Des Idées en revues - Est-ce la fin des recensements?

À la fin de juin 2010, quelques jours avant le départ pour les vacances d’été, le gouvernement conservateur, minoritaire à l’époque, annonçait en catimini qu’il supprimait la version détaillée du questionnaire du recensement de 2011.

Cette décision a été décriée par la plupart des observateurs d’un océan à l’autre, notamment par toutes les équipes éditoriales des médias écrits du Québec. La Coalition québécoise pour l’avenir du recensement, créée en septembre 2010, illustre bien le large spectre des opposants, puisqu’elle rassemble divers regroupements de chercheurs et associations professionnelles, mais également des organismes n’ayant pas l’habitude de se retrouver sur la même tribune comme la Fédération des chambres de commerce du Québec et le Front d’action populaire en réaménagement urbain (coalition.cieq.ca). […] L’Assemblée nationale du Québec adoptait en septembre 2010 une motion à l’unanimité […] dénonçant cette décision du gouvernement Harper et lui enjoignant de faire marche arrière.


Malgré les nombreuses dénonciations de cette décision dans les mois qui ont suivi, la démission largement médiatisée du statisticien en chef du Canada, les plaidoyers formulés par des experts lors des travaux de comités parlementaires au sujet du recensement, rien n’y fit : le gouvernement Harper a maintenu sa décision.


On pourrait rétorquer bien sûr que depuis plus de 150 ans, le recensement canadien a fait l’objet de différents débats qui ont conduit à des modifications méthodologiques et à des changements des contenus de ses questionnaires. On peut aussi relever que d’autres pays, tels les États-Unis et la France, ont privilégié de nouvelles approches de collecte de données après les avoir mises à l’épreuve et avoir recueilli l’avis de spécialistes. La particularité canadienne tient au fait que cette décision qui a des effets énormes sur la qualité des informations a été prise au conseil des ministres sans aucune consultation auprès des experts, voire à l’encontre de l’avis des responsables du recensement.


Rien de rassurant


Les premiers résultats diffusés du recensement de 2011 n’ont pour l’instant rien de rassurant, comme l’atteste cette mise en garde de Statistique Canada : « Les utilisateurs de données sont invités à la prudence dans l’évaluation des tendances se rapportant à la langue maternelle et à la langue parlée à la maison lors de la comparaison des données du Recensement de 2011 aux données des recensements antérieurs. » La perte de qualité de l’information par rapport à ce qu’offraient les recensements passés ne s’arrête pas là. On peut ainsi relever que les premiers rapports d’analyse du recensement de 2006 permettaient d’examiner les comportements linguistiques en fonction notamment du lieu de naissance et de la période d’immigration au Canada, des éléments centraux pour comprendre ces comportements, particulièrement au Québec, et qui sont absents des rapports diffusés fin 2012. La raison en est toute simple : les questions sur les migrations ont été supprimées du recensement de 2011, tout comme celles sur l’emploi, l’éducation, l’habitat, etc.


Il faudra donc se rabattre sur cette fameuse Enquête nationale sur les ménages (ENM), qui porte sur un vaste échantillon mais repose sur la participation volontaire des répondants sollicités. Lors de sa démission fracassante, l’ex-statisticien en chef, Munir Sheikh, avait été on ne peut plus clair : « J’aimerais profiter de l’occasion pour faire un commentaire sur un aspect technique […]. Il s’agit de savoir si une enquête volontaire peut remplacer un recensement obligatoire. Elle ne le peut pas ! »

 

Des motifs strictement idéologiques en 2011…


En fait, la position du gouvernement Harper et son entêtement à maintenir sa décision en dépit de l’avis des experts de tous les secteurs de la société ne peuvent se comprendre qu’à partir d’une posture idéologique d’inspiration libertarienne : le caractère supposément intrusif du questionnaire et le caractère prétendument coercitif lié à l’obligation de répondre.


Le ministre de l’Industrie d’alors, Tony Clement, a en effet affirmé à plusieurs reprises que les questions que l’on retrouve dans le formulaire détaillé du recensement constituaient une atteinte à la vie privée et que les sanctions prévues pour ceux qui refusent d’y répondre étaient inacceptables. […] Nous sommes ici en pleine dérive idéologique. En effet, il suffit de lire le formulaire détaillé pour constater que les questions ne compromettent guère le respect de la vie privée des répondants qui doivent bien souvent fournir des informations nettement plus sensibles pour obtenir un emploi ou avoir accès à une carte de crédit… voire un compte sur Facebook. Qui plus est, la protection des informations confidentielles est assurée par Statistique Canada, qui est d’ailleurs l’une des agences statistiques jouissant de la plus grande crédibilité sur ce plan.


Cette décision du gouvernement Harper concernant le recensement s’ajoute à plusieurs autres mesures hostiles à l’ensemble du milieu de la recherche, comme le musellement des scientifiques fédéraux, […] ainsi que les coupes à plusieurs programmes fédéraux de recherche dans des domaines sensibles pour ce gouvernement (abolition de l’Institut de la statistique des Premières Nations, abolition du programme de recherche et de monitorage sur les polluants et les contaminants chimiques, etc.).

 

… vers des motifs budgétaires en 2016


Dans leur contribution à ce numéro des Cahiers québécois de démographie, le politologue Jean-Guy Prévost et le démographe Réjean Lachapelle soulignent qu’à l’horizon 2016, la reconduction de la méthodologie adoptée en 2011 leur semble l’option la plus probable, mais ce, à condition que les résultats de l’Enquête nationale sur les ménages (ENM) s’avèrent de qualité satisfaisante. Ils considèrent que le retour au statu quo antérieur est difficilement envisageable pour des raisons politiques. En revanche, bien qu’ils écartent l’hypothèse de l’annulation pure et simple du recensement de 2016, ils l’estiment politiquement plausible… ce qui n’a rien de rassurant compte tenu de l’importance du facteur politique qui a présidé à la décision prise en 2010 !


En novembre dernier, le premier ministre rabrouait son ministre des Finances qui avait annoncé un report d’une année de l’équilibre budgétaire : « Stephen Harper n’en démord pas : il soutient qu’il respectera sa promesse électorale d’effacer le déficit d’Ottawa avant le prochain scrutin fédéral. » (H. Buzetti, Le Devoir, 17 novembre 2012.) Les coûts du recensement et de l’ENM de 2011 sont évalués à plus d’un demi-milliard de dollars. Les élections fédérales sont prévues pour octobre 2015. Après avoir réussi en 2010-2011 à écarter une approche méthodologique largement éprouvée pour la conduite d’un recensement, et ce, pour des raisons non pas financières mais strictement idéologiques, faut-il craindre maintenant l’abolition du recensement de 2016 pour des raisons d’équilibre budgétaire ?

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 8 janvier 2013 08 h 54

    Conservateurs.

    lls ne veulent rien savoir de rien ni de personne.Que voulez-vous, ils possedent la Verite....ces pauvres d esprit. J-P.Grise

  • Sylvain Auclair - Abonné 8 janvier 2013 09 h 44

    Le recensement ne peut pas être annulé.

    Enfin... on pourrait en annuler un sur deux, et réduire l'autre à sa plus simple expression:

    Constitution:
    8. Dans le recensement général de la population du Canada qui, en vertu de la présente loi, devra se faire en mil huit cent soixante et onze, et tous les dix ans ensuite, il sera fait une énumération distincte des populations respectives des quatre provinces.