Des Idées en revues - Bref éloge de la marginalité

Le débat sur le mariage entre personnes de même sexe fait rage en France, et les manifestations se succèdent.
Photo: Agence France-Presse (photo) Lionel Bonaventure Le débat sur le mariage entre personnes de même sexe fait rage en France, et les manifestations se succèdent.

On en discute, on se demande s’il est souhaitable, on s’interroge sur sa nécessité, on s’inquiète de ses incalculables conséquences sur les aléas de la filiation, le tout ouvertement, publiquement, à la télévision, dans les journaux et même, de manière aussi inattendue que spectaculaire, dans la rue, espace habituellement réservé à l’expression de sentiments strictement modernes. La foule des citoyens ouverts au changement, à l’avenir et au progrès n’est plus seule - si l’on peut s’exprimer ainsi - et découvre en face d’elle une autre foule (quelques centaines de milliers de personnes, le 13 janvier dernier) venue manifester son attachement au passé, c’est-à-dire, en l’occurrence, au mariage « classique » entre personnes de sexes opposés, et à la famille traditionnelle composée d’un père, d’une mère et de leurs enfants. Bref, un nombre considérable de Français pensent - et surtout osent dire - que tout ne doit pas toujours changer, que certains usages, certaines traditions, voire certaines données anthropologiques fondamentales, doivent se perpétuer, ne serait-ce que pour faire contrepoids à un monde qui, lui, se transforme à un rythme étourdissant.


Refuser tout débat


Il est difficile de mesurer l’importance réelle de ce mouvement. Certains seront tentés d’y voir une brèche ouverte dans la société sentimentale et infantile qu’on nous vend depuis des décennies comme un paradis ; ce serait d’une certaine manière le recommencement de l’histoire, dont on nous a annoncé la fin il y a vingt ans. Mais la forme du message, c’est-à-dire la manifestation festive, contredit évidemment le fond, si bien qu’on peut aussi ne voir dans ce mouvement d’opposition qu’une fête supplémentaire s’ajoutant à toutes les autres fêtes, et consolidant les assises de ce que Philippe Muray appelait la société hyperfestive ; ce serait le champ du cygne d’une vieille humanité venue se dissoudre dans son propre défilé de la fierté, ou si l’on veut dans une sorte de straight pride. La porte-parole la plus en vue du mouvement donne un certain poids à cette hypothèse ; il s’agit d’une humoriste déjantée connue sous le pseudonyme de Frigide Barjot, qui s’est portée il y a quelque temps à la défense de Benoît XVI en créant le site Touche pas à mon pape ! et dont l’autobiographie s’intitule Confessions d’une catho branchée. Simple stratégie de communication d’un mouvement qui se sent peu fréquentable et tente de se mettre au goût du jour ? Expression authentique d’un conservatisme rendu extravagant et bizarre par la folie ordinaire de notre temps ? Allez savoir.


Ce qui est sûr, c’est que le phénomène n’a pas atteint le Québec, où le mariage entre conjoints de même sexe est autorisé, comme on sait, depuis 2004, et n’a jamais fait l’objet du moindre débat. Les journalistes, chroniqueurs et autres blogueurs de chez nous qui se sont exprimés sur ce qui se passait en France ont tous manifesté leur surprise avec un empressement qui trahissait une évidente satisfaction. Ils n’étaient pas seulement surpris, mais encore et surtout contents et rassurés de se découvrir plus modernes que les Français, c’est-à-dire moins réservés dans leur consentement au nouvel ordre des choses et moins hésitants dans leur désir de suivre le sens de l’histoire. Serge Truffaut, dans les pages du Devoir, n’a pas hésité à décrire les manifestants français comme « un contingent imposant de bigots et de nostalgiques de l’ancien régime ». Sophie Durocher, dans son blogue du Journal de Montréal, leur a conseillé de suivre l’exemple de son fils d’âge primaire qui, du haut de son innocente sagesse d’enfant, n’a pas été offusqué d’apprendre que sa petite amie Rose avait deux mamans et sa petite amie Lili deux papas. Marie-Claude Lortie, pour sa part, avouait dans La Presse avoir eu « froid dans le dos » en apprenant le nombre de manifestants qui étaient « sortis exprimer leur refus du changement, leur non à l’ouverture », et citait elle aussi en exemples ses propres enfants.


Trésor existentiel


Il est difficile, avouons-le, d’exercer son esprit critique face à un tel étalage de vertu ; mais on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la nature véritable de cette « ouverture » qui conduit à refuser tout débat sous prétexte que l’adversaire, par la force des choses, ne peut être que « fermé ».


Que dire par ailleurs de cet urgent besoin de convoler en justes noces qui semble s’être emparé soudainement d’un si grand nombre d’homosexuels ? Pourquoi vouloir accéder maintenant à une institution qu’ils auraient naguère méprisée comme l’expression la plus pure d’un rêve insipide et bourgeois ? Le problème n’est pas anodin et sa signification profonde déborde de beaucoup la polémique actuelle. Les sociétés occidentales modernes sont entrées depuis longtemps dans un processus d’affaiblissement volontaire dont l’individu, en principe, tire de grands bénéfices. Mais les conséquences ultimes de cet affaiblissement sont paradoxales, car quand la société est faible, l’individu ne peut pas être fort. Il a besoin, pour exercer sa force et pour se définir, que la société lui résiste, comme la colombe de Kant a besoin de l’air pour voler - non pas en dépit de la résistance qu’il lui oppose, mais en raison même de cette résistance.


L’aspiration à une vie de famille rangée qui semble être devenue l’enjeu central - ou à tout le moins le plus visible - du militantisme homosexuel, correspond à un désir plus général d’effacer le centre de la société afin que chacun puisse enfin devenir son propre centre. Mais ce projet, mené en toute innocence, risque d’aboutir à la dilapidation d’un trésor existentiel insoupçonné, qu’on a tort de considérer comme un malheur terrible auquel l’individu devrait à tout prix se soustraire : celui de la marginalité.


 

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