La réplique › Le Devoir de philo - Toute parole est politique

Carla Bruni-Sarkozy, qu’elle le veuille ou non, est une femme publique. Elle n’est pas une nobody, elle est une star.
Photo: Agence France-Presse (photo) Philippe Merle Carla Bruni-Sarkozy, qu’elle le veuille ou non, est une femme publique. Elle n’est pas une nobody, elle est une star.

C'est le 30 décembre. Les fêtes de Noël sont presque terminées, la fin du monde n’a pas eu lieu, on attend la nouvelle année au chiffre si malchanceux. Dans les derniers jours, une étudiante indienne s’est enlevé la vie après avoir été victime d’un viol collectif : c’est la deuxième jeune femme violée qui s’enlève la vie dans ce pays au cours des dernières semaines. On dira peut-être que ça n’a rien à voir. Mais pour moi, aujourd’hui, c’est un point de départ.

Dans son Devoir de philo du samedi 29 décembre, sous le titre Materner est-il dépassé ?, Annie Cloutier cite les propos controversés de Carla Bruni-Sarkozy, les mots qui ont fait le tour de la toile en un temps record : « Dans ma génération, on n’a pas besoin d’être féministe. Il y a des pionnières qui ont ouvert la brèche. Je ne suis pas du tout militante féministe. En revanche, je suis bourgeoise. »


Comme bien des femmes, féministes de surcroît, je me suis hérissée en lisant ces mots. Mais ce qui a retenu mon attention, c’est la locution qu’utilise Carla Bruni-Sarkozy : un « en revanche » drôlement situé, qui donne l’impression que le fait d’être bourgeoise vient compenser le fait de ne pas être militante féministe. Annie Cloutier fait l’impasse sur cette locution…


Annie Cloutier voit clairement que Carla Bruni-Sarkozy ne sent aucun trouble dans le fait de se vautrer dans son privilège financier. Elle glisse très doucement, presque imperceptiblement, du bonheur d’être mère à celui d’être « bourge ». C’est une attitude « frondeuse », affirme Annie Cloutier, que celle de cette femme qui nous « jette au visage » le bonheur qu’elle prend à la maternité. Pourtant, il ne s’agit pas de n’importe quelle maternité ; il s’agit bien d’un « materner » bourgeois. En revanche, ce qui disculpe l’ex-première dame de la France, affirme Annie Cloutier, c’est qu’elle ne parle ici que d’elle-même, en son propre nom.


Pas n’importe qui


Pour moi, c’est bien là que le bât blesse. Ce ne sont pas tant les propos de Carla Bruni-Sarkozy qui me choquent (au pire, je les trouve inintéressants) ; c’est le fait qu’elle parle sans conscience apparente de ce qu’elle dit et de qui elle est pour le dire. Elle parle depuis ce privilège qui lui permet d’être invisible, c’est-à-dire de ne pas avoir à défendre son identité. Elle n’est pas militante féministe ; « en revanche », elle est bourgeoise. Faut-il comprendre que la seule identité à défendre, pour elle, c’est le privilège que représente cette bourgeoisie ?


Annie Leclerc doit se tourner dans sa tombe devant cette cohabitation forcée avec Carla Bruni-Sarkozy. Et contrairement à ce que suggère Annie Cloutier, qui appuie ses propos sur ceux de Leclerc, cette dernière ne laisserait sans doute pas cette parole s’emmêler à celle des autres, justement parce que Annie Leclerc était une penseuse nuancée, subtile, et au savoir situé.


Annie Leclerc doit aussi se tourner dans sa tombe, placée qu’elle est dans le même panier que Nancy Huston, qui fait dans un essentialisme débridé quand il est question des femmes, parlant elle aussi depuis un privilège dont elle nous bassine les oreilles depuis des décennies : celui de la beauté.


La parole ne s’énonce pas dans un vide. La parole est située. La sottise, c’est la parole inconsciente, la langue qui n’a pas fait plusieurs tours avant de parler. Ainsi, celle de Carla Bruni-Sarkozy n’est pas « à la fois géniale et sotte », comme le suggère Annie Cloutier, et elle n’est certainement pas humble - justement parce que c’est elle qui parle depuis le privilège qui est le sien.


« Qui elle est » doit nécessairement être pris en compte parce que cette parole est nécessairement politique. Carla Bruni-Sarkozy ne parle pas dans son salon en tête-à-tête avec des amis (ce qui ne lui permettrait pas, de toute façon, d’éviter le politique). Elle parle dans le magazine Vogue, et sa parole se déploie dans la sphère publique. Carla Bruni-Sarkozy, qu’elle le veuille ou non, est une femme publique. Elle n’est pas une nobody, elle est une star. Et ce statut de star interdit de façon encore plus forte qu’elle parle en son nom propre.


Alors oui, Annie Cloutier a tout à fait raison : nous avons besoin de Carla Bruni-Sarkozy. Nous avons besoin d’elle pour nous souvenir que la parole est politique, que toute parole est politique, et que c’est pour cette raison qu’on a besoin du féminisme.


Moi, celle qui parle ici, j’ai besoin d’être féministe parce que j’ai besoin d’être consciente du privilège qui est le mien, celui d’être Blanche, Québécoise, de classe moyenne, éduquée, en bonne santé, professeure, écrivaine, mère, fille, et amante dans des conditions souvent excellentes… En revanche, je suis militante féministe.

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