La Romaine: l’heure des décisions

La reprise des travaux sur la Romaine est prévue pour ce printemps.
Photo: Hydro-Québec La reprise des travaux sur la Romaine est prévue pour ce printemps.

Au cours des prochains mois, le gouvernement péquiste aura à prendre une décision concernant la poursuite - ou non - par Hydro-Québec des travaux sur le controversé chantier de la rivière Romaine, situé en Minganie, sur la Côte-Nord. Approuvé en 2009 au terme d’une consultation publique hâtive, le projet de quatre barrages, évalué à 8,5 milliards, a connu un parcours trouble. Durant la seule année 2012, le chantier situé à l’est de Havre-Saint-Pierre est devenu la cible de trois blocus, à savoir par des écologistes, par des membres d’une Première Nation, et par des entrepreneurs locaux, outrés d’avoir été exclus des contrats que leur avait pourtant fait miroiter la société d’État.


Plus récemment, alors que la société d’État se prépare à se lancer dans la construction de deux centrales jusqu’ici non entamées, soit la Romaine-1 et la Romaine-3, une commission parlementaire vient de confirmer l’existence d’importants surplus en électricité devant se perpétuer jusqu’en 2020. À la lumière de ces faits, il s’avère pertinent de réexaminer les prémisses qui sous-tendent le mégaprojet.


Stratégie énergétique


C’est dans la Stratégie énergétique du Québec 2006-2015, publiée en 2006, que le gouvernement libéral affirmait son intention de séduire l’industrie lourde moyennant un accès accru à l’électricité. Entre 2006 et 2011, on projetait de commencer pour 4500 mégawatts (MW) de nouveaux projets hydroélectriques, dont le coût s’élèverait à 25 milliards, dans le but d’alimenter essentiellement les affineries et les compagnies minières. Avec le lancement du Plan Nord en mai 2011, c’est une cible de 3000 MW qui s’ajoutait pour un objectif global de 7500 MW, soit environ cinq fois la capacité du projet Romaine.


Sur quelles rivières construirait-on ces nouveaux barrages ? De toute évidence la Côte-Nord sera visée de manière disproportionnée. Dans son Plan stratégique 2009-2013, Hydro-Québec lorgne tout particulièrement la rivière Petit-Mécatina, située en Basse-Côte-Nord, et dont le potentiel hydroélectrique est évalué à 1200 MW, qu’on veut aménager une fois le projet Romaine terminé. D’éventuels projets - de moindre envergure - sont évoqués, dont la majorité se trouvent, eux aussi, en territoire nord-côtier.


Selon les libéraux, c’est en garantissant un nouvel approvisionnement en électricité - à des prix concurrentiels - que l’État incitera les industries lourdes à s’agrandir et, ce faisant, à effectuer plus d’embauches. Pourtant cette vision comporte deux lacunes.


D’abord, dans une simple perspective de retour sur l’investissement les chiffres relatifs à la création emplois sont décevants. Lorsque Jean Charest s’est présenté à Sept-Îles en novembre 2011 pour annoncer l’octroi d’un bloc de 500 MW à l’aluminerie Alouette afin de lui permettre de réaliser une expansion, il s’est vanté du fait que cette mesure amènerait la compagnie à créer 300 nouveaux emplois permanents. Toutefois, ce bloc de 500 MW équivaut environ au tiers de la capacité présentement en construction sur la Romaine (1550 MW). Si ces 500 MW proviennent entièrement de la Romaine, nous déduisons que leur coût, qui sera financé par les contribuables, revient au tiers du prix global du projet en cours, soit 2,8 milliards, ou encore près de 9 millions pour chaque emploi généré !

 

Un paysage défiguré


Le deuxième problème est d’ordre structurel. Parce qu’après cinquante ans de développement hydroélectrique, il reste peu de grandes rivières non aménagées au Québec, il est à parier qu’après la Romaine et le Petit-Mécatina nous ne verrons plus de projets hydroélectriques de 1000 MW ou plus. Résultat : pour atteindre les 7500 MW exigés, la société d’État se verra obligée de multiplier les projets sur un plus grand nombre de petites et moyennes rivières. Dans ce cas, les dégâts écologiques (inondation de forêts, contamination au mercure, perte de biodiversité)ne se limiteront plus autour de quelques grands bassins versants, mais se trouveront répandus sur un territoire autrement plus vaste.


Ainsi, pour atteindre une cible aussi imposante que celle établie par les libéraux, Hydro-Québec aura à dénaturer la forte majorité des rivières qui restent sur la Côte-Nord et à défigurer durablement le paysage. Tout cela se fera-t-il dans le respect du milieu ?


Nous avons vu comment, par le passé, Hydro-Québec a montré un empressement idéologique dans la réalisation de ses projets qui l’a amené, notamment, à lancer les travaux sur le chantier Romaine sans avoir élaboré de stratégie visant à maximiser les retombées pour les entrepreneurs locaux - et sans avoir obtenu l’approbation d’une communauté innue affectée.


Toutefois, il y a un autre cas qui inspire des craintes. En 2004, à la suite de consultations locales, le Bureau des audiences publiques en environnement a recommandé de préserver la Magpie, rivière de taille moyenne, située entre La Romaine et Sept-Îles et reconnue pour son potentiel récréotouristique exceptionnel. Le ministre de l’Environnement s’était mis d’accord, une protection provisoire avait même été accordée, mais neuf ans plus tard le projet de parc ne s’est pas réalisé en raison de l’obstruction faite par la société d’État qui songe toujours à construire un complexe hydroélectrique à cet endroit.


Dans les faits, il n’existe à ce jour aucune rivière sur la Côte-Nord bénéficiant d’un statut de protection permanente !

 

Plus que des moteurs à hydroélectricité


N’en déplaise aux idéologues, nos rivières sont beaucoup plus que de simples moteurs à hydroélectricité. Elles alimentent des écosystèmes, maintiennent la viabilité de secteurs importants de l’économie, dont la pêche, et contribuent à la qualité de vie des gens qui habitent en région. Or dans la mesure où nous assimilons notre stratégie économique à une expansion de l’industrie lourde, nous serons à la merci d’intérêts énergivores dont l’appétit est trop géant pour admettre de compromis avec les autres usages du territoire.


Au moment où la reprise des travaux sur la Romaine est prévue pour ce printemps, le nouveau gouvernement devra donc statuer non seulement sur l’avenir de ce projet-là, mais sur la poursuite de toute une stratégie énergétique qui s’avère problématique.


Il est à espérer que le gouvernement Marois saisira l’occasion en désignant certaines rivières de la Côte-Nord comme aires protégées, en révisant à la baisse la cible de 7500 MW, et en annulant les futures phases du complexe Romaine, mettant terme ainsi à un projet coûteux et inutile. Ce serait là un geste courageux, et la population du Québec lui en saurait gré.

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