Des Idées en revues – L’«audit» dans le secteur public: le risque d’une illusion de contrôle

Les révélations de la commission Charbonneau plongent aujourd’hui le Québec dans un vaste examen de conscience social et politique. Cet examen serait incomplet s’il ne permettait pas de prendre également du recul sur le mouvement qui a vu l’implantation massive des pratiques d’audit dans le secteur public comme moyen de contrôle.

 

Directement importées du secteur privé - au nom de la logique néolibérale qui tend à vouloir considérer les organisations publiques comme de simples entreprises -, ces pratiques ont été construites et légitimées à partir d’un programme politique centré autour des notions d’efficacité et de modernisation. Le choix de ces mots s’est avéré fort habile sur le plan rhétorique. Qui pourrait bien vouloir s’opposer à l’« efficacité » et à la « modernisation » ?

 

L’adoption d’idées réglementaires dépend en grande partie de leur théorisation, c’est-à-dire de leur transformation en concepts abstraits présentant la réglementation considérée comme une solution à un problème spécifique. Habillés des vertus de l’efficacité et de la modernité, les gouvernements successifs du Québec ont donc pu procéder à la réorganisation du secteur public à partir des méthodes de gestion en cours dans le secteur privé. Par exemple, le remplacement de la gestion par activités par une gestion axée sur les résultats, séduisante en apparence, a provoqué et justifié une forte demande d’audit dans les organisations publiques québécoises.

 

Un outil pour les décideurs

 

L’audit est un instrument prisé par les décideurs politiques. Son utilisation permet en effet de communiquer à l’opinion publique une impression de sécurité, de transparence et de crédibilité. Les rapports des vérificateurs continuent de représenter un contre-pouvoir crédible aux yeux des citoyens profondément déçus par les errements de la classe dirigeante. Cependant, il suffit aujourd’hui de se brancher sur le flot continu des nouvelles, alimenté par les témoignages-chocs d’ingénieurs, de politiciens et d’entrepreneurs sur le détournement des fonds publics et le contournement des mécanismes de contrôle pour réaliser avec lucidité que les promesses liées à l’audit dans le secteur public sont menacées de se transformer en illusion.

 

Ce risque d’illusion est entretenu par une certaine obstination de la part des dirigeants politiques à ne pas vouloir reconnaître les limites de l’audit. Malgré des fondements conceptuels solides, l’audit n’est pas une machine à donner des certitudes. Au mieux de son usage, il ne peut que fournir au public une assurance raisonnable quant à la réalisation des objectifs approuvés par les élus. La présence du facteur humain implique nécessairement l’utilisation du jugement, de la subjectivité et de l’interprétation. Le risque d’erreur n’est donc jamais absent. Par ailleurs, lorsque tout un système se retrouve gangréné par des pratiques de collusion, il devient extrêmement difficile pour un auditeur de détecter et de caractériser matériellement le contournement des contrôles. De plus, tout contrôle a un coût qui ne devrait pas dépasser les bénéfices qu’il procure. La demande pour davantage d’audits et davantage d’assurance implique une hausse des ressources que ne semblent pas permettre aujourd’hui les conditions budgétaires. Enfin, l’illusion consiste à croire que la complexité de la société dans laquelle nous vivons est mesurable, quantifiable et contrôlable. Elle est de croire que l’instauration de normes, de procédures élaborées et de tests mathématiques suffit à juguler les risques de la nature humaine. Elle est de croire que l’auditeur lui-même n’est qu’une machine à vérifier. Comme le faisait remarquer avec justesse Brian Pentland, l’un des chercheurs en audit les plus reconnus par la communauté académique : « Chaque audit est en quelque sorte une expérience sans contrôle puisqu’il n’existe pas de manière de savoir ce qui se serait passé si un audit n’avait pas été fait. »

 

Donner sa juste place

 

Toutes les illusions ne sont pas dangereuses. Certaines sont même souhaitables pour le maintien du contrat social. Elles permettent de mettre une certaine distance avec la dureté de la réalité et agissent comme des mécanismes de défense légitimes. De ce point de vue, l’illusion de l’audit tout-puissant permet de maintenir l’apparence d’un système démocratique et politique sous contrôle. Cependant, toutes les illusions ne sont pas sans risque. À trop vouloir ignorer la réalité, nous perdons le contrôle de notre destin, surtout lorsque ceux qui nous dirigent ne s’encombrent guère d’illusions. En d’autres termes, le principal risque de l’illusion de contrôle de l’audit serait de ne pas voir que celui-ci est devenu, en partie, un instrument de pouvoir formidable qui, sous les dehors de l’efficacité et de la modernité, permet de faire de la politique sans en donner les apparences.

 

Ce serait faire fausse route de conclure notre réflexion en affirmant qu’il serait souhaitable de diminuer les pratiques d’audit dans le secteur public ou d’y renoncer. Plutôt que de brûler ce qui a été adoré, il faut au contraire chercher à donner sa juste place à l’audit et le considérer pour ce qu’il est, c’est-à-dire une technique à la fois sérieuse et faillible qui permet dans certaines circonstances d’améliorer l’efficacité des services rendus au citoyen.


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Marie-Soleil Tremblay - Professeure, École nationale d’administration publique et Bertrand Malsch - Professeur adjoint, HEC Montréal
 

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1 commentaire
  • Rodrigue Guimont - Inscrit 12 février 2013 10 h 37

    Vers une prolongation de la Commission?


    Ce qui est préoccupant c’est que la commission Charbonneau, décrété le 19 octobre 2011 par l’ex premier ministre libéral Jean Charest, pour un mandat de deux ans, n’en est qu’aux préliminaires d’une véritable enquête.

    À plus de la moitié du mandat, nous en sommes toujours à piétiner sur le dossier de la métropole.

    Rien sur le financement des partis politiques autres municipaux, rien sur le Ministère du transport du Québec et autres ministères pourvoyeurs de contrats publics, rien non plus sur les manigances électorales des dernières année au Québec, et toujours rien le financement des partis politiques québécois.