La réplique › Le mariage - Les femmes doivent-elles se méfier du mariage au Québec?

Une femme s’affaire dans une boutique nuptiale. En attendant que nous trouvions le moyen de transformer plus en profondeur la division sexuelle du travail, et d’éliminer les inégalités de fait, le mariage tel qu’il existe aujourd’hui contribue à tout le moins à protéger les femmes (ou les conjoints dont les revenus sont moindres) des pires iniquités, estiment les auteures.
Photo: La Presse canadienne (photo) Michelle Siu Une femme s’affaire dans une boutique nuptiale. En attendant que nous trouvions le moyen de transformer plus en profondeur la division sexuelle du travail, et d’éliminer les inégalités de fait, le mariage tel qu’il existe aujourd’hui contribue à tout le moins à protéger les femmes (ou les conjoints dont les revenus sont moindres) des pires iniquités, estiment les auteures.

Dans sa chronique, Francine Pelletier nous propose un « voyage dans le temps » pour remettre le débat sur le jugement « Lola c. Éric », trop axé sur les droits individuels, dans son contexte historique et social. Très bonne idée ! En tant que féministes, nous sommes heureuses de la présence de Francine Pelletier au Devoir : ses textes nous engagent dans des réflexions et dialogues auxquels nous sommes heureuses de participer. Ainsi, sa chronique appelle une réponse : premièrement, l’institution du mariage a subi des transformations fondamentales dans les trente dernières années et il faut en tenir compte dans l’analyse. Deuxièmement, les « oeufs cassés » lors des ruptures des unions « libres » sont loin d’être anodins.

 

Des réformes révolutionnaires !


Tout d’abord, Mme Pelletier a raison de rappeler que la loi 89, votée en 1981, est une victoire majeure du mouvement féministe. Cette loi abolissait effectivement « trois siècles de “ monarchie domestique du mari ” » et établissait l’égalité des époux dans le mariage, leur donnant les mêmes droits et les mêmes obligations. Cela fut suivi par l’adoption de la Loi instituant le patrimoine familial en 1989. Ensemble, ces deux changements font en sorte que le mariage garantit l’égalité juridique des conjoints l’un par rapport à l’autre et constitue une véritable protection contre les injustices économiques subies au moment de la rupture par la conjointe ou le conjoint dont les revenus individuels sont moindres.


Ensuite, en réponse aux pressions des couples de même sexe qui souhaitaient se marier, l’Assemblée nationale du Québec créait, en 2002, une nouvelle institution : l’union civile (ouverte aux couples hétérosexuels et homosexuels). En 2005, le Canada légalise le mariage comme tel (qui est de juridiction fédérale) des couples de même sexe. Contrairement à ce que semble croire Mme Pelletier, dans ses effets juridiques (pension alimentaire, patrimoine familial, etc.), l’union civile est presque un sosie du mariage. Le résultat est que l’institution du mariage, telle qu’elle existe actuellement, affaiblit le système de l’hétérosexualité obligatoire, contribuant à rendre notre société moins hétérosexiste et moins patriarcale.


Le chemin parcouru


Il est bien légitime d’entretenir de la méfiance à l’égard d’une institution qui a été au Québec le symbole par excellence de la religion catholique et le véhicule impitoyable de l’oppression et de l’enfermement des femmes à l’intérieur de la famille patriarcale. Mais cela ne doit pas nous empêcher d’évaluer les enjeux du présent à la lumière du chemin parcouru. Il faudrait, selon Mme Pelletier, boycotter le mariage parce qu’auparavant il était (ce qui est parfaitement vrai) « un système féodal où les femmes devenaient littéralement la propriété de leur mari ». Cette posture ne tient pas la route, surtout au regard de la vulnérabilité économique d’une majorité de femmes au moment des ruptures.


