Réponse à Michel Seymour - Pitié pour les universités

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	Peut-on vraiment déplorer une société qui valorise l’enseignement supérieur? </div>
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir
Peut-on vraiment déplorer une société qui valorise l’enseignement supérieur? 

Non content de ne pas avoir compensé ses universités pour le manque à gagner généré par la baisse des paiements de transfert fédéraux, comme l’ont pourtant fait toutes les autres provinces en haussant les droits de scolarité, voici que le Québec se donne bonne conscience en attaquant la gestion des universités. Et en brossant de nos établissements un portrait caricatural.

Selon certains, il y aurait deux conceptions de l’université. L’université à vocation éducative, qui sert l’intérêt commun et incarne l’égalité des chances. Et l’université entrepreneuriale, qui voit l’éducation comme un produit de luxe et est subordonnée aux intérêts privés. Vous êtes sommés de choisir votre camp. Comme disait W. : « Ou bien vous êtes avec nous, ou bien vous êtes contre nous. »


Cette vision binaire des choses est aussi éloignée que possible de la réalité universitaire. Mais surtout, elle fait l’impasse sur le rôle réel de l’institution universitaire dans notre société. « Étant partie prenante au fonctionnement économique, l’université adopte de plus en plus les traits d’une entreprise », écrit Michel Seymour dans son dernier ouvrage, Une idée de l’université.


En réalité, c’est exactement le contraire qui se produit. Étant partie prenante à la formation universitaire et à la recherche, c’est notre monde et l’économie mondiale qui empruntent de plus en plus les traits du haut savoir. Longtemps considéré comme un phénomène circonscrit, le savoir est aujourd’hui partout.


En fait, nous assistons depuis un demi-siècle à la revanche des universités. C’est pourquoi nous plaçons en elles autant d’attentes, ici comme ailleurs au Canada. Aussi, je m’étonne de lire sous la plume de M. Seymour une affirmation comme celle-ci : « L’idéologie qui règne au Canada valorise de façon immodérée l’accès à l’université. » Peut-on vraiment déplorer une société qui valorise l’enseignement supérieur ? Que signifie valoriser l’accessibilité « de façon immodérée » ? Les jeunes canadiens et américains sont-ils si différents des jeunes québécois qu’on puisse dire d’eux qu’ils « n’ont pas toujours la concentration facile ni la propension naturelle à une attitude studieuse » !


De tels préjugés surprennent sous la plume d’un intellectuel rompu aux nuances conceptuelles. En fait, ils servent surtout à appuyer le discours sur la « déplorable transformation » de l’université en « usine à diplômes ». Je n’ai jamais compris cette expression, que je trouve méprisante. Méprisante pour les centaines de milliers d’étudiants inscrits dans nos universités avec le désir d’apprendre, de s’insérer dans la société et d’obtenir un emploi valorisant. Et méprisante pour les milliers de professeurs qui leur enseignent.


La massification de l’enseignement supérieur est le grand phénomène des 50 dernières années. Et elle va se poursuivre avec l’entrée en scène de bataillons d’étudiants des pays émergents. Nous devrions nous en réjouir, et non entretenir la nostalgie de l’université médiévale ou de l’Académie chère à Platon.


Dérive immobilière : quelle dérive ?


C’est devenu l’antienne des opposants au développement de nos universités : on assiste à une « dérive immobilière » dans nos universités, qui n’en auraient que pour le béton. Et de citer immanquablement le fiasco de l’îlot Voyageur.


Il n’est venu à l’idée de personne de noter que le seul cas avéré de mauvaise gestion d’un projet d’immobilisation universitaire au Canada des 30 dernières années est précisément survenu dans la province où les universités sont le moins bien financées. Pourquoi au Québec et pas ailleurs ? La réponse est simple : nous mandatons nos universités publiques d’accueillir le plus grand nombre d’étudiants possible (80 % des étudiants qui font une demande sont admis), sans leur fournir les moyens d’absorber pareil contingent.


Les espaces d’enseignement et de recherche sont un casse-tête permanent pour les administrations universitaires. Pour un même nombre d’étudiants, l’Université de Montréal dispose sur son campus de 40 % de moins d’espace que l’Université de Colombie-Britannique.


Haro sur la direction


M. Seymour fait grand cas des 80 millions de dollars dépensés en publicité (le vilain mot) par les universités en cinq ans. 80 millions sur… un budget de 20 milliards de dollars ! Une bonne partie de cette somme sert à payer les affichages de postes (de professeurs surtout) dans les quotidiens et les publicités destinées à informer nos étudiants de nos portes ouvertes, des périodes d’admission, des programmes offerts : faudrait-il cacher tout ça ?


Reste une poignée de dollars pour financer la publicité de positionnement, celle qui fait tant hurler les leaders étudiants. Ces campagnes visent à faire connaître la contribution de nos universités à la société et s’inscrivent en général dans le cadre d’une campagne de financement. La principale de McGill vient d’aller chercher auprès de donateurs 750 millions - dont un bon pourcentage servira à financer des bourses d’études. On ne fait pas ça en restant cacher dans son bureau et en taisant les réalisations de son établissement.


