Itinérance et maladie mentale - Un sursaut d’humanité : mon voeu le plus sincère pour 2013

On a posé une chape de plomb sur la question du traitement de la maladie mentale et fait comme si ces dizaines de milliers de vies sacrifiées n’existaient pas.
Photo: La Presse canadienne (photo) On a posé une chape de plomb sur la question du traitement de la maladie mentale et fait comme si ces dizaines de milliers de vies sacrifiées n’existaient pas.

Il y a de cela une éternité… en fait c’était le 24 décembre dernier (!), Le Devoir titrait à la une que les itinérants d’aujourd’hui sont tellement « malades », tellement maganés qu’une réinsertion sociale est exclue dans bien des cas. Une telle affirmation du directeur du journal de rue L’itinéraire à Montréal n’allume-t-elle pas une lumière dans votre esprit ? En vertu du régime de soins de santé universel et gratuit du Québec, tout le monde n’a-t-il pas le droit d’être soigné adéquatement ? Que se passe-t-il pour qu’un nombre croissant de citoyens québécois, jeunes très souvent, atteints d’un trouble mental persistant, voient leur avenir spolié et soient forcés de vivre dans la rue, la misère, la violence et la toxicomanie ? Est-ce vraiment cela que les Québécois et les Québécoises veulent en 2013 ?


Ce texte témoigne de l’itinéraire tragique d’une de ces personnes : il s’agit malheureusement de mon fils de 39 ans, schizophrène, qui a partagé le sort des sans-abri de Rimouski et qu’une autorité judiciaire quelconque a décidé de renvoyer, manu militari ou presque, chez ses parents il y a trois mois. Pourtant Dieu sait que sa famille a tout fait depuis 24 ans d’abord pour prévenir la progression de sa maladie et ensuite pour lui assurer des soins adéquats. Peine perdue, notre système de soins en santé mentale, bien à l’abri derrière les murs des ailes psychiatriques de nos hôpitaux, a joué de toutes les astuces pour se dérober à ses obligations professionnelles et littéralement l’abandonner, lui et tant d’autres grands malades. L’article de Mme Isabelle Porter (que l’on peut lire à ledevoir.com) le démontre une fois de plus, le système actuel les condamne trop souvent à la rue ou les renvoie à la charge de leurs familles. Exemple patent d’une médecine à deux vitesses, déshumanisée et sournoisement privatisée.


Les propos de M. Lareault n’avaient rien de léger ou d’irréfléchi, lui et ses partenaires s’investissent corps et âme depuis une vingtaine d’années à reconstruire des centaines d’hommes et de femmes jetés à la rue. Malheureusement, a-t-il expliqué, leur tâche est de plus en plus lourde et ardue. Au point qu’il s’interroge sur la valeur des prix d’excellence que le ministère de la Santé et des Services sociaux leur a remis en 2004 et 2012. Comment se fait-il que cette entrevue n’a encore suscité aucune réaction publique d’un décideur ou d’un intervenant en autorité ? Le texte du Devoir s’est pourtant retrouvé dans toutes les revues de presse gouvernementales et sur les bureaux de la première ministre et de son ministre de la Santé, non ? Il y a une réponse : la maladie mentale est une affaire classée au Québec depuis 1980. La mise au rancart du beau projet de désaliénation des ministres Laurin, Lazure et autres du cabinet Lévesque a entraîné des économies si astronomiques que l’on a posé une chape de plomb sur cette question du traitement de la maladie mentale et fait comme si ces dizaines de milliers de vies sacrifiées n’existaient pas. C’est pourtant une véritable honte, comme le rappelait Mme Lise Payette dans sa chronique du 4 janvier. Vraiment, est-ce cela que les Québécois et les Québécoises du printemps érable veulent en 2013 ?


Vous comprendrez qu’à titre de parent de deux enfants malades, je suis de ceux qui souhaitent un véritable réveil des consciences, un sursaut d’humanité, de compassion et de solidarité de la part de tous les Québécois et au premier chef de leurs dirigeants politiques. Je ne puis formuler de voeu plus sincère pour 2013.

 

Une vie bousillée et quel avenir ?


