La Suède et le Québec qu’elle nous inspire - La confiance au service de l’innovation

Le Québec est à la croisée des chemins. Le climat de méfiance à l’égard des pouvoirs publics et de l’économie nuit à l’espoir, à l’optimisme. Il faut renverser la vapeur, mettre à jour nos connaissances sur ce qui se fait de mieux dans le monde. Le modèle suédois nous a attirés parce que, comme au Québec, il est bâti sur l’importance de la démocratie, de l’intervention de l’État et de la redistribution de la richesse. Mais les Suédois parviennent mieux que nous à réduire les inégalités et à redistribuer la richesse, et leur économie, plus productive, contribue à mieux gérer la dette publique. Comment font-ils ? Nous sommes allés voir.

Notre premier constat, qui tranche radicalement avec la situation québécoise, est le suivant : les Suédois misent sur la confiance. Confiance envers les institutions publiques, les entreprises privées, les gouvernements et leurs concitoyens. Par exemple, en Suède, les contrats ne comportent pas un nombre incalculable de clauses en petits caractères, mais se scellent plutôt sur une poignée de main, après entente écrite ou verbale sur les points importants. Une approche bien différente de ce qui prévaut en Amérique du Nord.


Cette confiance a son pendant : les Suédois ne tolèrent aucunement la corruption. Toute tricherie est systématiquement et sévèrement punie. Là-bas, lorsqu’une personne ou une organisation triche, détourne, abuse d’une situation, on ne rétorque pas en disant que c’est « normal », au sens de « tout le monde le fait ». Au contraire, si quelqu’un rompt le contrat social, il sera sanctionné, et durement.


Mona Sahlin, aspirante à la fonction présidentielle, en a fait l’expérience douloureuse lorsqu’elle a dû retirer sa candidature à la suite de l’« affaire Toblerone », où il a été révélé qu’elle avait utilisé sa carte bancaire professionnelle pour des petits achats privés, dont une tablette de chocolat. Les Suédois ont compris qu’en sanctionnant toute forme de corruption, ils contribuaient à la prospérité sociale et économique de leur nation.


Cette confiance s’appuie également sur un levier de taille : la grande transparence qui règne dans les affaires publiques. Par exemple, si un citoyen demande à avoir accès à un document des finances publiques, il n’a pas besoin de s’identifier ni de dire pourquoi il désire cet accès. Le document doit être fourni dans un délai raisonnable. Idem avec les déclarations de revenus des particuliers : celles-ci sont publiques et accessibles à tous, sur demande !


Permis d’innover


Ce principe de « tolérance zéro » à la tricherie rend les Suédois plus ouverts au changement : les gouvernements ont les coudées franches pour innover. Tant les mesures environnementales avant-gardistes que les expérimentations dans les modes de livraison des services de santé par le privé sont rendues possibles par la confiance qui règne : les Suédois savent que l’intérêt public est toujours dans la ligne de mire de leurs gouvernants, qu’ils soient de droite ou de gauche.


C’est ainsi que des réformes comme celle sur les régimes de retraite, évoquée récemment par l’Institut économique de Montréal, ont été mises en place. Devant certains problèmes identifiés, loin de proposer directement des solutions venues d’en haut, les Suédois ont amorcé une réflexion collective mettant à profit, de façon transparente, tous les partis, syndicats, institutions, entreprises et citoyens impliqués. Ils ont évalué différentes options et ont choisi celle qu’ils trouvaient la mieux adaptée à leur situation, dans une vision à long terme. Et ils ont fait un suivi par la suite pour évaluer les impacts et apporter les adaptations nécessaires.


Dans un tel climat de transparence et de confiance, beaucoup de choses sont possibles.


