Sommet sur l’enseignement supérieur - Les médias ont-ils failli à la tâche?

Les médias ont trop peu abordé les enjeux de fond lors du conflit étudiant.
Photo: La Presse canadienne (photo) Ryan Remiorz Les médias ont trop peu abordé les enjeux de fond lors du conflit étudiant.

Les médias ont consacré énormément de temps et d’espace au conflit étudiant du printemps 2012. Les citoyens ont consommé cette information avec avidité et passion, mais sans vraiment comprendre les « enjeux de fond », que les médias n’ont pas su assez approfondir. Il y a maintenant un an que l’on discute de la hausse des droits de scolarité, du financement et de la gestion des universités. Les médias accorderont encore une place importante aux mêmes questions lors du Sommet sur l’enseignement supérieur de la semaine prochaine. Les citoyens comprendront-ils mieux les enjeux pour autant ? Il est permis d’en douter, à la lumière des travaux réalisés par le Centre d’études sur les médias (CEM) au cours des derniers mois, dont des groupes de discussion avec des citoyens et une table ronde d’observateurs attentifs des médias lors de la crise étudiante.

Les 59 participants aux six groupes de discussion, menés en juin par le sociologue Michel Lemieux, avaient pour la plupart augmenté leur consommation médiatique pendant le conflit. En revanche, et bien qu’ils aient été largement informés, voire surinformés au point d’en être saturés, plusieurs disaient toujours ne pas comprendre les « enjeux de fond » ; ce constat était, en fait, le « point central de toutes les remarques », souligne Michel Lemieux.


Expliquer le sens du conflit


Si la plupart des participants connaissaient les faits rapportés par les médias - les multiples manifestations, les violences sporadiques ou les négociations -, ils auraient voulu, par exemple, en savoir davantage sur l’origine du conflit, ou avoir plus d’information sur les conséquences financières des demandes des étudiants et des offres du gouvernement. Bref, ils auraient souhaité qu’on leur explique « le sens du conflit ». Ce problème n’est pas nouveau ni limité au conflit étudiant. Il est toujours plus simple de montrer des manifestants que d’expliquer les tenants et aboutissants des dossiers qui engendrent les manifestations.


Ce constat est partagé par un panel constitué de dix observateurs, reconnus pour leur contribution aux débats de société et leur indépendance d’esprit, également réunis par le CEM. Ces derniers jugent aussi que les médias n’ont pas traité en profondeur des enjeux soulevés par le conflit. Les exemples de thèmes trop peu couverts sont multiples.


Ainsi, plutôt que de mettre l’accent sur la personnalité des chefs étudiants et d’en faire des vedettes, les médias auraient dû s’intéresser davantage à la nature des associations étudiantes, à leur fonctionnement et à leurs désaccords stratégiques et idéologiques. La gestion et la commercialisation présumée des universités n’ont pas non plus été assez fouillées. Il aurait été important de réfléchir davantage au devoir de transparence et d’imputabilité des institutions envers l’État et les citoyens. Certes, il y a bien eu certains efforts pour creuser quelques questions, des tentatives de comparaisons avec d’autres pays par exemple, mais manifestement, ces efforts, trop peu nombreux, ne correspondent pas aux analyses et enquêtes approfondies qu’auraient souhaitées les panélistes.


Les membres du panel considèrent aussi que les médias se sont attardés aux aspects les plus spectaculaires du conflit et que les voix des chroniqueurs, commentateurs et blogueurs ont dominé. Bref, l’opinion semble avoir eu préséance sur la recherche des faits et l’analyse. D’autres données du CEM, qui a conduit une étude des quotidiens Le Devoir, The Gazette, Le Journal de Montréal et La Presse du 13 février au 23 juin 2012, confirment d’ailleurs cette affirmation. L’analyse, le genre rédactionnel sans doute le plus susceptible d’éclairer les « enjeux de fond » et de donner « un sens » aux évènements, a été le parent pauvre de la couverture de la crise dans les quotidiens montréalais. L’analyse occupe 2 % de la couverture au Journal de Montréal, 3 % de l’espace à La Presse, 5 % à The Gazette et 7 % au Devoir. Il est pourtant tout aussi important de donner aux citoyens des clés pour comprendre les évènements du jour que de les rapporter ou de les commenter.


Un an après le début du conflit, les parties en sont toujours à s’interroger sur le niveau de sous-financement des universités, si ce n’est sur son existence même. Nous sommes loin d’avoir abordé les questions qu’il faudrait pourtant se poser sur le rôle des universités au XXIe siècle, leur organisation et leurs façons de faire à l’ère de l’enseignement en ligne, cela dans le respect de la tradition et de la liberté universitaire, étrangement absente des débats au cours de l’année écoulée.


Il faut reconnaître que des médias ont davantage creusé le dossier au cours des dernières semaines, dans la foulée des rencontres préparatoires au Sommet de la semaine prochaine. Mais la couverture a été, comme trop souvent, à la remorque des informations (ou des « fuites ») fournies par le ministre et les participants aux rencontres thématiques. Pour clarifier les défis auxquels nos universités font face, les journalistes ne doivent plus se limiter à rapporter, ou à mettre en scène, les points de vue, souvent contradictoires, des uns et des autres. Le public n’en est que plus confus.


Les journalistes doivent chercher eux-mêmes des réponses aux questions et donner un sens aux nouvelles quotidiennes. Mais cela demande du temps et des ressources. Au Québec, on peut compter sur les doigts d’une main les journalistes spécialisés en éducation, et encore doivent-ils s’occuper de tout le système, du primaire à l’université. On ne peut trop leur en demander. Mais, s’il est vrai que l’avenir de la société passe par celui de ses universités, il y a certainement là matière à réflexion sur les priorités des médias.

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