Quelques dates et faits pour illustrer son parcours : 1974, nous adoptons des jumeaux, un garçon et une fille, à leur naissance ; 1989, première psychose de la fille et hospitalisation de trois mois à Montréal ; 1990, son jumeau est vu par une psychiatre de l’hôpital Notre-Dame par précaution ; 1991-1992, apeuré par la maladie de sa soeur, il décroche et alterne sans succès entre petits boulots et retours à l’école, frôle souvent la psychose ; 1993, il suit ses parents et sa soeur en Gaspésie ; souvent désorganisé, il est vu en psychiatrie mais n’est pas hospitalisé ; 1995-2002, il déménage à Rimouski où les manifestations psychotiques se poursuivent en crescendo, au point de forcer un internement plombé d’un diagnostic de schizophrénie paranoïde. Il a alors 28 ans ; 2002-2006, psychoses à répétition, hospitalisations, interventions policières et judiciaires, erreurs techniques diverses, soit à Rimouski, soit en Gaspésie, où il se réfugie très souvent lorsque la crise s’annonce ; 2007, de moins en moins capable d’autonomie, il passe l’année avec nous et la termine par une tentative de suicide ; hospitalisation plus longue et prescription d’un séjour de six mois dans une ressource intermédiaire supervisée. La psychiatre accepte de ne pas lui imposer un régime médicamenteux obligatoire « parce qu’il ne le veut pas », tout comme elle l’autorise à quitter la ressource intermédiaire après trois mois « parce qu’il le demande ». Retour à Rimouski où, laissé à lui-même (sauf le soutien d’urgence de ses parents) et sans médicaments, il s’enfonce graduellement dans la toxicomanie (jeu et alcool), le vagabondage et la criminalité de survie. L’aide sociale en profite pour amputer son chèque de montants élevés et lui plaque une dette de près de 14 000 $. 2012, cumul d’interventions judiciaires, emprisonnement de six mois et imposition d’une probation jusqu’en avril 2013 avec quelques causes pendantes en prime.


Et dans quel état le retrouvons-nous début octobre ? Un être traqué, totalement désorganisé, très nerveux, bourré de tics et de manies, alcoolique, décroché de la réalité, en proie à des voix fortes mais qui ne semblent pas malignes, fumeur invétéré vivant de nuit, lugubre et peu communicatif. Aucune ressource ne peut intervenir, car il ne possède pas de dossier actif ici. Seule l’Aide juridique, qui a répondu avec beaucoup de compréhension à l’appel des parents, peut agir, mais au rythme imposé par le système judiciaire évidemment, soit en février prochain… peut-être.


Trois mois plus tard, mon fils reste dans le déni de sa maladie et sa capacité à toute forme d’autonomie personnelle demeure amoindrie malgré les petits gestes réconfortants qu’il peut poser. Un baume sur un quotidien très difficile à vivre pour son entourage, mais une question terriblement douloureuse nous déchire le coeur : comment ce système, inapte à l’aider et à l’encadrer en 24 ans d’efforts soutenus de la part de sa famille, va-t-il l’intégrer maintenant ? Notre système de soins en santé mentale étant malade, il engendre injustice, inhumanité, détresse, itinérance et criminalité. Cessons de nous fermer les yeux et réformons-le, le Québec en est capable et notre peuple n’en sera que plus grand.


Tellement maganés, tellement malades, tellement abandonnés… ça vous dit quelque chose de concret dorénavant ?

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Jean Forest - New Richmond

7 commentaires
  • Chantal Bédard - Inscrite 9 janvier 2013 09 h 20

    Mourir dans la dignité.

    Cher Monsieur Forest. Votre témoignage est bouleversant. J'endosse à 100% votre analyse de la situation des soins en santé mentale au Québec. J'ai vécu la même chose avec mon frère schizophrène, décédé depuis maintenant 18 ans. Je le répète encore une fois, puisque je l'ai fait à quelques reprises au cours des dernières semaines: le droit des personnes atteintes de maladie mentale grave de refuser d'être soignées est un droit insensé et suicidaire qui relève de la barbarie. C'est comme regarder mourir un chien au bout de son sang. C'est exactement cela. Honte à ceux et celles qui défendent ce droit au nom de la protection contre les excès...et de la liberté individuelle. On exige la parfaite lucidité d'un mandant à la rédaction d'une procuration ou d'un mandat d'inaptitude. D'ici quelques temps, nous exigerons la parfaite lucidité d'une personne désirant mourir "dans la dignité". Mais on accepte le refus de soins et on retourne à la maison, sur simple demande, une personne qui a perdu la raison. Les malades mentaux pourraient-ils, eux aussi, "mourir dans la dignité" au lieu de finir en bas d'un pont?
    Chantal Bédard, Québec

  • Nicole Boisvert - Inscrite 9 janvier 2013 09 h 58

    Itinérance et maladie mentale - Un sursaut d’humanité : mon voeu le plus sincère pour 2013

    Je suis absourdie par cette rédaction , j'aimerais savoir si vous souvenez ds les années 1997 , il y à eu des réorganisation du côté de notre beau système de la santé .Plusieurs hôpitaux ont étés fermés ainsi que des institutions pshychiatrique comme à St Ferdidand en Estrie . Donc plusieurs personnes ont étés laissées à eux même . Et aujourd'hui en 2013 pouvoir se trouver un médecin de famille très très long liste d'attente de plus de 4 ans dite moi c'est normale ......Pas de dossier pas DR....