Est-ce que de telles réformes de la fonction publique ou des régimes de retraite seraient souhaitables pour le Québec ? Seule une réflexion en profondeur, impliquant toutes les parties prenantes, permettrait de le savoir. Il est toutefois essentiel de rappeler que plus de 70 % des travailleurs sont syndiqués en Suède, ce qui rend l’introduction de la concurrence ou de changements budgétaires moins périlleux pour la classe moyenne. De plus, la Suède misant sur une taxe de vente et des paliers d’imposition sur le revenu beaucoup plus élevés qu’au Québec, elle est en mesure de garantir à ses citoyens un filet social propre à maintenir la confiance même lors de décisions budgétaires ou économiques difficiles.


Les pressions de la mondialisation


Comme tous les autres États-providence, l’État suédois est soumis aux pressions de la mondialisation et du néolibéralisme. Mais la Suède se distingue en deux points :


contrairement à d’autres pays, elle n’a pas rejeté le vocabulaire social-démocrate, dont les mots-clés sont encore bien présents dans le discours ambiant : protection sociale, égalité, sécurité, bien-être. Parce que le champ lexical de la solidarité persiste dans le discours, la réalité qu’il représente continue d’être non seulement souhaitable, mais possible aux yeux des Suédois ;


tandis que l’Amérique du Nord et beaucoup de pays de l’Europe continentale allèguent l’impossibilité de maintenir en place une forte protection sociale en raison de son coût élevé, la Suède cherche des nouveaux moyens d’atteindre l’égalité. L’égalité continue d’être la cible, ce sont les moyens qui changent.


Pour les Suédois, l’univers des possibles n’a donc pas rétréci. Ils n’ont pas réduit leur vision du monde à deux propositions antinomiques : prospérité ou égalité. Ils ont continué de croire dans la possibilité d’un État-providence qui conjugue les deux, et ont choisi d’adapter les moyens d’y parvenir.


La droite ou la gauche québécoises seraient-elles disposées à envisager des nouvelles façons d’atteindre l’égalité et la prospérité ? Pour le moment, rien ne le laisse présager. La disposition à innover, à prendre des risques, se nourrit de la confiance et de la transparence. Au Québec, la méfiance (justifiée ou non) à l’égard des pouvoirs publics, privés et associatifs a engendré une rigidité dans la pensée qui empêche la recherche de solutions consensuelles et innovantes. La confiance, et la flexibilité cognitive qui l’accompagne, sont à édifier d’urgence pour relever les défis actuels et futurs du Québec !

48 commentaires
  • Charles F. Labrecque - Abonné 3 janvier 2013 07 h 49

    Et les hommes..

    Votre voyage, vous a peut-être permis de découvrir un pays bien différent du notre, cependant vous ne semblez pas avoir analysés le comportement des hommes, puisque vous ne parlez que des des institutions. Un examen plus à fond vous permettrait peut-être de découvrir que le peuple suédois est toute à fait différent des québécois. Moins profiteurs, plus honnêtes et plus vaillant au travail. Une jeunesse plus studieuse avec un désir plus relevé que ce que nous retrouvons chez nous. Est-ce qu"ils ont autant de personnes analphabètes que chez nous, est-ce qu'ils ont autant d’itinérants que nous avons et autant de gens déclarés inaptes au travail se que je doute mais il serait intéressant de nous le faire connaître pour que nous puissions rêver en couleurs.

    • Françoise Maertens - Abonnée 3 janvier 2013 10 h 27

      Mr Labrecque,
      Je comprends votre commentaire mais il me semble évident que si les perspectives de notre société québécoise étaient changées vers des perspectives à la suédoise, le portrait du Québec et de ses hommes... et femmes .. changerait aussi! Ce serait l'occasion de diminuer le nombre d'analphabètes par des mesures plus efficaces. Ce serait aussi l'occasion de diminuer le nombres d'itinérants par des mesures visant une plus grande justice sociale. Tout cela nous permettrait de rêver en couleurs!!!

    • Charles F. Labrecque - Abonné 3 janvier 2013 11 h 27

      Françoise, je suis bien d'accord mais ce n'est pas pour demain, malheureusement je ne verrai pas ça de mon vivant.
      Bien à vous si vous être jeune d'espérer.

