L’«Agenda 2020» pour l’Europe…

Le 14 mars 2003, l’ancien chancelier Gerhard Schröder lança « l’Agenda 2010 », qui allait durablement transformer l’Allemagne : hausse de l’âge de la retraite, réforme du marché du travail limitant à un an les indemnités de chômage, transfert des coûts de santé de l’État et de l’employeur vers l’employé, augmentation des impôts indirects. Le résultat de la cure d’austérité : pendant cinq ans, le coût du travail des entreprises allemandes baissa puis resta en dessous de la courbe d’augmentation de la productivité, alors qu’en Europe du Sud, il augmenta considérablement. Dès 2008, la crise mondiale exacerbe la concurrence au sein de la zone euro ; le dumping salarial s’avère payant : se trouvant dans l’impossibilité de compenser leur perte de compétitivité par une dévaluation monétaire, les pays d’Europe du Sud perdent des parts de marché et accusent des taux de chômage et des déficits publics excessifs, qui se traduisent rapidement en surendettement puis en coûts de crédit exorbitants. À l’opposé, la part des exportations dans le PIB allemand passe de 30 % au début des années 2000 à plus de 50 % aujourd’hui. L’Europe compte pour environ 60 % dans ces exportations.


La zone euro profite donc avant tout à l’Allemagne, où le chômage a forcément diminué, mais où, sans salaire minimum garanti, près de quatre millions de personnes travaillent désormais pour un salaire horaire brut de moins de sept euros et où la proportion de travailleurs pauvres - surtout de la main-d’oeuvre immigrée - est passée à 20,6 % dans les entreprises de plus de dix salariés. Il aurait été facile de réduire les écarts de compétitivité au sein de la zone euro en augmentant radicalement les salaires et en diminuant les impôts et taxes en Allemagne, ce qui aurait également permis de sortir des millions d’Allemands de la misère. Devant le refus égoïste du gouvernement Merkel et en l’absence à la fois d’un système de péréquation à l’échelle de la zone euro, de la monétisation des dettes publiques, d’un gouvernement économique unifié, et d’une solidarité financière, tous prohibés par les traités européens, les pays d’Europe du Sud, puis les autres, n’ont le choix qu’entre une politiquement très coûteuse sortie de l’euro et l’imitation du modèle allemand de paupérisation des populations et de démantèlement de l’État providence. La Grèce et l’Espagne, chacune souffrant d’un taux de chômage de 25 % de la population active, servent actuellement de laboratoires pour évaluer jusqu’où l’on peut presser le citron de l’austérité et en combien de temps.


En exacerbant la concurrence entre les États membres, dès lors que l’économie dominante pratique une dévaluation interne des revenus, l’euro cesse d’être une monnaie européenne pour devenir la poursuite du deutsche mark par d’autres moyens, qui transforme l’« Agenda 2010 » allemand en un « Agenda 2020 pour l’Europe ». La réussite diplomatique remarquable du gouvernement Merkel réside dans sa capacité à déplacer ce débat sur le terrain des dettes publiques, c’est-à-dire vers le traitement du symptôme plutôt que de la maladie.


La monnaie unique se présente désormais aussi comme le principal obstacle à l’intégration européenne, car les peuples paupérisés n’accepteront jamais de nouveaux traités européens pour aller vers davantage de solidarité. Un seul référendum national suffira à faire échouer toute tentative de combler les nombreux vides juridiques du patchwork appelé « Union européenne ». De toute façon, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe veillera au grain. L’Europe restera ainsi probablement pour longtemps un chantier inachevé, où la technocratie aura définitivement triomphé. Cependant, tôt ou tard, les populations comprendront que leurs manifestations de mécontentement contre l’austérité au niveau national et les changements de gouvernements nationaux ne changent pas vraiment la donne, tant l’emprise sur l’ajustement brutal au niveau européen sous la contrainte structurelle de l’euro leur échappe. Ce jour-là, les risques de dérapage seront importants. L’État allemand en portera la responsabilité historique.

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Klaus-Gerd Giesen - Professeur de science politique à l’Université d’Auvergne. En décembre, il était chercheur invité au Centre canadien d’études allemandes et européennes de l’UdeM. Il publie la revue en ligne academic-foresights.com.

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