La troublante généalogie du Bureau de la liberté de religion

Le Bureau de la liberté de religion (BLR) mis en place par le gouvernement canadien reçoit au pays un accueil d’autant plus mitigé que ses objectifs restent flous. Il s’agirait, si l’on en croit le ministre John Baird, de « protéger la liberté de religion » dans le monde et d’ainsi « s’opposer à la haine et à l’intolérance ». Voilà de bien nobles visées, qui soulèvent toutefois quelques questions. Quelles intolérances entend-on dénoncer ? Quelles libertés veut-on défendre ? Pour répondre à ces questions, il faut en poser une autre, beaucoup plus simple : où veut-on intervenir ?

Les campagnes de haine contre l’édification de mosquées qui, en Europe et notamment à Cologne en 2007, mobilisent la foi chrétienne seront-elles condamnées par le BLR ? Le ministre joindra-t-il sa voix à celle du Comité des droits de l’homme de l’ONU qui enjoint à la France de réviser sa loi sur le port de signes religieux parce qu’elle porte atteinte à la liberté de religion ? Quant à l’interdiction d’ériger des minarets sur le sol suisse, peut-on espérer que le BLR nous renseigne sur le préjudice qu’elle cause aux musulmans de ce pays ? Répondre à ces questions par l’affirmative, c’est méconnaître l’ordre géopolitique dans lequel s’insère l’organe créé par le gouvernement Harper.

 

Un puissant levier d’intervention


L’idée de promouvoir la liberté de religion chez les autres n’est pas nouvelle. Bien avant que ce droit ne soit enchâssé dans les traités internationaux d’après-guerre (dont la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948) ainsi que dans les constitutions des États modernes, les puissances européennes en ont pris prétexte pour étendre leurs sphères d’influence sur de nouveaux rivages. Le sort de l’Empire ottoman a ici valeur d’exemple.


Les incursions européennes dans l’actuel Proche-Orient ont, à compter du XVIe siècle, pour objectif affiché de protéger les minorités religieuses chrétiennes qui peuplent la région. Dès lors, et jusqu’à l’effondrement de l’Empire ottoman, la notion de « liberté de religion » (et son double, celle de « minorité religieuse ») offrira aux États européens un formidable levier géopolitique dont ils useront pour justifier leur ingérence, défendre leurs intérêts et, ce faisant, affaiblir l’Empire. Les traités de Paris (1856) et de Berlin (1878) scelleront la domination européenne sur la région : ils obligent l’Empire ottoman à protéger la liberté de religion des chrétiens, sans toutefois que l’Europe chrétienne offre une quelconque protection aux musulmans vivant sur son territoire. Un nouvel équilibre géopolitique est ainsi instauré.

 

Des cercles évangélistes au gouvernement américain


Si la mission de « protéger les minorités religieuses » confiée au nouveau BLR a un lourd passé colonial, en saisir la portée actuelle exige de tourner notre regard vers nos voisins du Sud. Car c’est au département d’État des États-Unis que loge le seul autre organisme gouvernemental chargé de cette mission. Créé en 1998, le Bureau de liberté de religion internationale (Office of International Religious Freedom) est l’aboutissement de deux décennies de mobilisation politique menée par l’élite évangéliste au nom des minorités chrétiennes persécutées - les Coptes d’Égypte, entre autres.


Ici aussi, la défense de la liberté de religion s’articule sur des rêves de puissance. Assisté par la Commission américaine de liberté de religion internationale (US Commission on International Religious Freedom) et par un ambassadeur itinérant, l’équivalent américain du BLR dresse chaque année une liste de « pays à risque » en matière de liberté de religion. Cette liste est ensuite transmise au président américain, lequel est tenu d’adopter des sanctions - allant de l’expression d’une inquiétude à l’isolement économique - contre ces pays.


Des Coptes refusent l’étiquette de « minorité religieuse »


Sur le terrain, toutefois, les choses ne se déroulent pas sans heurts. La visite effectuée en Égypte en 2001 par la Commission américaine fut dénoncée par ceux dont elle prétend protéger les droits : les Coptes. Plusieurs personnalités coptes se sont en effet élevées contre ce qu’elles estimaient être une « intervention étrangère dans les affaires égyptiennes ». Même le pape copte de l’époque, Chenouda III d’Alexandrie, y voyait un exercice de manipulation mené « à des fins strictement politiques ». Plus récemment, l’anthropologue Saba Mahmood rapportait que certains Coptes récusent aujourd’hui l’appellation « minorité religieuse », qui, disent-ils, divise le peuple égyptien sur des bases religieuses.


À considérer l’histoire des entreprises coloniales et postcoloniales pour défendre la liberté de religion, on ne saurait s’étonner qu’un religieux ait été nommé à la tête du BLR. On ne s’étonnera pas non plus que le Bureau soit rattaché au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international. Car c’est précisément au point de rencontre entre le christianisme et l’ingérence occidentale qu’a pris forme l’impératif de défendre la liberté de religion hors de chez soi. Cela dit, nul doute qu’avec un budget annuel de cinq millions de dollars, le BLR n’aura pas la force de frappe de son équivalent américain. N’empêche que ce nouvel organe politique s’inscrit dans le prolongement d’efforts menés pour asseoir la suprématie de l’Occident sur le reste du monde. À ce titre, il mérite notre vigilance.

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