Des protections contre des iniquités et vulnérabilités réelles


Dans le monde d’aujourd’hui, si on observe les pratiques sociales réelles, les femmes sortent majoritairement perdantes de ces unions dites « libres », mais qui ne sont pas véritablement garantes de liberté, comme le démontre la professeure Hélène Belleau dans un texte paru dans Le Devoir du 26 janvier (A 9). Devant les iniquités subies par les femmes lors des ruptures d’unions « libres », tout ce que Mme Pelletier trouve à dire c’est : « On ne fait pas d’omelette sans casser d’oeufs. » Comme si ces oeufs cassés devaient nécessairement être le prix à payer pour « la liberté ». Laquelle ? Celle de se retrouver démunie au moment d’une rupture ? Celle de faire l’important travail de reproduction sociale sans aucune reconnaissance ni protection ? Les recherches d’Hélène Belleau démontrent que la gestion de l’argent est loin d’être équitable au sein des couples d’aujourd’hui, tout comme celle du temps consacré aux tâches domestiques et familiales. Les femmes du Québec (et de plus en plus d’hommes) ne sont pas « entretenues », lorsqu’elles et ils prennent soin des enfants à la maison ou d’un proche à charge. Ce travail invisible est une contribution directe à la société que les mères et les pères d’aujourd’hui souhaitent faire reconnaître. Comme le soulignait si justement le Conseil du statut de la femme dans un récent communiqué, la décision de la Cour suprême risque d’avoir d’importantes conséquences sur le bien-être des familles et des enfants à la suite d’une rupture. L’instabilité des unions et les recompositions familiales successives exigent que l’on s’interroge sur l’adéquation du droit, ainsi que de nos conceptions du « travail », aux réalités contemporaines.


Quelles perspectives pour le présent et l’avenir ?


En attendant que nous trouvions le moyen de transformer plus en profondeur la division sexuelle du travail, et d’éliminer les inégalités de fait, le mariage tel qu’il existe aujourd’hui contribue à tout le moins à protéger les femmes (ou les conjoints dont les revenus sont moindres) des pires iniquités, aussi paradoxal cela puisse-t-il paraître au regard de ce que le mariage était effectivement avant les transformations opérées en 1981, 1989, 2002 et 2005.


Faut-il pour autant se satisfaire du « contrat de mariage », de la division sexuelle du travail, ou encore du modèle dominant de famille nucléaire, tels qu’ils existent aujourd’hui ? Bien sûr que non ! Les luttes pour la justice et l’égalité sociale, ainsi que pour la conciliation de ces dernières avec la liberté individuelle et collective, ne sont pas abouties, qu’il s’agisse des rapports sociaux de sexe, de classe ou de « race » ! Nous sommes loin, très loin, d’avoir trouvé un modèle satisfaisant d’organisation sociale, économique et politique. Mais n’ignorons pas pour autant les quelques réformes révolutionnaires que nous avons réussi à provoquer ! L’essentiel est de continuer de lutter, d’innover et d’inventer !

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Elsa Beaulieu Bastien - Militante féministe et coordonnatrice du Groupe interuniversitaire et interdisciplinaire de recherche sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS) et Lise Gervais - Coordonnatrice générale de Relais-femmes

18 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 7 février 2013 06 h 31

    Mais pourquoi les hommes se marient-ils?

    On comprend que le conjoint au revenu le plus faible ou celui qui prendra en charge «l'important travail de reproduction sociale» veuille être protégé des iniquités et, puisqu'il le faut, par le mariage, mais l'autre, pourquoi se marie-il?

    Je n'ai jamais entendu un homme dire qu'il se mariait pour protéger celle qu'il aime des iniquités de la vie.

    En fait, le plus souvent, ce n'est pas lui qui veut se marier, avouons-le. Il se marie pour lui faire plaisir, comme une condition pour l'avoir, elle, en exclusivité dans son lit, sans trop réfléchir au sens de l'engagement qu'il prend et pour qu'elle vive son conte de fée (voir photo...), voilà pourquoi lors de la rupture il est tout surpris et enragé de découvrir dans quel bateau il s'était vraiment engagé.

    S'il se mariait par sens du devoir, le mariage ne serait peut-être plus nécessaire puisqu'il aurait donné sa parole d'honneur. Mais il faut plutôt lui forcer la main, le leurrer un peu.

    • Guillaume Houle - Inscrit 7 février 2013 08 h 52

      C'est bien beau se marier par sens du devoir, mais quand ce devoir coûte plus de 10 000$ - à travers les autres dépenses (maison, rénovations, enfants, voyages, etc.) - je me dis qu'il est normal de vivre en union libre jusqu'à ce que nous ayons les moyens de nous marier.

    • France Marcotte - Abonnée 7 février 2013 09 h 45

      Intéressant ce que vous dites monsieur Houle.

