Les silences de M. Lisée

Durant les cinq ans et demi que j’ai vécus comme député de Borduas, j’ai consacré une grande partie de mon énergie, de mon temps et de mes ressources financières à analyser et à comprendre l’état du français au Québec.


J’ai publié deux études, toujours accessibles à pierrecurzi.org: Le grand Montréal s’anglicise et Le prolongement de la loi 101 au collégial. Ces études ont largement contribué au programme et à la plateforme électorale du PQ.


Ces dernières semaines, le ministre Jean-François Lisée a affirmé publiquement que l’anglicisation du grand Montréal est le résultat du départ des francophones. Or, les raisons de cette anglicisation sont multiples. L’une de ses raisons, c’est le déplacement sur 20 ans de 200 000 francophones qui ont migré vers les banlieues. À l’inverse, les anglophones ont cessé de quitter le Québec et demeurent majoritairement à Montréal, ville où arrivent et s’installent 75 % des immigrants. La structure linguistique de Montréal - 300 000 anglophones, 600 000 allophones et 900 000 francophones - devrait normalement permettre la prédominance du français comme langue publique commune. Pourtant, à l’évidence, Montréal se bilinguise. Pourquoi ?


J’ai démontré, statistiquement et rigoureusement, que la langue anglaise est de quatre à cinq fois plus attirante que le français. Cet attrait est alimenté de trois façons : le premier lieu de résidence, la langue de travail et la langue de l’éducation. La langue publique commune du quartier où vous vivez influence le choix de votre langue d’usage. Ce facteur s’amplifie avec le bilinguisme généralisé de la ville. Au travail, le français a cessé de progresser là où la loi agit, c’est-à-dire dans les grandes et les moyennes entreprises. Dans les petites de moins de cinquante employés, nous n’en savons rien, et dans les lieux de travail de l’élite, l’actualité nous apprend chaque jour l’attirance de ce milieu pour l’anglais (Banque Nationale, Caisse de dépôt, etc.).


Heureusement, la loi 101 a obligé la francisation de tous les anglophones et de tous les allophones, mais au cégep et à l’université, nous constatons cette même tendance vers le déséquilibre linguistique et, « proportionnellement », une surpopulation et un surfinancement de l’éducation supérieure anglophone.


Je ne ressens aucune animosité envers qui que ce soit. Nous sommes toutes et tous des citoyens égaux. Je ne comprends pas non plus la peur des anglophones ; leurs droits sont totalement respectés et bien davantage que dans le reste du Canada. Je constate simplement un déséquilibre qu’il ne faut pas tolérer si nous voulons toujours que le français demeure la langue publique commune des francophones du Québec.


Une véritable politique linguistique doit toucher à l’éducation, à la santé, à l’immigration, au travail et aux institutions. Elle doit redonner à l’Office québécois de la langue française les moyens de faire des études, d’élaborer des mesures et de les mettre en oeuvre. Elle doit soustraire l’Office de l’influence partisane.


Cette politique doit être globale, témoigner et tenir compte de la complexité de la question, et exige surtout une très ferme volonté politique, courageuse et respectueuse.

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