Laïcité, valeurs humanistes et patrimoine - Un débat vicié par les opposants de la laïcité

Le crucifix, qui est placé au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale du Québec, a été introduit au Salon bleu par Maurice Duplessis en 1936.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot Le crucifix, qui est placé au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale du Québec, a été introduit au Salon bleu par Maurice Duplessis en 1936.

Selon ce qu’annonçait la première ministre Pauline Marois le 1er février, le gouvernement québécois a donc l’intention de faire un pas vers une déclaration formelle du caractère laïque de l’État québécois. On ne peut que s’en réjouir et soutenir le gouvernement dans cette initiative qui a trop tardé à venir. On ne sait toutefois pas jusqu’où le gouvernement a l’intention d’aller. Plus que la Constitution canadienne, et son multiculturalisme auquel le Québec peut se soustraire par la clause dérogatoire, c’est l’opposition majoritaire à Québec qui risque d’être le principal obstacle dans l’affirmation de cette laïcité et surtout dans sa mise en oeuvre cohérente.


Le gouvernement du Parti québécois devra lui aussi faire preuve d’une plus grande cohérence. À commencer par le choix du vocabulaire. La première ministre a rappelé que le Parti québécois avait fait le choix de la « laïcité stricte ». De quoi s’agit-il ? D’une malheureuse formulation entraînée par l’oxymore que constitue la « laïcité ouverte », un terme créé par ceux qui disent être d’accord avec la laïcité, mais qui en refusent les conséquences.


La « laïcité ouverte » ouvre en effet la sphère publique à l’influence de la religion alors que le propre de la laïcité est d’assurer l’indépendance de l’État à l’égard du religieux. Refuser cette avenue oblige alors à préciser que la laïcité recherchée n’est pas celle-là. Mais pourquoi ajouter quelque autre adjectif que ce soit au concept de laïcité lorsqu’on retranche l’adjectif « ouverte » ? On ne le répétera jamais assez : la laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Que ceux qui en travestissent le sens vivent avec leur chimère. Le gouvernement devrait donc éviter de perpétuer ce faux choix entre une chose et son contraire.


Mme Marois a également affirmé vouloir préserver les « valeurs québécoises » en donnant les exemples de la neutralité des services publics et de l’égalité hommes-femmes. En quoi ces valeurs, et toutes celles qu’on peut déduire de Charte des droits et libertés de la personne, sont-elles plus québécoises que canadiennes, ou américaines, ou françaises, ou arabes, ou chinoises ? Ne seraient-elles pas tout simplement les valeurs issues de l’humanisme laïque universel ? Avant de figurer dans la Charte québécoise, elles ont notamment été colligées dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ces valeurs sont aussi celles du Siècle des lumières. Elles ne sont pas dites universelles parce qu’elles seraient partagées partout et toujours par tous les citoyens, mais parce qu’elles peuvent s’appliquer à tous et qu’elles transcendent les cultures, contrairement à une approche du droit fondée sur des préceptes religieux. Pourquoi cette réserve à parler d’humanisme laïque ?


Vous avez dit « patrimoine » ?


L’expression « valeurs québécoises » éveille par ailleurs le syndrome des « valeurs historiques du patrimoine québécois » au nom desquelles les trois partis présents à l’Assemblée nationale en 2008 ont voté à l’unanimité le maintien du crucifix dans cette enceinte. Pendant les neuf ans où il a été au pouvoir, l’ex-premier ministre Jean Charest s’est montré incapable de formuler une seule phrase complète sur un enjeu sociétal et nous a laissé en héritage cette déclaration d’une incommensurable aberration.


Le Parti québécois a lui aussi un sérieux effort de cohérence à faire sur cette question. Lors de la campagne électorale de l’été dernier, Pauline Marois déclarait qu’une charte de la laïcité allait interdire le port de signes religieux par les employés de l’État et ajoutait dans la foulée que le crucifix de l’Assemblée nationale allait demeurer en place. La démarche a ainsi perdu toute crédibilité aux yeux des militants laïques des deux camps en plus d’être perçue comme un geste hostile envers les minorités religieuses. La laïcité ne vise pas à brimer la religion des autres, mais à assurer l’indépendance de l’État face aux religions, y compris la religion de la majorité.


