Des Idées en revues - Annuler la partie «illégitime» de notre dette?

«La dette s’impose comme une grosse masse noire, un tout informe. On alarme le public avec des chiffres effrayants.»
Photo: Pierre Crépô «La dette s’impose comme une grosse masse noire, un tout informe. On alarme le public avec des chiffres effrayants.»

Rien ne vaut une bonne dette souveraine pour restreindre la démocratie. Un pays endetté n’est plus maître de ses choix. Il doit appliquer des mesures qui satisfont d’abord et avant tout les créanciers. Il se plie aux critères d’évaluation des agences de notation, fortement imprégnées de l’idéologie néolibérale, afin d’éviter une décote qui entraîne une hausse du taux d’intérêt. Et tous assistent au spectacle d’élus humiliés et soumis, incapables de gouverner pour le bien de la population.


La dette s’impose comme une grosse masse noire, un tout informe. On alarme le public avec des chiffres effrayants, toujours très élevés. La dette brute du Québec, par exemple, serait de plus de 180 milliards de dollars et toujours en croissance. Le bon sens nous dit que toute dette doit être remboursée, que tous les sacrifices doivent être faits pour retrouver l’équilibre budgétaire.


La réalité, bien sûr, n’est pas si simple. Dans différents pays, de nombreux citoyens et citoyennes ont décidé de comprendre la nature même de cette dette en posant des questions élémentaires, mais fondamentales : à qui doit-on, au juste ? Pourquoi a-t-on emprunté ? Les conditions dans lesquelles on a fait les prêts sont-elles acceptables ? Les taux d’intérêt sont-ils justifiables ? Qui profite de la dette ?


Répondre à ces questions permet d’éclaircir bien des choses. Par exemple, apprendre que notre dette nous appartient, principalement par l’entremise d’obligations achetées par des compatriotes, est rassurant : la dette est à l’abri de la spéculation et reste dans les mains d’épargnants qui ne sont pas à la recherche de liquidité et de rendements très élevés. Ce qui n’est pas le cas si la dette est transformée en produit financier et appartient à des étrangers qui spéculent, comme en Grèce, un cas extrême et dramatique.


Il nous faut savoir aussi quelle est la part illégitime de la dette. Emprunter à des taux élevés, pour des contrats dans le secteur de la construction dont les coûts sont exagérés, est-il vraiment acceptable ? Ne serait-il pas nécessaire, au Québec, d’observer les effets de la collusion et de la corruption sur notre dette ? Peut-être serait-il tout simplement possible d’annuler cette dette que l’on pourrait qualifier d’illégitime, ainsi qu’on l’a fait dans certains pays, comme l’Équateur…


Il faut comprendre le lien entre les dépenses publiques et la dette. Dans beaucoup d’États, la dette a considérablement augmenté, alors que les dépenses sont restées stables. D’où vient cet écart ? Comment expliquer l’inflation de la dette dans un contexte de stabilité budgétaire ? Il nous serait alors possible de révéler des choix douteux qui ne profitent pas à la majorité, notamment sur le plan des politiques fiscales.


Tout ceci nous montre l’importance de bien saisir la composition d’une dette qui sert trop souvent d’épouvantail. Dans plusieurs pays, des citoyens et citoyennes se mobilisent et demandent une vérification comptable citoyenne de la dette - ou, dans le sabir anglicisé de nos camarades européens, un audit de la dette. Ce travail devient fondamental pour évaluer plus efficacement les politiques budgétaires des gouvernements.


Au Québec, cet exercice est tout aussi nécessaire, même si aucune mobilisation à ce sujet ne semble véritablement amorcée. Il suffit de constater à quel point le poids de notre dette a influencé les choix dans notre dernier budget Marois de novembre 2012. Sur son site Web, l’Institut économique de Montréal affiche un « compteur de la dette québécoise » affolant tant les chiffres tournent vite. On ne cessera pas de sitôt de nous effrayer avec la dette qui pèsera sur nos enfants dès leur naissance, ou sur l’« état de nos finances publiques » si désastreux qu’on ne peut plus rien se payer.


