une fin mais un début. Entrevoir un glissement «de l'activisme au dogmatisme» est-ce manifester de l'incertitude?

    • Max Windisch - Inscrit 8 mars 2013 23 h 36

      Dans le mot "entrevoir" on peut dire que j'ai exprimé un peu d'incertitude, oui, et il y certainement toutes sortes d'incertitudes qui m'habitent autour de ce sujet. Et peut-être ai-je tort de m'inquiéter de cette force, d'où elle en est historiquement, ou de la façon dont elle se déploie... mais toutes les formes d'hypocrisie, franchement nombreuses, que j'ai perçues jusqu'à ce jour autour de cette campagne pour une charte de la laïcité, m'encouragent à garder l'oeil bien ouvert.

      Ce manifeste est un bel exemple: s'agissait-il vraiment de faire un bilan du féminisme en ce 8 mars, ou ne s'agissait-il pas plutôt de tenter d'enrober une fois de plus le message en faveur de cette fameuse charte, qu'on rabâche sans cesse depuis des années? Dans lequel cas, pourquoi avoir recours à de tels amalgames et subterfuges? N'y a-t-il rien de plus pressant, de plus authentique à faire valoir dans la cause féministe?

      Il me semble évident que le courant majeur de notre époque, au Québec et en Occident, est bien davantage la conquête de diverses visions du monde athées ou matérialistes ou monistes (à très grands renforts d'un substrat de commerce à outrance qui n'est plus entravé par aucune gêne sociale de nature religieuse), visions d'ailleurs souvent fort primitives (bien que parfois tout à fait inspirantes), que celle d'un retour en force des religions (Islam, pseudo-Christianisme conservateur, etc.). Et pourtant, c'est de ce renouveau religieux qu'on tente de nous inquiéter jour après jour. Pas un mot sur les possibles oublis, les oublis possiblement considérables, que ce courant des "croyances de notre temps" engendre.

      D'ailleurs, je me demande bien si seulement le mot "croyance", tel qu'employé par Russell, passerait encore chez un auteur ou commentateur plus contemporain. Vadeboncoeur avait dédié un livre d'essais à ce mot il y a quelques années, et on y sentait bien à quel point il suscitait le mépris.

  • Michel Lebel - Abonné 8 mars 2013 09 h 22

    Non au laïcisme!

    Cer texte, à plusieurs endroits, adopte un conception étroite de la laïcité et critique la présence de la liberté religieuse dans l'espace public. En ce faisant, ce texte transforme le concept tout à fait acceptable de laïcité en une idéologie, soit le laïcisme, ce qui me paraît dangereux pour le bien d'une société.


    Michel Lebel

  • Lise Boivin - Abonnée 8 mars 2013 09 h 25

    «J'ai pas le choix»

    À Clyde Paquin : Beaucoup de femmes (et d'homme) renoncent à leurs droits parce que des pressions de leur milieu ou, surtout, la pauvreté les y obligent. Lutter contre ces pressions et contre la pauvreté me semble préférable à leur supposer des «motivations» et un libre arbitre absolu. Dans les mines d'amiante, bien des hommes sont morts avant qu'on impose des règementations; ces hommes allaient au travail librement.

    • Clyde Paquin - Inscrit 8 mars 2013 11 h 52

      Nous pouvons discuter des centaines d'années sur la définition de liberté, et de ce qui fait entrave à celle-ci. Pour ma part, j'ai cru comprendre que ma conception est hobbesienne. Absolument faux, donc, de croire que les pressions de leur milieu ou la pauvreté les y "obligent". C'est avoir une conception très étroite de la liberté. Et si vous empruntez ce chemin, j'ai beaucoup de difficultés à comprendre pourquoi vous n'avez pas inclu la dépendance aux drogues dans ce qui les "oblige" à se prostituer. Tant qu'une personne n'est pas restreinte physiquement à faire quelque chose, elle est tout à fait libre de le faire ou pas, de rester ou de s'en aller, peu importe les autres raisons.

  • Lisette Martel - Inscrite 8 mars 2013 09 h 35

    La femme de l'année!

    Selon un sondage de Radio-Canada, Francoise David serait désignée ''Femme de l'année''. Elle qui se dit pour le port du voile, signe de soumission et d'infériorisation? Vraiment, il nous reste encore beaucoup de travail à faire pour arriver à l'égalité homme-femme. Pour moi, la femme de l'année c'est Michèle Sirois, coordonnatrice de Coalition Laïcité Québec et co-auteure du manifeste -Halte aux attaques contre les droits des femmes-.
    Bonne fète à toutes les québecoises. Bienvenue à toutes les femmes d'ailleurs qui aspirent à la liberté.