Si la laïcité conduit à proscrire les signes religieux de la part des employés de l’État, à plus forte raison commande-t-elle à l’État de ne pas afficher de symboles religieux. Faut-il rappeler que ce crucifix a été introduit à l’Assemblée nationale par Maurice Duplessis en 1936 pour sceller l’alliance entre son gouvernement et l’Église catholique ? Cet objet de culte symbolise donc la négation même du principe de laïcité. Par souci de cohérence, le premier geste d’un Québec qui affirme sa laïcité serait de le retirer.


Rapport Bouchard-Taylor


La position du Parti québécois est la copie inverse de la position tout aussi incohérente du rapport Bouchard-Taylor qui demandait de retirer ce symbole chrétien tout en permettant aux fonctionnaires d’autres religions d’arborer leurs symboles religieux. Cette position a provoqué une crispation identitaire qui a conduit à la motion que l’on connaît. Retirer ce crucifix n’a pas pour effet de nier que le catholicisme fait partie du patrimoine historique de la société québécoise, mais a pour but de signifier que les décisions prises par l’État le sont en fonction de valeurs humanistes et non en fonction des croyances d’une religion.


D’innombrables lois allant à l’encontre des croyances et des préceptes catholiques, donc en contradiction avec ce que représente le crucifix, ont été adoptées par le gouvernement du Québec tout en gagnant l’assentiment de la très vaste majorité de la population. À commencer par le droit de vote pour les femmes, auquel l’Église catholique s’est opposée avec acharnement pendant des décennies, ou encore la création d’un ministère de l’éducation et la déconfessionnalisation du système scolaire. Sans oublier la libéralisation de l’avortement, l’abolition de la loi sur le dimanche, l’instauration du mariage civil, du mariage de conjoints de même sexe et éventuellement d’une loi sur l’euthanasie réclamée par plusieurs. Même la Charte des droits et libertés, qui reconnaît la liberté de conscience, l’égalité des religions et l’égalité des sexes, est fondée sur des principes humanistes qu’aucune religion ne reconnaît ou ne met en pratique.


Espérons que la consultation annoncée permettra au gouvernement du Québec de jouer son rôle de clarificateur des enjeux et qu’il sera en mesure de réparer les dégâts. Mais il doit au préalable faire son propre travail de clarification afin de proposer aux Québécois une avenue claire et cohérente.

***
 

Daniel Baril - Cofondateur des Intellectuels pour la laïcité et conseiller à l’Association humaniste du Québec

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64 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 5 février 2013 04 h 31

    Beau

    Bel exercice mental que votre exposé, mais légèrement déconnecté de la réalité. Surtout quand je lis «En quoi ces valeurs, et toutes celles qu’on peut déduire de Charte des droits et libertés de la personne, sont-elles plus québécoises que canadiennes, ou américaines, ou françaises, ou arabes, ou chinoises ?»

    Oh! Je peux trouver quelques raisons comme - les américains se servent de préceptes «christian» à la sauce chili pour vendre leur politique; les arabes, vaux mieux pas en parler, ils sont trop chatouilleux et la Chine, j'ai appris dernièrement qu'il y a 2 million d'esclaves dans ce pays retenus par le gouvernement, assez pour reconstruire le mur à neuf. Fa que on repassera pour l'universalité des droits humains laïques !

    Ma question devient la suivante : est-ce au gouvernement l'obligation d'informer les gens de ce qu'ils peuvent apprendre juste en alumant leur télé et porter attention entre les commerciaux de ce qui se passe vraiment dans le monde ?

    Les discours fleuris et vaporeux, ça fait joli, sauf que... ça a pas de traction.

    • Daniel Baril - Abonné 5 février 2013 17 h 15

      Que voulaient les Chinois de la place Tian'anmen? La liberté et l'égalité. Que voulaient les Arabes du printemps arabe? La liberté et l'égalité.

  • Loraine King - Abonnée 5 février 2013 05 h 24

    La Charte québécoise est une loi

    Charte québécoise (1976):

    43. Les personnes appartenant à des minorités ethniques ont le droit de maintenir et de faire progresser leur propre vie culturelle avec les autres membres de leur groupe.

    Avant de songer à se prévaloir de la Clause dérogatoire de la charte fédérale, le Québec devrait amender sa propre charte.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 5 février 2013 12 h 56

      Où voyez-vous une contradiction ? Ni le Parti québécois, ni Monsieur Baril ne remet en question le droit des minorités ethniques de maintenir et de faire progresser leur propre vie culturelle avec les autres membres de leur groupe.