Comprendre la nature de notre dette est une façon de se réapproprier la démocratie, en évitant de se laisser berner par des chiffres qui ne veulent rien dire si on ne parvient pas à les analyser.


 

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45 commentaires
  • Thomas Sallé Phelippes de La Marnierre - Inscrit 19 février 2013 00 h 54

    Oui ! Parfaitement !

    L'Équateur l'a fait, pourquoi pas nous ? Y'en a marre que le gouvernement garde cachés ses chiffres et que le citoyen ne puisse pas vérifier ce que fait le ministre des Finances. Faut qu'on se réapproprie l'État !

    • Huguette Durocher - Inscrite 19 février 2013 08 h 26

      Vous avez mis le doigt sur le gros du problème, notre État ne nous appartient plus et elle est devenu une grosse Entreprise au nom de son économie à nos frais.
      Huguette Durocher

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 19 février 2013 10 h 32

      Endetter un pays pour des raisons politiques c'est appauvrir cet État et faire en somme qu'il demeure assujetti.
      «Rien ne vaut une bonne dette souveraine pour restreindre la démocratie. Un pays endetté n’est plus maître de ses choix».

      Endetter le Québec afin qu’il renonce à sa souveraineté, avouez que c’est un plan diabolique! Pour le démontrer il faudrait briser l’omerta au sein de l’ex gouvernement libéral, car c’est ce parti qui a endetté le Québec au-delà de ses moyens.

      En neuf ans (2003-2012) et à lui seul le gouvernement Charest a fait augmenter la dette du Québec de 63 milliards de dollars soit 33% de la dette globale et on ne compte plus les scandales financiers et les sommes exagérés payés en plus dans les contrats gouvernementaux! Mais qui osera parler quand tous (ou presque) ont gouté aux libéralités que procure la filiation?

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 19 février 2013 23 h 21

      @ Rodrigue : 33 % de la dette dans les 9 dernières années, ça veut dire une augmentation de 49 % par rapport à 2003. Par contre, il y a eu une inflation d'une vingtaine de % sur la même période (un peu moins que 2 % par année, composé). Faut donc diviser 149 % par 120 % pour trouver que le montant de la dette achète 124 % de ce qu'elle achetait 9 ans plus tôt. C'est donc une augmentation de dette de 24 % plutôt que de 49 %. Mes chiffres sont pas exacts, mais le principe est là. Ce phénomène était bien pire avant 1992, et on doit en tenir compte dans les comparaisons d'argent d'année en année.

      L'autre chose à remarquer, c'est qu'un mandat de gouvernement a des répercussions après sa propre fin, et donc les gros chantiers qui durent des années peuvent contribuer à la dette du gouvernement suivant et possiblement le 2è ou 3è après (dépendamment de la durée des chantiers et des gouvernements, les dépassements de coûts, etc). Donc il y a sûrement des choses des années Marois qui auront été causées par les années Charest et que le gouv Marois a pas vraiment le pouvoir de changer.

  • Yves Claudé - Inscrit 19 février 2013 05 h 05

    Annuler la dette «illégitime» ou … récupérer les milliards volés dissimulés dans les “paradis fiscaux” ?

    Si les puissances occidentales sont intervenues en Afghanistan, en Irak, en Lybie, etc, est-ce impossible de faire de salutaires interventions dans les îles carnassières et caïmanteuses que des régimes repus et corrompus ont transformées en “paradis fiscaux”, afin de récupérer les milliards qui nous ont été volés, et qui y sont dissimulés ?

    Yves Claudé

    • Bernard Terreault - Abonné 19 février 2013 09 h 23

      D'autant que plusieurs de ces paradis fiscaux sont des territoires britanniques! Il suffirait ã Cameron d'un trait de plume pour ėliminer ces banquiers-bandits.

    • Bernard Morin - Abonné 19 février 2013 09 h 38

      Jste un petit problème: les paradis fiscaux sont de "juridiction fédérale".

