La réplique › Comité ministériel sur l’enseignement de l’histoire - Pour un enseignement de l’histoire au service de la pensée critique

Madame la Ministre,


L’Association québécoise pour l’enseignement en univers social (AQEUS) regroupe quelque 300 membres issus des ordres d’enseignement primaire et secondaire et vise à faire la promotion de la qualité de l’enseignement des sciences humaines dans les écoles du Québec. L’AQEUS a appris que vous avez mis en place un comité dont l’objectif est la révision du programme d’histoire et d’éducation à la citoyenneté (second cycle du secondaire ; histoire du Québec et du Canada). Bien que nous saluons votre décision d’améliorer ce programme, notre association a plusieurs raisons de s’inquiéter quant à la direction que ce projet pourrait prendre, notamment en ce qui a trait à une version historique orientée tant politiquement qu’idéologiquement.


Le Devoir du 6 mars a publié des informations quant à la constitution du comité qui serait « […] une formation restreinte de membres de la Coalition pour l’histoire, faite notamment des historiens Éric Bédard et Robert Comeau, […] [et que] la ministre de l’Éducation [recevra] le 12 mars prochain pour présenter sa stratégie ». Qui plus est, il semblerait qu’au moins une historienne ait été exclue par le seul fait de son militantisme au sein de Québec solidaire. À partir d’informations dont nous disposions, il apparaît que nous assisterions vraisemblablement à une instrumentalisation de l’histoire enseignée à des fins purement politiques et partisanes. Cela constituerait un détournement de la finalité de l’enseignement de l’histoire telle que proposée par l’État québécois depuis de nombreuses années. Par ailleurs, aucun enseignant ou enseignante, ni aucun didacticien ou didacticienne de l’histoire ne fait partie du comité de révision. Penserait-on confier l’écriture du contenu d’un programme de mathématiques à de seuls mathématiciens ? Pourquoi donc les programmes d’histoire ne devraient-ils être l’oeuvre que d’historiens et d’historiennes, et non pas, également, d’enseignants et enseignantes ; de conseillers et conseillères pédagogiques ; de didacticiens et didacticiennes de l’histoire ?


Gens de terrain


Menée par la Coalition pour l’histoire formée d’historiens et historiennes nationalistes et d’institutions telles que la Fondation Lionel-Groulx, le Mouvement national des Québécois, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal ainsi que la revue l’Action nationale, la campagne pour la refonte du programme d’histoire et d’éducation à la citoyenneté pourrait faire oeuvre utile si elle s’appuyait plutôt sur des commentaires et critiques émanant de gens de terrain que sont notamment les enseignants et enseignantes ainsi que les conseillers et conseillères pédagogiques. Tel n’est toutefois pas le cas. Le but avoué de la Coalition est de mettre l’accent sur une histoire politique nationaliste et événementielle, de même que sur les grands personnages qu’elle a produits. Le danger guette qu’une lecture limitée à la seule sphère politique évacue d’autres pans importants de l’histoire comme l’histoire sociale et économique, l’histoire des femmes, etc.


Pour les enseignants et enseignantes membres de l’AQEUS, le creuset de tout programme d’enseignement en histoire ou en géographie devrait être celui des valeurs démocratiques inhérentes à la fonction sociale de l’éducation dont les élèves du Québec constituent le coeur et la raison d’être. En effet, ces disciplines revêtent une importance capitale dans leur formation de citoyens et citoyennes cultivés et pouvant participer pleinement aux débats politiques et sociaux. Ainsi, l’enseignement de l’histoire doit permettre de bien outiller les élèves sur les plans de leur développement cognitif et de leur esprit critique, de même que les préparer adéquatement à une participation aux choix de société et à un engagement réfléchi et articulé dans les multiples débats et enjeux qui ont agité et agitent encore la société québécoise. En cela, le Québec ne fait pas classe à part, puisque la majorité sinon la totalité des sociétés membres de l’OCDE ont orienté les finalités des programmes d’histoire et de géographie en ce sens. D’ailleurs, selon un rapport de l’UNESCO, le temps d’une histoire romantique au service de la justification « […] [des] conflits et [des] exclusions [est révolu], sans doute parce que le développement de cet enseignement a accompagné la formation des États-nations au cours des XIXe et XXe siècles, l’objectif de “faire aimer son pays” et celui de justifier la légitimité historique et l’identité spatiale des territoires se sont-ils imposés avec force ».