  • Gaston Carmichael - Inscrit 9 janvier 2013 13 h 28

    Ouf! Émouvant témoignages.

    Serait-ce que la désintitutionnalisation est un échec lamentable, ou qu'elle aurait été mal faite?

    Avant, on ne savait que faire des malades mentaux. On les enfermaient donc dans des asiles, et on les oubliaient. La population pouvait vaquer tranquillement à ses occupations, pensant sans doute que les maladies mentales n'étaient pas un problème vraiment important.

    La désintitutionnalisation impliquait que maintenant on savait comment diagnostiquer, gérer, traiter et soigner efficaement les maladies mentales. Sans doute, as-t-on mis la charrue devant les boeufs. Encore aujourd'hui, je pense nos connaissances en ce domaine sont de l'ordre du balbutiement. Il y a encore un chemin énorme à parcourir avant de prétendre contrôler ces maladies.

    Malgré tous ses défauts, est-ce que le retour à l'institutionnalisation serait préférable à la situation actuelle?

    Même si cela était le cas, la seule question financière rend la chose pratiquement impossible. La seule voie possible me semble donc de tenter d'améliorer le système. Toutefois, il ne faut pas se faire trop d'ilusions. Il demeurera très imparfait pour très longtemps encore.

    Merci à M. Forest et à mme Bédard pour votre témoignage, et bon courage!

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 9 janvier 2013 16 h 38

    Des ressources insuffisantes à l’heure actuelle

    Les nécessités et besoins des malades:

    1. Que le ministère de la Santé et des services sociaux organise une campagne permanente de lutte contre les tabous entourant les maladies mentales;

    2. La prise par le malade d’une médication appropriée pour éliminer les symptômes est nécessaire afin de stabiliser son état;

    3. Que les pharmaceutiques fassent des recherches sur de nouveaux médicaments ou que le gouvernement crée une société d’Etat (Pharma-Québec) pour notamment produire de nouveaux médicaments avec effets secondaires moins lourds ou moins handicapants;

    3. Une thérapie de longue durée avec un psychiatre ou autre professionnel de la santé permettant au malade d’établir un lien de confiance, de parler de ses difficultés, de se sentir compris et de développer un intérêt particulier (art, métier, etc.);

    4. Permettre aux malades de vivre décemment dans des appartements supervisés par des intervenants psycho-sociaux qu’ils peuvent joindre, si le besoin s’en fait sentir;

    5. Offrir des activités leur permettant de: s’exprimer, sortir de leur isolement, faire des sorties sociales et culturelles, et les initier, si possible, à un métier, à la pratique d’un art, qui les revalorise et leur permette de se réinsérer socialement.

    6. Les malades n’ont pas les mêmes problématiques, ni la même personnalité, les mêmes difficultés, la même histoire personnelle, le même niveau d’éducation, etc. Les malades ont, par ailleurs, besoin de côtoyer et fréquenter des gens “normaux” et ne pas être continuellement dans un milieu où ils ne côtoient que des gens malades. Il en va de leur bien-être et équilibre psychologique et de la possibilité d'avoir de "bons modèles de comportement". Les intervenants pourraient-ils vivre 24 heures sur 24 avec leurs malades?

    C’est pourquoi, la désinstitutionnalisation était une bonne idée au départ; mais il faudrait maintenant assurer un meilleur suivi de ces malades en clinique externe afin de les soutenir, suivre leur état et le

  • Johanne Fontaine - Inscrite 10 janvier 2013 01 h 33

    Coriace Jean Forest...

    Enième bouteille jetée à la mer
    de l'opinion publique québécoise
    par Jean Forest.

    Je le plains de tout mon coeur!

    Johanne Fontaine

    • Johanne Fontaine - Inscrite 10 janvier 2013 11 h 58

      La mer de la Tranquillité,
      il va sans dire!

      Johanne Fontaine

    • Johanne Fontaine - Inscrite 10 janvier 2013 12 h 08

      Je prendrais bien
      un petit café avec vous,
      Monsieur Jean Forest.

      Johanne Fontaine
      Résidente de l'arrondissement
      Rosemont La Petite Patrie