Mais ce qui me désole surtout dans l’ouvrage de M. Seymour, ce sont les accusations sommaires adressées à la direction de son université. Comme si les administrateurs de l’UdeM n’étaient pas aussi des professeurs : je connais des doyens qui enseignent davantage que certains professeurs détachés pour activités syndicales.


Je sais bien que les universitaires ne sont pas tenus au devoir de loyauté des employés « ordinaires ». Dans une université, la liberté académique a le dos large. Mais je sais aussi que la communauté a la mémoire longue.


Le dernier chapitre du livre de M. Seymour s’intitule « La victoire », en référence aux événements du printemps dernier. Sur ce point, je me dois, hélas, de donner raison à l’auteur. Mais c’est une victoire contre l’université. Qu’un universitaire s’en félicite sur plus de 200 pages augure mal pour l’enseignement supérieur au Québec et le sommet de la semaine qui vient.


 
12 commentaires
  • Marc Bourdeau - Abonné 23 février 2013 07 h 31

    La gestion est la grande gagnante

    Le dernier rapport de la FQPPU nous apprend que la masse salariale des gestionnaires universitaires est passée de 20% à plus de 30% de la masse salariale des professeurs de 00-01 à 08-09. Du cinquième au tiers, disons. Belle augmentation!

    Il est bon de passer de professeur à gestionnaire à l'université, bon pour le salaire. Cela fait un meilleur enseignement...

    Quant à la massification de l'enseignement supérieur, faut-il rappeler à l'ex-recteur que l'Allemagne est, de tous les pays développés, celui qui forme le moins, en proportion bien sûr, d'étudiants à l'université. Et de loin. Comparativement aux Canada/Québec & USA, qui sont au sommet.

    C'est sans doute pour cela que l'économie allemande est si faible, que les produits allemands si médiocres, le pays si pauvre!

    Monsieur l'ex-recteur, en économiste qu'il est, confondrait-il quantité et qualité?

  • lise pelletier - Inscrit 23 février 2013 09 h 19

    Pour un ex-recteur ??

    Quel titre : Pitié pour les universités.

    On m'a appris lorsque j'étais enfant que la "pitié" était pour nos semblables.

    Alors avoir pitié des universités, c'est la première fois que je vois ça.


    En passant, les recteurs ont un sérieux travail à faire pour redorer leurs blasons en ce qui me concerne. Les étudiants n'ont pas à faire les frais de leurs extravagances que ce soit au niveau salarial hors-norme ou de leurs avantages marginaux hors-norme.

    Ceci sans parler des dépenses en publicité, en immobilisations, et des milliers d'étudiants étrangers formés (particulièrement à McGill) à nos frais et retournant en faire profiter leurs pays.

  • Stéphane Martineau - Inscrit 23 février 2013 09 h 37

    Tout faux M. l'ex-recteur

    "Étant partie prenante à la formation universitaire et à la recherche, c’est notre monde et l’économie mondiale qui empruntent de plus en plus les traits du haut savoir. Longtemps considéré comme un phénomène circonscrit, le savoir est aujourd’hui partout." Est-il possible d'être à ce point aveugle et sourd...? À moins de le faire volontairement ! Le savoir est partout certes, mais partout réduit à sa plus simple expression....économique bien entendu...Sur ce point - et pour le reste - on me permettra de préférer le point de vue de Seymour et les analyses pénétrantes de Michel Freitag sur le naufrage des universités et la tendance à la réduction de tous les rapports sociaux à leur dimension marchande....maintenant en cela les sociétés en grand danger.

  • Louis Lapointe - Abonné 23 février 2013 10 h 34

    Après l’omerta universitaire, la vendetta universitaire !



    «Je sais bien que les universitaires ne sont pas tenus au devoir de loyauté des employés « ordinaires ». Dans une université, la liberté académique a le dos large. Mais je sais aussi que la communauté a la mémoire longue.» Robert Lacroix

    Parce que M. Seymour a manqué à la loi du silence universitaire, le recteur Lacroix lui annonce qu’il devra en payer le prix. Là encore nous ne sommes pas très loin d’une autre vieille coutume mafieuse, la vendetta.

  • Louis Lapointe - Abonné 23 février 2013 11 h 15

    "La liberté académique a le dos large", Robert Lacroix

    «Parce que la plupart des membres qui siègent aux comités les plus stratégiques sont des professeurs, le sort de l’Université réside essentiellement dans la capacité des plus intéressés à influencer les dirigeants lors des plus importantes décisions. Ainsi, l’autonomie des établissements universitaires et le principe de la liberté universitaire qui y est rattaché sont devenus dans bien des cas des prétextes pour protéger la mainmise de quelques professeurs sur nos institutions savantes et écarter tous ceux qui ne partagent pas leur vision. C’est donc moins l’autonomie qui la caractérise que le corporatisme qui la menace qui doit être remis en question. Un corporatisme qui risque de nuire à long terme à l’Université puisqu’il incite au silence.»

    In, Revue de l’Action nationale, octobre 2008, Quelle crise des universités? http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option