    • Louka Paradis - Inscrit 3 janvier 2013 15 h 34

      J'aimerais bien connaître la liste exhaustive des commanditaires de ce beau et «instructif» voyage SVP. Merci !
      Louka Paradis, Gatineau

    • Daniel Côté - Inscrit 4 janvier 2013 19 h 09

      Ce sont la société et les institutions qui font l'homme...

  • Robert Bernier - Abonné 3 janvier 2013 07 h 54

    Ouverture

    Ce que je retiens de cette phrase du texte (C’est ainsi que des réformes comme celle sur les régimes de retraite, évoquée récemment par l’Institut économique de Montréal, ont été mises en place. ), c'est ceci que, là-bas, on est capable de s'ouvrir aux propos des uns et des autres. On ne commence pas par séparer le monde en bons et en méchants. C'est de cette attitude dont nous avons le plus grandement besoin.

    Nous attendons la suite de cet article.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Victoire Selye - Inscrit 3 janvier 2013 12 h 00

      J'ai retenu exactement la même chose que vous, Monsieur Bernier.

      J'ai immigré au Québec dans les années 1990 et une des premières choses qui m'a frappée dans mes observations est cette malheureuse notion omniprésente de bien et de mal, et par conséquent, de bons et de méchants. Si vous êtes dans telle gang, vous êtes donc nécessairement opposés à l'autre gang. Comme disait l'autre, si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous.

      Je crois que c'est une mentalité nord-américaine typique - je ne l'ai vue nulle part ailleurs sauf en situation de conflit grave. Ça gâche beaucoup de choses pour à peu près tout le monde.

      Je crois qu'avant de chercher à adopter et (ou) adapter des idées d'ailleurs pour l'avancement de notre société, on devrait tout d'abord apprendre à ne pas percevoir ceux dont les idées divergent des nôtres comme étant l'ennemi. Je pense que l'école a un rôle d'importance à jouer là-dedans, et je pense aussi que la religion devrait être écartée de la sphère publique, car la religion est systématiquement la première à mettre les gens en opposition les uns aux autres.

      J'ai d'ailleurs hâte d'en savoir plus sur le système d'éducation suédois ainsi que sur la place qu'occupe la religion dans leur société.

  • Yvan Dutil - Inscrit 3 janvier 2013 08 h 17

    Et, les Suédois savent lire!

    Avec un taux d'analphabétisme fonctionnel frisant le 50% au Québec, on ne peut essayer de copier le modèle suédois.

    • Françoise Maertens - Abonnée 3 janvier 2013 10 h 29

      Justement, les Suédois ont mis en place des mesures visant une plus grande efficacité pour aider les personnes qui ont de la difficulté à apprendre à lire. Avec de telles mesures, le Québec saurait diminuer grandement son nombre d'analphabètes. Le peuple du QUébec n'est pas moins intelligent que le peuple Suédois!!! Il faut seulement mettre les moyens à la bonne place!

    • Sylvain Auclair - Abonné 3 janvier 2013 11 h 19

      Et la première de ces mesures, c'est une langue phonétique, qui s'écrit comme elle se parle. Sans doute ceux qui ont fixé la langue voulaient-ils que tous puissent lire la Bible, puisque les Suédois sont protestants.

    • Claude Saint-Jarre - Inscrit 3 janvier 2013 12 h 10

      Je n'ai pas d'objection à ce que les Québécois soient perçus comme moins intelligents, si c'est le cas... l'important est d'accepter de devenir plus intelligents. Luis Alberto Machado a voulu augmenter l'intelligence des Vénézuéliens en créant le Ministère pour le développement de l'intelligence humaine. Il a écrit le livre: Le droit à l'intelligence, éditions Economica.
      Par ailleurs, les Éats-Unis ont déjà refusé les québécois à la frontière américaine sous prétexte qu'ils étaient peu intelligents, selon Albert Jacquard, ce qui était de l'eugénisme social.:)

    • Yvan Dutil - Inscrit 3 janvier 2013 16 h 56

      Pas de problème avec cela non plus. Le hic, c'est que c'est une attaque contre l'identité culturelle d'une partie de la population. Ce ne sera pas facile à vendre.

