La Suède et le Québec qu'elle nous inspire - La gouvernance par le savoir

La résilience de la social-démocratie en Suède repose sur la façon dont les citoyens prennent leurs décisions. L’élaboration des politiques publiques est délibérative, ce qui suppose de longues périodes d’analyse et d’évaluation par des spécialistes bien formés, ainsi que des consultations publiques rigoureuses.


Au cours de ce processus, de grands efforts sont déployés pour acquérir une connaissance aussi complète que possible d’une question donnée, notamment par un examen approfondi des expériences historiques ainsi que des solutions de rechange proposées par les chercheurs, en Suède comme à l’étranger. Toutes les parties intéressées sont mises à contribution.


Par exemple, en matière d’acceptabilité sociale d’un projet donné, le gouvernement suédois s’oblige à consulter par écrit une liste d’organismes représentant tous les secteurs de la société civile qui sont appelés à donner leur opinion sur le projet. Si jamais la décision gouvernementale ne se conforme pas à l’opinion donnée par un organisme, le gouvernement doit également motiver sa décision par écrit à l’intention de celui-ci. Le résultat : une prise de décision qui n’est jamais brusque, ni bancale, ni idéologique, ni électoraliste. C’est la force du consensus.


Pour les Suédois, une décision est bonne lorsqu’elle atteint à un équilibre, concept qu’ils nomment lagöm. Ce mot, qui n’a aucun équivalent en français, pourrait être traduit par « juste ce qu’il faut ».


Véritable socle de l’élaboration des politiques publiques, la pondération est le passage obligé de toute prise de décisions. Elle commence par la recherche et l’analyse. L’un des lieux les plus importants de ce travail sont les agences conseils indépendantes, qui effectuent des travaux de recherche fondamentale et appliquée afin de conseiller le gouvernement sur les meilleurs choix, les meilleures stratégies pour atteindre les objectifs fixés. Les ministères sont relativement petits et ils ont pour fonction d’élaborer les politiques à la lumière des recherches des agences.


L’un des critères importants pour considérer qu’une décision est bonne est de mesurer son « acceptabilité ». Par exemple, l’organisme SALAR réunit des membres de la société civile, du monde politique et des entreprises pour s’assurer que les décisions prises à l’un ou l’autre des paliers sont cohérentes et font consensus. Signalons que le pouvoir en Suède est décentralisé à travers les 20 conseils régionaux et 290 municipalités de ce pays. Les municipalités constituant un palier de gouvernement distinct et autonome, leur consentement est requis pour la grande majorité des projets ayant une incidence locale.


Un peu comme les conseils québécois, les agences sont indépendantes. En Suède, il est interdit à un membre du cabinet d’interférer dans le fonctionnement des agences ou dans la publication de leurs résultats de recherche. Leurs dirigeants sont choisis selon leur réputation dans les cercles universitaires. Les nominations partisanes sont très mal vues, et donc inexistantes. Les résultats des recherches sont le plus souvent repris par les gouvernements, même s’ils ne « cadrent » pas avec l’idéologie au pouvoir, car leur valeur est tenue pour acquise.


Il faut dire que ces processus sont fondés sur le respect des Suédois pour le savoir. Jamais un citoyen ne serait raillé pour son haut niveau de connaissances ou sa grande culture générale, chose que l’on voit malheureusement trop souvent au Québec. En Suède, la valeur du savoir informe la vie économique, politique et sociale, qui s’appuie sur des données statistiques détaillées et nombreuses, les travaux de spécialistes, de professeurs et chercheurs pour documenter les dossiers et les valider. Toute cette connaissance circule grâce à des mécanismes organisés par l’État entre les universités, les agences, les ministères, les entreprises, les associations et le grand public.


Les idées se renouvellent facilement en Suède. Par exemple, les recherches universitaires sont en partie planifiées et nourrissent les débats sociaux, politiques ou scientifiques. Cela favorise l’innovation (voir texte 2 de la série) et évite de se cantonner à des idées toutes faites ou à la partisanerie aveugle.

 

L’intelligence du citoyen


La Suède compte l’un des taux d’analphabétisme les plus bas au monde. Ses citoyens sont en mesure de comprendre les enjeux de société et les solutions proposées. Au Québec, 49 % des adultes âgés de 16 à 65 ans ont des difficultés de lecture. Parmi ceux-ci, 800 000 adultes sont analphabètes. Comment partager une vision commune lorsque tous ne peuvent suivre le débat ?


Fondées sur le savoir et la pondération, la consultation et le dialogue, les décisions en Suède sont prises avec sérénité et confiance, bien loin du déchirement de chemise qui caractérise la prise de décisions au Québec depuis quelque temps.


L’un des effets les plus bénéfiques d’une prise de décisions basée sur l’étude approfondie des savoirs, c’est qu’elle suscite la confiance et l’adhésion et, plus encore, qu’elle permet de partager une vision. Cette vision s’acquiert par une compréhension commune des problèmes économiques, sociaux et budgétaires. Lorsque l’on peut s’entendre, par-delà les lignes partisanes, sur les défis à relever, on a fait la moitié du chemin.


Il y a en Suède un grand respect de l’intelligence du citoyen, dont on entretient méthodiquement la conscientisation au sujet des enjeux sociaux, et que l’on consulte systématiquement lors de consultations publiques, celles étant des outils de concertation, et non pas d’acceptabilité sociale ni des soupapes à récriminations.

 

Prendre le temps de bien faire


Parfois vue au Québec comme entraînant l’immobilisme, la recherche de consensus sociaux est vue en Suède comme la manière la plus efficace de fonctionner. En prenant le temps de discuter de l’enjeu et de choisir collectivement la solution qui semble la plus adaptée, les décisions prises sont moins susceptibles de se révéler, à moyen et à long terme, inadéquates.


Les Suédois sont conscients que, sur le coup, la prise de décisions est plus longue. Mais selon leur philosophie, il vaut mieux investir du temps avant la concrétisation d’un projet, plutôt que de réaliser après coup qu’on a oublié de se pencher sur certains éléments ou qu’une autre solution aurait été plus appropriée à long terme. Un exemple en forme de boutade nous a été donné par un Suédois à ce sujet : « Quelle est la manière la plus productive de faire sept tonnes de clous ? » La réponse peut surprendre : « Un clou de sept tonnes. » C’est effectivement plus productif, mais ça ne répond pas aux besoins !


Soucieux d’équité et d’égalité, mais aussi de stabilité, les Suédois ont porté à sa quintessence l’art de se fixer un but collectivement, en se frottant patiemment à l’exigence du débat nourri, en pesant le pour et le contre, à la recherche du juste milieu, de ce qui est raisonnable. Une fois le consensus établi, ils tranchent et foncent, tous au service de l’oeuvre, de leur société, de leur pays.

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