      Mais, qu'elle ait été mariée ou non, les besoins de la femme pauvre avec enfants seront les mêmes après la rupture, eux.

    • France Marcotte - Abonnée 7 février 2013 10 h 00

      Elle «se donne», encore?

      Moi j'aimerais mieux qu'elle se prenne en main, et parer à toute éventualité.

      Cela m'étonnerait beaucoup alors qu'elle se marie...

    • Umm Ayoub - Inscrite 7 février 2013 12 h 35

      Exiger de la femme qu'elle soit libre, indépendante, égale, qu'elle se prenne en main, c'est bien beau en théorie, mais en pratique, c'est moins rose.

      La femme n'est pas égale quant à sa biologie. Au dernières nouvelles, les hommes ne se fatiguent pas avec les grossesses et allaitement.

      L'union libre met de l'avant ces valeurs, et n'est pas à l'avantage de la femme.

    • France Marcotte - Abonnée 7 février 2013 13 h 54

      On n'«exige» pas de la femme qu'elle soit indépendante (financièrement surtout), madame Chabot.

      C'est elle (c'est vous, c'est moi) qui sait très bien qu'il est très risqué, périlleux, pas raisonnable, de s'en remettre complètement à quelqu'un d'autre, quel qu'il soit.

    • Michel Richard - Inscrit 7 février 2013 17 h 13

      Pour la bonne raison !

      J'ai l'impression que beaucoup d'hommes se marient parce qu'ils aiment leur femme/blonde, et qu'ils désirent le déclarer officiellement au monde entier, le crier sur les toits. Et que le mariage est une belle façon de faire ça.

      Et l'inverse est vrai aussi.

      Toute la discussion est mercantile. On oublie trop l'Amour.

      À bas la marchandisation du mariage : - )

    • Guillaume Houle - Inscrit 7 février 2013 21 h 41

      J'encourage les femmes à développer leur sens du travail et de l'entrepreneuriat.

      Certains chemins sont plus longs que d'autres. Je suis toujours étonné que des être humains - femmes ou hommes - acceptent de dépendre de quelqu'un d'autre, à l'âge adulte.

      Or, c'est la réalité : mariage ou pas, des femmes qui se questionnent sur leur place sur le marché du travail, ça existe. Elles ne veulent pas travailler à un emploi qui ne leur convient pas. On comprend. Alors reste à développer l'entrepreneuriat. Le chemin est long. Et c'est le conjoint qui travaille pendant ce temps.

      Mais la situation inverse aussi existe : il y a de ces artistes masculins qui développent leur carrière tranquillement, grâce au support de leur compagne, qui gagne nettement plus qu'eux.

      Dans les deux cas, l'accès au mariage n'est pas plus facile : les entreprises qui dépendent de cette institution ont investi des millions dans des films, des magazines et d'autres outils promotionnels pour s'assurer de récolter la manne. Ça coûte la totale.

      Bref, difficile de faire un mariage qui satisfasse la vision idéalisée de la chose et qui ne brise pas un budget.

      Ne vous étonnez pas qu'on puisse retarder un mariage : à quoi bon se marier si c'est pour faire faillite après?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 7 février 2013 07 h 21

    S.V.P

    Et s.v.p. étendre votre lutte vers toutes celles qui sont obligé de vendre leur corps à plus qu'un seul homme pour survivre sur tous les continents, dans tous les pays et de toutes les villes. Sortez de votre paroisse ! L'égalité c'est pour tous ou pour personne !

  • Joey Hardy - Inscrit 7 février 2013 14 h 29

    Le choix d'un métier moins bien rémunéré

    Si je comprends bien, il suffira dans un futur proche qu'une personne à faible revenu se fixe à une personne à revenu supérieur tel une lamproie pour recevoir une pension jusqu'à la fin de ses jours?

    Je jubile déjà à l'idée de ne plus avoir à travailler après trois ou quatre unions de fait.

    Par la suite, nous pourrons abolir l'assistance sociale, puisqu'une moitié de la population paieront pension à l'autre moitié. Quel beau système!

    Les hommes n'auront qu'à seulement fréquenter des femmes qui gagnent plus qu'eux.

    • Gaetane Derome - Abonnée 7 février 2013 15 h 01

      Mais oui M.Hardy, cependant,je peux vous dire que la plupart des hommes craignent les femmes qui ont un plus haut revenu..