    • Yvan Dutil - Inscrit 3 janvier 2013 17 h 06

      Exact monsieur Auclair. C'est le cas aussi du filandais, ce qui explique en bonne partie la bonne performance de leur système d'éducation.

  • Jean Martinez - Inscrit 3 janvier 2013 08 h 50

    Petit oubli...

    Le texte a oublié un petit détail de rien du tout: le Québec n'est pas un État souverain. Sa marge de manoeuvre fiscale et législative est donc beaucoup moins grande que celle de la Suède. De plus, le contexte européen n'est pas le contexte nord-américain. Cela peut faire toute une différence dans plusieurs secteurs de l'économie.

    • Sylvain Auclair - Abonné 3 janvier 2013 11 h 20

      J'allais l'écrire. Par exemple, le Québec ne contrôle pas les règles de l'assurance-emploi.

  • André Michaud - Inscrit 3 janvier 2013 08 h 55

    Oui à une sociale démocratie "non intégriste"

    Je crois aussi que la sociale-démocratie dans laquelle c'est le privé capitaliste qui s'occupe de l'économie (L'économie communiste fut toujours un échec immense) , mais où l'état aide les plus démunis et où certains services sont universel.

    Mais cela ne doit pas s'appuyer sur des dogmes. En Suède on a transféré le tiers de la fonction publique vers le privé sans une guerre des syndicats. Plusieurs services publiques pour tous sont donnés par des entreprises privées. Les conventions collectives sont moins rigides. Tout cela fait économiser énormément au gouvernement et permet de maintenir des services publiques de qualité.

    Ici il y a un dogme syndical très corporariste qui veut que tous les services publiques doivent rester donnés directement par les employés de l'état syndiqués avec conventions collectives chrômées, quand ce ne sont pas des fonds de pension ultra avantageux comme au niveau municipal...avec toutes les conséquences énonomiques que l'on sait .. En Suède les syndicats ne considèrent pas les entrepreneurs comme des ennemis, et encore moins l'État employeur. Ils sont plus conscients que ce sont aux citoyens qu'ils demanderaient de payer plus, et ils respectent plus leurs concitoyens.

    Dans les écoles ce sont les directeurs qui dirigent, pas des conventions collectives qui font que souvent ce n'est pas la compétence qui prime. Ici ma fille a eu comme prof d'informatique un vieux prof qui en savait moins que 95% des étudiants..mais avait sa job par syndicalisme.. Donc l'éducation est plus prise au sérieux et moins à la merci des lologues du ministère ou des boss syndicaux!

    Les suédois sont non seulement plus honnête en général, mais ont un plus grand sens civique. En Suède c'est tolérance zéro alcool au volant pour tous, ce que je doute les québécois soient assez discipliné pour faire.

    Sommes nous prêt comme citoyens et comme syndicats à sortir du statu quo et chacun faire sa part au lieu d'exiger toujours des autres ? Le pire exemple étant l

    • Sylvain Auclair - Abonné 3 janvier 2013 11 h 22

      Un: une part importante des employés de l'État sont à contrat. Et les conditions de travail sont tellement bonnes que plein d'infirmières quittent pour le privé ou que de nombreux profs ont un burn-out assez rapidement.
      Deux: de nombreux services publics sont en fait donnés par les OSBL, aux employés précaires qui passent plus de temps à rechercher du financement qu'à donner des services.

    • André Leblanc - Inscrit 7 janvier 2013 02 h 09

      Vivant en Suède depuis bientôt deux décennies, je peux affirmer que la tolérance zéro pour l'alcool au volant n'existe pas. On tolère jusqu'à 0,2 mg. D'autre part, il y a de nombreux accidents de voiture mortels causés par l'alcool au volant, en moyenne deux par semaine et on estime qu'il y a plus de 10 000 personnes qui conduisent avec un taux trop élevé d'alcool dans le sang tous les jours... Pour ceux qui comprennent la langue de Strindberg: http://www.korkortsverige.se/a/olyckor_statistik_a