L’histoire en milieu scolaire ne devrait donc en aucun cas être au service d’une entreprise endoctrineuse, et ce, quelle qu’elle soit. Au contraire, la distance historique qu’elle donne aux élèves leur permet une lecture plus intelligente et intelligible du présent. Enseigner l’histoire permet également d’amener les élèves à comprendre que tout récit historique est une interprétation. Considérer qu’une seule interprétation est légitime s’apparente plus à prêcher qu’à enseigner. L’histoire n’est pas univoque. Voilà pourquoi on ne saurait réduire son enseignement à la mémorisation d’un récit par les élèves. Considérer une diversité de sources, une pluralité d’opinions et de courants historiographiques permet le développement de l’esprit critique, caractéristique fondamentale de la pensée historique. L’histoire scolaire ne devrait pas être construite pour produire de futurs souverainistes ou de futurs fédéralistes. Au contraire, à la lumière des apprentissages réalisés en classe d’histoire, elle devrait plutôt contribuer à former des citoyens et citoyennes éclairés qui seront plus aptes à prendre les décisions politiques, sociales et économiques qu’ils et elles jugeront les meilleures. Voilà la conviction de notre association et le conseil que nous vous prodiguons étant donné votre responsabilité ultime quant à l’éducation des jeunes Québécois et Québécoises.

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Lise Proulx - Conseillère pédagogique et présidente, Pierre Beaudoin et Daniel Rouillard - Enseignants et vice-présidents, Sylvain Decelles - Enseignant et directeur de l’information et des communications, Association québécoise pour l’enseignement en univers social (AQEUS)

31 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 7 mars 2013 02 h 15

    La phobie d’une Histoire à la fois scientifique et nationale …!

    Derrière les cris d’orfraie, et les très fantaisistes dénonciations d’une soi-disant «instrumentalisation de l’histoire enseignée à des fins purement politiques et partisanes», il y a une réelle phobie d’une Histoire à la fois scientifique et nationale …!

    Comme dans le cas du cours ECR, s’agit-il, sous prétexte d’une introuvable «pensée critique», de transformer les cours d’Histoire en cours d’une morale sans repères autres qu’une très brumeuse fantasmagorie de démocratisme, laquelle n’est que le paravent d’une idéologie de la démission nationale et identitaire !

    C’est bien cette lubie d’un «enseignement en univers social», qui constitue une «entreprise endoctrineuse», ce dont l’État québécois devrait préserver le système scolaire et les citoyens en devenir qui y font leurs apprentissages !

    Yves Claudé

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 mars 2013 05 h 00

    Non, non

    « L’histoire scolaire ne devrait pas être construite pour produire de futurs souverainistes ou de futurs fédéralistes. Au contraire, à la lumière des apprentissages réalisés en classe d’histoire, elle devrait plutôt contribuer à former des citoyens et citoyennes éclairés qui seront plus aptes à prendre les décisions politiques, sociales et économiques qu’ils et elles jugeront les meilleures.»

    Voici exactement le genre de texte qui m'horripile ! Deux phrases qui se contredisent collée bout à bout. «futurs souverainistes ou de futurs fédéralistes» et «aptes à prendre les décisions politiques».

    L'histoire ne se passe pas dans le futur, elle est notre passé ! C'est une photo de famille. Elle nous démontre d'où on vient, pas où on veut aller ! Le groupe qui a écrit ce texte demande au gouvernement de ne pas faire de politique avec l'histoire et que font-ils ? De la politique avec l'histoire. Chu pu capabe !

    L'histoire ne s'enseigne pas - elle se raconte !

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 7 mars 2013 06 h 39

    Science de l'Histoire?

    Madame Proulx a raison: toute histoire est interprétation. C'est pourquoi une histoire «scientifique» n'existe pas. Toute cette querelle est affaire de pouvoir et, par conséquent, d'idéologie.

    Desrosiers
    Val David

    • Marc Provencher - Inscrit 7 mars 2013 10 h 08

      @ Pierre-R. Desrosiers: «Une histoire «scientifique» n'existe pas.»