      Alors,ce n'est pas si simple.;)

    • France Marcotte - Abonnée 7 février 2013 15 h 35

      Je suis toujours surprise, effrayée, blessée, de constater le peu de sensibilité que manifestent tant de nos hommes québécois devant la situation particulière et très précaire dans laquelle se retrouvent plusieurs de leurs concitoyennes.

    • Marie Allard - Inscrite 7 février 2013 21 h 38

      @ France Marcotte: pourquoi quelqu'un, qu'il soit homme ou femme devrait-il (elle) faire vivre ses conjoints precedents? Les enfants, c'est deja couvert par la loi et si un conoint choisit de rester a la maison par choix, rien n'est plus facile a regler par contrat (si on se considere capable de faire un enfant et de l'elever, on devrait aussi etre capable de discuter de ces choses la)...de nos jours, attendre au moment de la speraration plusiers annees plus tard me parait opportuniste, qu'on soit homme ou femme. Vraiment tanne qu'on prennent les gens pour des idiots en cas de vie commune.

    • Guillaume Houle - Inscrit 7 février 2013 21 h 44

      Ce qui me blesse, personnellement, c'est de lire ces commentaires qui érigent les femmes en saintes et les hommes en monstres (et vice-versa, bien sûr).

      La réalité est beaucoup plus nuancée.

      Nous avons eu Mère Thérésa, mais aussi Margaret Tatcher.

      Les femmes sont des êtres humains comme les autres, avec des qualités et des défauts.

    • Joey Hardy - Inscrit 8 février 2013 08 h 36

      Mme Marcotte,

      S'il y a des femmes qui sont dans une situation particulière, pourquoi en ériger une loi qui s'appliquerait à la majorité?

      Tel que le mentionne Mme Allard, les enfants sont déjà couverts par la loi. Ce sont eux les vraies victimes. Ils sont vulnérables et dépendants sous tous les points. Même que le calcul de la pension pour les enfants tient compte du fait qu'un des deux parents peut être moins fortuné, ce qui ajoute une forme de bonification intrinsèque. Il y a donc déjà un élément d'inclus pour ces femmes dans un état financier précaire.

    • bob paulson - Inscrit 8 février 2013 08 h 48

      Joey Hardy votre idée est bonne sur le papier, dans la réalité c'est tout autre.
      En effet la trés grande majorité des femmes refusent de sortir avec un homme qui a un statut social plus bas que le leur.

      Sinon une fois de plus les pseudo égalitariste considèrent l'homme comme un pourvoyeur, l'indépednance féminine sur le dos des hommes.
      Il y a un mot pour ça: parasite.

  • Marie Allard - Inscrite 7 février 2013 21 h 28

    Tannee

    En tant que femme, je trouve absolument insultant qu'on envisage de considerer de donner aux femmes le statut de mineures lorsqu'il s'agit de vie commune. Pour tout autre contrat, a moins d'etre declaree incapable, un adulte doit vivre avec les consequences de ses decisions. Pourquoi etre considerees si connes et incapables de jugement en amour?

    Lorsque moi et mon conjoint avont decide d'avoir un enfant, nous avons redige un contrat de vie commune tenant compte du present du passe et du futur, selon nos besoins et nos choix en tenant compte de l'enfant a venir (tenant compte d'une possible separation future, meme si elle n'est pas souhaitable). Avant d'avoir un enfant, ne pas avoir de contrat et vivre selon les choix de chacun etait "aussi notre choix" (souligne en triple ou quadruple): en fait, nous aurions aime nous marier par tradition familiale mais ne l'avons pas fait car nous n'en aimions pas les choix juridiques qui etaient faits d'avance pour nous et cela etait tout aussi valable d'un cote comme de l'autre.

    • Joey Hardy - Inscrit 8 février 2013 08 h 30

      Merci Mme Allard.

      En effet, si c'est un choix commun que l'un des deux membres du coupe s'occupe des devoirs familiaux et l'autre des entrées de fonds, il est très simple de sceller le tout dans un contrat, au minimum en signant les deux noms sur l'hypothèque.

      D'infantiliser l'un ou l'autre des conjoints est du féminisme à deux vitesses. S'affranchir moralement, pour jouer la victime financièrement?