Les effets pervers d’une idée simpliste

La moitié de toutes les publications originaires du Québec sont écrites en collaboration avec des scientifiques d’autres pays.
Photo: UQAM La moitié de toutes les publications originaires du Québec sont écrites en collaboration avec des scientifiques d’autres pays.

Les débats actuels sur les missions fondamentales et l’avenir des universités québécoises ont vu réapparaître la vieille idée, déjà refusée au milieu des années 1980 par le ministre de l’Éducation de l’époque, M. Claude Ryan, de créer deux catégories d’universités : les « universités de recherche » et « les autres ». Comme cette idée simpliste semble avoir été retenue par le chef de la CAQ, M. François Legault, il est important d’expliquer pourquoi elle n’est pas en phase avec la situation réelle de la recherche universitaire québécoise et ne ferait, en fait, qu’affaiblir le Québec en matière de recherche et d’innovation. Il est d’ailleurs ironique que ce soient ceux-là mêmes qui n’ont à la bouche que le mot « compétition » qui réclament ainsi un statut particulier pour certaines institutions qui s’autoproclament « université de recherche » au lieu de se soumettre aux mêmes règles que les autres et ainsi… « compétitionner ».

Depuis la création de l’université moderne, incarnée par l’université de Berlin, fondée en 1810, la liaison enseignement-recherche est constitutive de l’idée d’université. Il ne faut donc pas confondre le fait que certaines universités font davantage de recherche que d’autres - en raison de leur taille et de la diversité de leurs facultés - avec la mission de recherche elle-même. Il est donc curieux que M. Legault ait suggéré que les seules universités de recherche au Québec soient McGill, Laval, Montréal et Sherbrooke alors que les institutions du réseau de l’Université du Québec, sans parler de Concordia, ne seraient pas des universités de recherche. Or, cette dichotomie ne tient pas la route pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il faut rappeler une vérité toute simple : ce sont les chercheurs qui font de la recherche et non les « universités ». Cela signifie que les fonds de recherche, dont s’enorgueillissent les dirigeants, proviennent des chercheurs, seuls à même de soumettre des demandes aux différents organismes subventionnaires. C’est sur la base de la qualité du dossier de ces chercheurs que les octrois sont attribués, et les recteurs n’y sont donc pour rien, quel que soit leur salaire…

 

Distribution des fonds


Aucun organisme subventionnaire public, au niveau provincial ou fédéral, ne peut décréter qu’un chercheur universitaire n’est pas admissible à un concours sous prétexte qu’il vient d’une certaine université. Et comme toutes les universités québécoises ont leur part d’excellents chercheurs, le plus souvent dans des domaines différents et complémentaires, elles reçoivent toutes des fonds de recherche. Ainsi, pour la période 1998-2011, les chiffres montrent, par exemple, que dans les domaines des sciences sociales, de la nature et du génie (donc excluant la médecine) le total des fonds fédéraux (CRSH + CRSNG) obtenus par l’UQAM dépasse celui obtenu par Sherbrooke auprès de ces deux organismes. Il est par contre normal que Sherbrooke ait obtenu bien davantage que l’UQAM dans le domaine de la santé, car elle a une faculté de médecine. Le programme des Chaires de recherche du Canada reflète d’ailleurs cette diversité en octroyant ses chaires non pas sur la base d’un prétendu label « universités de recherche », mais bien en fonction des fonds obtenus par les chercheurs de chaque institution auprès des trois fonds de recherche fédéraux sur la base de la qualité de leurs dossiers. Ainsi, le site des Chaires du Canada nous indique qu’en sciences sociales et en sciences naturelles et génie, l’UQAM a obtenu un total de 28 chaires, Concordia 20 et Sherbrooke 19. Par contre, cette dernière en a aussi obtenu 13 dans le domaine de la santé alors que les deux autres n’en ont que trois chacune dans ce secteur, ce qui est tout à fait normal, car elles n’ont pas de faculté de médecine. On pourrait aussi regarder la croissance de la recherche à l’ETS, qui a vu ses octrois auprès des organismes fédéraux multipliés par quatre depuis dix ans, et constater à quel point limiter son potentiel de recherche, sous prétexte qu’il est encore faible comparé aux autres, serait absurde.

 

L’importance de la collaboration


Mais beaucoup plus important que la distribution des fonds de recherche entre institutions (auxquels on attribue trop d’importance) est le fait qu’une grande partie de ces recherches se fait en collaboration. Non seulement la moitié de toutes les publications originaires du Québec sont écrites en collaboration internationale, donc avec des chercheurs d’autres pays (proportion d’ailleurs identique à celle de l’Ontario), mais, dans les sciences biomédicales et de la nature, plus de 20 % sont en fait le produit de la collaboration entre plusieurs universités québécoises. À ces collaborations inter-universitaires importantes, il faudrait aussi ajouter l’existence de programmes de formation conjoints aux études supérieures et de codirection de thèses.


En fait, ceux qui demandent un statut spécial pour certaines universités veulent simplement que les coûts élevés de gestion des fonds de recherche soient pris en compte dans les subventions aux universités. Cela est un fait, mais la solution à ce problème est simple et ne réside nullement dans l’octroi d’un statut particulier : il suffit que les gouvernements (fédéral autant que provincial) couvrent complètement les frais indirects de la recherche en fonction des montants obtenus et non pas en fonction d’un statut spécial qui engendrerait des effets pervers et viendrait créer une situation inéquitable. Ainsi, une université qui a « seulement » 50 millions de fonds de recherche recevrait quatre fois moins de frais indirects qu’une « grosse université » en ayant reçu 200 millions. La qualité de ces universités ne se mesure pas au volume des subventions, lequel dépend en fait des domaines de recherche, et les deux sont de véritables universités de recherche malgré leur taille différente.


Du point de vue de l’ensemble du Québec, et non de celui d’institutions qui confondent la partie et le tout, il serait non seulement inopportun, mais contre-productif de créer deux catégories d’universités. Il faut, au contraire, promouvoir la collaboration et permettre à tous les chercheurs de tirer le meilleur profit de leur expertise pour le mieux-être de la société, et ce, peu importe l’institution à laquelle ils appartiennent.

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