    • Bernard Moffett - Inscrit 19 février 2013 10 h 31

      Commencer par l'audit public ici au provincial. C'est un objectif plus sensé que de tenter de convaincre de proclamés faux 'Power-King' et leurs supporteurs.
      Le problème des paradis fiscaux est connu depuis longtemps. Dénoncés en 2002 par Sheila Fraser, Flaherty a rebroussé chemin en 2009, sans s'expliquer d'ailleurs. Il aurait été gênant pour un pleutre d'avouer qu'il n'y pouvait rien et que dans le fond il ne devait obédience qu'à d'autres. Les fanfarons fanfaronnent toujours avant les élections, jamais après.
      Ces types sont des lâches que la propagande s'évertue à montrer autrement. Canada souverain? Mon oeil. Il n'y a plus grand monde de souverain aujourd'hui. Sur papier oui, mais dans les faits non.

  • François Ricard - Inscrit 19 février 2013 06 h 44

    On leur emprunte de l'argent pour les sauver

    Les dettes souveraines du monde industrialisé sont illégitimes car elles sont le résultat de la spéculation, de la hausse des frais d’intérêt provoquée par l’abaissement des notes de crédit par les agences de notation, du sauvetage des banques, de l’évasion fiscale, des réductions d’impôt aux bien nantis. Par exemple, de 1977 à 1997, les taux d’intérêt ont oscillé de 7 à 12%. Au nom de la libre entreprise, les gouvernements d’alors ont permis au monde financier des profits exorbitants qui ont généré des dettes souveraines quasiment insurmontables. La baisse des taux d’imposition des tranches de revenu supérieures est aussi un fait majeur survenu dans presque la moitié des États industrialisés entre 2000 et 2008. Cette baisse cause l’érosion du pouvoir distributif des dispositifs fiscaux.

    • Hélène Paulette - Abonnée 19 février 2013 09 h 12

      Et tout ça dans le but de réduire les gouvernements et les mesures sociales...

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 19 février 2013 23 h 36

      De 1977 à 1997, le taux d'inflation s'est aussi promené entre zéro et onze pourcent. Faut diviser par l'inflation pour savoir la marge de pouvoir d'achat dégagée par les banques. Par exemple, si le gouv vendait une obligation à 12 % pour un an en déc 1979, alors qu'il y a eu une inflation de 11 %, ça faisait 1,12 ÷ 1,11 = 1,009 donc 0,9 % de profit d'après ce qui s'achète avec le montant que le prêteur reçoit en déc 1980... parce que tout coûtait plus cher rendu en déc 1980.

      Ça veut pas dire que le problème n'existe pas, ça veut dire qu'il est moins gros que les alarmistes le font croire. Si le gouv vend ses obligations 7 % pour un an en déc 1993, l'inflation de l'année suivante a été presque zéro, alors le prêteur se retrouve avec un profit de 6,8 %, ce qui mérite très bien de s'appeler un scandale.

      (je bâtis ces exemples à partir des pires cas de votre fourchette de 7 à 12 %, je suis pas allé prendre les vrais taux d'intérêt)

  • Christian Montmarquette - Abonné 19 février 2013 08 h 03

    La dette publique : Une dette conjointe du PQ et du Parti libéral


    Une chose est certaine en tous cas, il n'y a eu que les libéraux et les péquistes au pouvoir depuis 40 ans, et la dette du Québec est passé de de 17,3 milliards en 1984 à 180 milliards en 2013.

    Nous devons donc cette «brillante» performance à ces deux cancres économiques qui prétendent aujourd'hui connaitre la solution, et nous imposent leurs incessants régimes de disette, de serrage de ceinture et d'obsession du déficit zéro; ceci, alors qu'ils sont conjointement et fondamentalement responsables du problème.

    Après 40 ans d'alternance péquiste et libérale qui ont directement mené le Québec dans le trou de 180 milliards, ne pensez-vous pas qu'il serait temps de donner la chance à un nouveau parti politique pour qu'il propose de nouvelles solutions?

    Christian Montmarquette
    Québec Solidaire
    Montréal

    .

    • Hélène Paulette - Abonnée 19 février 2013 09 h 13

      Sauf que ce sont les libéraux fédéraux qui ont fait exploser la dette dans les années 80....