    • Loraine King - Abonnée 5 février 2013 14 h 42

      L'auteur semble indiquer que le multiculturalisme demeure un obstacle, bien que moindre que celui de la majorité à l'Assemblée nationale. Il a sans doute raison.

      "Plus que la Constitution canadienne, et son multiculturalisme..."

      Comme vous, je ne vois pas en quoi le multiculturalisme est plus canadien que québécois.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 5 février 2013 15 h 15

      En fait, il faudrait voir ce que Monsieur Baril veut dire en parlant du multiculturalisme canadien. Peut-être qu'il estime que le ROC a une conception du multiculturalisme qui n'est pas celle du Québec et qu'il n'est pas souhaitable d'appliquer au Québec la conception canadienne du multiculturalisme.

    • Loraine King - Abonnée 5 février 2013 16 h 39

      Peut-être, mais on applique pas des conceptions. On applique des lois.

      Voici le texte de la charte canadienne :

      Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens.

    • Daniel Baril - Abonné 5 février 2013 17 h 23

      Réponse à Mme Collin: par "Constitution canadienne et son multiculturalisme", je fais référence à l'article 27 de la constitution qui stiuple que la charte canadienne des droits doit être interprétée à la lumière du multiculturalisme considéré comme une valeur patrimoniale du Canada.

    • Daniel Baril - Abonné 5 février 2013 17 h 40

      Pour répondre à Mesdames King et Collin: par "Constitution canadienne et son multiculturalisme", je fais référence à l'article 27 de la Constitution citée par Mme King.
      L'article 43 de la Charte québécoise n'est pas une clause interprétative et n'a pas la même portée juridique que l'article 25 de la Charte canadienne.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 5 février 2013 17 h 46

      Madame King, les lois, pour être appliquées, doivent être interprétées, et elles sont interprétées selon la conception qu'on a des concepts qu'elles contiennent.

  • Lise Des Ormeaux - Abonnée 5 février 2013 05 h 41

    Valeurs et enjeux .

    Merci M. Baril !
    Votre texte remet clairement en lumière les valeurs et les enjeux du passé et du présent dans ce dossier de la laïcité. Dossier qui a tendance à déraper, souvent au gré de gains politiques ou chauvins.
    Il est temps, en effet, qu'on dépoussière les réflexions de ces contraintes peureuses... Et vous nous y aidez.
    Lise Des Ormeaux, Laval

  • marc andre - Inscrit 5 février 2013 06 h 29

    Il sait porter la croix

    Une phrase qui fait partie de l hymne national du Canada. Est-ce qu on va réécrire notre hymne national dans le cadre des valeurs de laïcité humaniste ?

    Le déni de l histoire dans vos propos a un double rôle . Celui de l'histoire du Québec et des immigrants qui apportent aussi leus histoires....vous nous propose un cadre abstrait de laïcité dont l humaniste face à l histoire récent comme la seconde guerre mondiale que votre humaniste fut une catastrophe philosophique....

    Quand je pense que Satre à écrit un petit livre L existentialiste n est pas un humaniste !

  • Gaston Bourdages - Abonné 5 février 2013 07 h 53

    La laïcité est-elle en train de se métamorphoser en...

    ...religion? Du mot «Religare»...qui relie. Quoi? et Qui? C'est dans ma simple condition de citoyen «ben» ordianaire que je me pose la question. Incapable aussi je suis de m'aventurer sur une quelconque route ou de philosophie ou philosophique. Pour ce qui est du mot «humaniste», je retiens de ce qu'en écrit «mon», posthume «ami» M. Aristide Quillet : En Hist.:«L'humanisme était avant tout tendance d'esprit et orientation de culture» Comme il écrit «était», il en ressort quoi aujourd'hui?
    Comme ma nature a horreur du vide, elle cherche constamment à se nourrir de beau, de grand, de noble, de digne...oui avec réalité, parfois froide voire implacable que l'humanité que je porte est aussi capable du pire. Une chance qu'il me reste une panacée à cette même humanité que j'aime...sans narcissisme s'il vous plaît. Et je souris.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - ex-bagnard - conférencier(NOUVEAU) - écrivain publié «en devenir»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com