      Bonjour citoyen Desrosiers, je suis au bureau alors je n'ai pas le bouquin avec moi, mais vous trouverez un appui solide à votre affirmation chez un des plus grands historiens du vingtième siècle, le grand Gaetano Salvemini. ("Quand même pas le fameux historien des 'Origines du fascisme en Italie' et de 'La Terreur fasciste 1922-26', quand même?», me demanderez-vous. Mais oui : lui-même en personne !) Encore sur son lit de mort, imaginez, Salvemini rappelait que l'historiographie ne saurait être une science. Et il explique pourquoi dans le bref avant-propos de son ouvrage "Mussolini diplomate" (1932) dont on trouve un exemplaire à la bibliothèque de l'UQAM.

      Quand je mets des guillemets à "sciences" sociales, ces guillemets sont empruntés soit à l'homme de gauche Salvemini, soit à l'homme de droite Benedetto Croce...

  • Léonce Naud - Abonné 7 mars 2013 07 h 26

    Des «sociétés» membres de l'O.C.D.E. ?

    D'après l'AQEUS, il existe des «sociétés» membres de l'OCDE. Lesquelles ?

  • Marc Ouimet - Abonné 7 mars 2013 07 h 51

    l'histoire pédagogisante

    Madame, ce ne sont pas "aux gens de terrain", enseignants et pédagogues patentés, de définir l'histoire, mais bien aux historiens. Vous ne l'admettrez jamais, parce que vous faites partie d'un paradigme qui vous sert et que d'autres décrient, mais le problème de l'enseignement de l'histoire, comme de bien d'autres matières, est qu'il a été coopté par des spécialistes de la pédagogie alors que les spécialistes des matières ont, eux, été plutôt évacués du processus. Personne ne dit que les historiens en question vont tout réécrire, mais qu'y a-t-il de mal à ce qu'il révisent certains pans du programme, qui pourront par la suite être soumis à discussion et approbtion?

    Vous dites de l'histoire nationale qu'elle est événementielle; d'abord ce présupposé est faux, on peut très bien faire de l'histoire nationale sans tomber dans un récit événementiel à l'ancienne, et le problème du nouveau programme est justement qu'il occulte quelques grands événements (par exemple la Conquête) pourtant fondamentaux à notre histoire et notre identité. Ça montre votre grande compréhension de l'histoire comme discipline tout autant que de l'histoire du Québec en soi.

    Ne pas parler de l'aspect national de l'histoire est tout aussi idéologique que de s'y restreindre, et je ne crois pas que ce soit le but du Comité, même si je suis agacé par le fait que les membres de la Coalition pour l'histoire affirment ne pas vouloir s'asseoir avec d'autres historiens qui ne penseraient pas comme eux. Le problème, c'est que vous faites la même chose en refusant d'entendre des historiens, tout aussi valables et diplômés que ceux qui ont participé au programme actuel, qui proposent une autre lecture du passé québécoise. Vous parlez d'éducation à la citoyenneté et à la pensée critique. Commencez donc par acceptez qu'on remette vos plate-bandes en cause, parce que je peux confirmer, pour déternir une maîtrise en histoire du Québec et connaître le programme, qu'elles en ont vraiment besoin.

    • Clyde Paquin - Inscrit 7 mars 2013 09 h 43

      Absolument d'accord, rien à rajouter! Sinon que ce sont ces mêmes pédagogues qui ont évacué des programmes de formation la transmission des connaissances, et nous connaissons la suite. Tout du format, rien du contenu. Si bien que les nouveaux et futurs enseignants sont totalement incultes sur les notions qu'ils doivent enseigner, et cela après un bac de quatre ans. Mais ils savent ô combien comment ne rien enseigner!

      Étudiant en sciences de l'éducation, décrocheur du bac en enseignement

    • Marc Provencher - Inscrit 7 mars 2013 10 h 26

      @ Marc Ouimet : « Ne pas parler de l'aspect national de l'histoire est tout aussi idéologique que de s'y restreindre. »

      Voilà. Moi-même qui suis un antinationaliste résolu (adepte du patriotisme antinationaliste du comte Sforza) je suis pourtant bien d'accord avec vous.

      Il est très inquiétant d'entendre les adversaires de mes adversaires nationalistes à la sauce Éric Bédard ou Robert Comeau user du mot "idéologie" comme si eux-mêmes n'étaient pas des idéologues patentés, à la fibre militante évidente, et pas moins inquiétante que l'autre. Qu'on se tourne d'un côté ou de l'autre, "les condamnés à vivre auront le crâne bourré", comme disait Jacques Prévert.

      Généralement, appeler "idéologie" seulement l'idéologie du camp d'en face est un classique symptôme de fanatisme.