La réplique › Mariage homosexuel en France - Un vrai faux débat

Le texte de monsieur Roy (paru le 22 janvier) ne semble pas faire la différence entre la marginalité assumée (qu’il appelle de tous ses voeux) et la marginalisation sociale subie (phénomène qu’il tait). On peut choisir de vivre dans la marge, mais on subit toujours la marginalisation, laquelle se manifeste par du rejet, de la discrimination, de la stigmatisation. Ce que les personnes LGBT réclament à bon droit depuis quelques décennies, c’est de sortir de la marginalisation. Les motifs invoqués pour s’opposer à cela sont toujours l’usage, la tradition, voire l’anthropologie. Ce sont exactement les mêmes raisonnements qui furent naguère utilisés pour s’opposer aux droits des femmes et des Noirs. Or, on imagine mal un appel à refaire ces débats…


Les textes de monsieur Rioux, quant à eux, proposent de prendre exemple sur la sérénité et la richesse qu’il perçoit dans le débat français. Il est permis de diverger d’opinion à lire les journaux français, alors même qu’on note là-bas une recrudescence sans précédent des actes homophobes et que le nombre de jeunes LGBT jetés à la rue n’a jamais été si élevé.


Le Québec demeure un exemple dans sa façon d’être inclusif avec ses minorités. Il fut l’un des premiers États au monde à interdire la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle. Il est aussi un leader en matière de droits des enfants. Aussi, plutôt que d’examiner la question de l’union civile (de juridiction fédérale, le mariage fut réglé un peu plus tard à ce niveau-là) et de ses privilèges sur un plan théorique, le législateur québécois a constaté que nombre d’enfants étaient déjà élevés par des couples de même sexe. Dans ce dernier cas, les enfants n’avaient pas les mêmes droits que les autres (avoir leurs deux parents de fait reconnus comme tels, justement) et s’en plaignaient. Des problèmes épineux surgissaient, par exemple à l’hôpital, à l’école, ou lorsqu’il fallait traverser les frontières. Il s’agissait donc d’adapter la loi à la réalité, dans l’intérêt des enfants.


Que des enfants soient élevés par des couples, voire par des parents de même sexe, n’est plus une nouveauté. À ce jour, toutes les recherches scientifiques disponibles montrent que le devenir de ces enfants n’est pas problématique et ressemble en tous points à celui de leurs pairs qui ont des parents de sexe différent. Ce qui se passe au Québec et ailleurs depuis plus d’une décennie est éloquent. Quant aux enfants adoptés, quand tel est le cas, ils traversent tous plus ou moins les mêmes étapes en ce qui concerne le questionnement sur leurs origines ; des conseils professionnels éclairés sont dispensés aux parents en ce sens. Que vous soyez adopté par une personne seule, par un couple de même sexe ou de sexe différent n’y change rien. Quand on donne la parole aux enfants concernés, la question se règle d’elle-même : ce qu’ils réclament tous, c’est d’avoir des parents aimants et reconnus pour ce qu’ils sont. Hélas, sous prétexte que la majorité des études empiriques en ce domaine sont nord-américaines, les opposants français les ignorent, préférant s’en tenir à certaines hypothèses freudiennes pourtant réfutées par lesdites recherches.


Juste retour des choses : ce qui fait désordre et est perçu comme marginal aujourd’hui, c’est de vouloir priver les personnes et les couples LGBT de leurs droits menant à l’égalité sociale et juridique. Nous ne voulons pas ramener nos frères gais et nos soeurs lesbiennes (pour reprendre la belle expression du président Obama lors de son discours inaugural) au placard de la clandestinité et de la honte. Le Québec a fermé la porte à ce débat, tout comme il a fermé la porte à la remise en question des droits des femmes. Ceux qui croient que la marginalité, voire la marginalisation, constituerait un inestimable trésor devront le garder pour eux.

Michel Dorais - Sociologue de la sexualité


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Réponse du journaliste :


Monsieur Dorais,


Vous affirmez qu’«on note là-bas [en France] une recrudescence sans précédent des actes homophobes». Au-delà des affirmations de certaines organisations partisanes, la réalité de ce que vous affirmez n’a cependant jamais été démontrée. Permettez-moi donc de considérer qu’il s’agit d’une affirmation gratuite tant que vous n’en aurez pas fourni la preuve. Aussi, oubliez-vous de rappeler que ce débat au Canada a d’abord été tranché par les tribunaux. Jugements devant lesquels les élus se sont, comme souvent, rapidement inclinés. Comme débat, on a vu mieux.

– Christian Rioux, Correspondant du Devoir à Paris


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À la suite de la réponse du journaliste, M. Dorais nous fait parvenir la réplique suivante:

Puisque Monsieur Rioux me prie d’étayer mes affirmations lorsque j’écris que, selon les médias français, les actes homophobes seraient en recrudescence là-bas, voici des cas récemment rapportés. Des locaux du parti socialiste situés à Villejuif, à Issy-les-Moulineaux et à Sèvres, ont eu leurs vitrines fracassées; on y a laissé des autocollants ou des inscriptions à teneur homophobe. À Malakoff, on a clandestinement écrit en grosses lettres sur le mur du local du parti socialiste : “Homo non” (informations rapportées notamment par France 3 ). Erwann Binet, le rapporteur de la loi, a reçu des excréments par la poste et Benjamin Rosmini, d'Homosexualité et Socialisme Isère, a reçu une lettre de menaces de mort accompagnée d’une douille de fusil. Des enquêtes policières ont déclenchées. (voir le site du média français 20 minutes.fr). On ne me dira pas que ce sont là choses normales et courantes dans la politique française.

Selon le premier secrétaire du Parti socialiste, Philippe Sarre, «Au-delà du débat qui a lieu dans notre pays aujourd'hui, des actes de cette nature, évidemment homophobes et violents, prouvent que les forces réactionnaires ont dans ce pays le plus grand mépris pour la démocratie et pour la liberté individuelle». Le Refuge (qui héberge des jeunes de la rue), organisme dûment agréé par l’État français, a constaté ces derniers mois une recrudescence de demandes de jeunes LGBT se retrouvant à la rue après avoir été mis à la porte par leurs parents (rapporté notamment par RTL). Je m’arrêterai ici. Je veux tout simplement établir que les dérives homophobes rapportées par les médias français ne sont pas une invention de ma part et peuvent difficilement être ignorées au point d’affirmer que ce débat sur le mariage entre conjoints de même sexe se déroule en toute sérénité.

Michel Dorais, sociologue de la sexualité




 

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