    • Bernard Terreault - Abonné 19 février 2013 09 h 25

      Votons QS pour sombrer encore plus profondėment dans le trou!

    • Christian Montmarquette - Abonné 19 février 2013 09 h 54

      À Bernard Terreault,

      «Votons QS pour sombrer encore plus profondément dans le trou!»-Bernard Terreault

      Avec 180 milliards de dettes accumulées, je ne vois pas comment il serait possible de faire pire que nos deux cancres économiques. Alors qu'il suffirait de rétablir l'équité fiscale des entreprises pour régler la plupart de nos problèmes économiques (Léo-Paul Lauzon, Tout le monde en parle).

      Ces «chères» entreprises qui ne payent désormais plus que 10% ou 12% d'impôts au Québec et dont l'évasion fiscale s'élève à 140 milliards par année au Canada dont 30 milliards au Québec (source émission Enquête Radio-Canada).

      Avant de désinformer le public, sachez que toutes les propositions de Québec Solidaire ont été formellement chiffrées dans son cadre budgétaire disponible sur le Web, et ce, dans un budget équilibré.

      http://www.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/

      Christian Montmarquette
      Québec Solidaire
      Montréal

      .

    • Richard Laroche - Inscrit 19 février 2013 10 h 52

      J'ai bien hâte de voir le budget de QS pour réduire la dette.

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 19 février 2013 11 h 33

      Faire du "trolling" nuit ordinairement à la cause qu’on défend. Parler en votre nom.

    • Gabriel Auclair - Inscrit 19 février 2013 16 h 47

      Les propositions de QS sont mal chiffrer, par exemple, même la CLASSE est d'accord que la gratuit scolaire coûte plus que 440 millions.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 19 février 2013 23 h 51

      En partant, si tu désinflationnises pas ton historique de 29 ans, c'est de la fraude intellectuelle. Pour de meilleures comparaisons, faut aussi regarder en même temps la dette divisée par la taille de la population, la dette divisée par le PIB, etc., parce que le nombre de piastres, c'est bien beau, mais tout le contexte change autour.

      De plus, certains tables ou graphiques montrent une hausse immense de la dette en 1997, alors que la vraie hausse a été plus douce. C'est parce que le même graphique utilise deux définitions différentes de la dette en même temps, à cause de la réforme comptable de 1997. Si vous avez un graphique comme ça, vous pouvez pas vraiment comparer la gauche et la droite du même graphique parce qu'elles parlent pas vraiment de la même chose.

  • Jean-Robert Primeau - Abonné 19 février 2013 08 h 18

    J'appuie !

    J'appuie votre suggestion, monsieur Vaillancourt et je demande que le gouvernement du Québec (et celui d'Ottawa) fasse vérifier notre dette. En passant, l'IÉM donnait cette dette à 253 milliards ce matin. Je me demande d'où provient cet écart de 73 milliards.

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 février 2013 08 h 45

      L'IEM inclut aussi des provisions pour les fonds de retraite, comme si tout le monde cessait de cotiser aujourd'hui.

    • Claude Rompré - Abonné 19 février 2013 09 h 26

      Si je ne m'abuse, l'IEDM inclue aussi la partie de la dette fédérale qui nous est due en se basant sur le poids démographique du Québec dans la confédération.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 20 février 2013 00 h 13

      @ Gabriel : non, la dette de l'IEDM n'inclut pas une portion de la dette fédérale, mais elle inclut la dette d'Hydro-Québec, des autres compagnies d'état, des universités semi-privées (celles en dehors de l'UQ), et aussi, les dettes de TOUTES les municipalités. En plus, les actifs sont pas soustraits, parce que c'est une dette brute et pas une dette nette.

      @ Sylvain : Quant aux fonds de retraite, je pense qu'ils les comptent pas, mais de toute façon, c'est plus compliqué : beaucoup de $ dans la dette publique sont des $ de fonds de retraite privés qui ont été prêtées au gouv pour payer des services publics, donc ces mêmes $ servent à deux choses en même temps, en quelque sorte.