Histoire du Québec pour les nuls - Faux procès!

L'historien et professeur Éric Bédard
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir L'historien et professeur Éric Bédard

Ainsi donc, il ne serait « nulle part » question des femmes dans mon Histoire du Québec pour les nuls ? Chercheuse distinguée, Micheline Dumont a probablement été rebutée par la « marque commerciale » de cette collection populaire. Se serait-elle donné la peine de lire sérieusement autre chose que l’index, la chronologie et la bibliographie qu’elle aurait reconnu que, loin de n’être « nulle part », les femmes sont omniprésentes dans mon livre.


De Marie Guyart à Pauline Marois, en passant par Jeanne Mance, Émilie Gamelin et Françoise David, les femmes qui ont marqué notre histoire sont présentées, évoquées, mentionnées. Normal, puisque contrairement à ce que laisse entendre l’historienne, j’ai lu ses travaux, ainsi que ceux du collectif Clio. Pourrait-elle en dire autant des recherches récentes en histoire politique ?


S’agissant de la Nouvelle-France, les recherches d’Yves Landry m’ont été très utiles pour restituer le destin des 770 Filles du Roy, mères de 4559 bébés ! Celles d’André Lachance m’ont permis, dans un encadré sur les « mauvais maris », d’expliquer les contraintes imposées par la Coutume de Paris aux femmes mariées. Mes recherches sur la Conquête m’ont fait découvrir des femmes opiniâtres qui, durant l’hiver 1757-1758, manifestent contre les autorités coloniales qui voulaient les obliger à manger… du cheval !


Après avoir raconté l’éclipse du droit de vote des femmes en 1849 et présenté les conséquences du Code civil de 1866 sur la vie des femmes, j’ai intégré les trois grandes générations de féministes à mon récit sur le XXe siècle. Parmi ces militantes, Éva Circé-Côté, objet d’une brillante biographie d’Andrée Lévesque, fait une première apparition dans une synthèse populaire en histoire du Québec.


Préjugés


Il est complètement faux d’affirmer que je ne dis rien des féministes d’après 1965 et que, s’agissant des femmes, je passe sous silence les transformations des mondes du travail et de l’éducation. La réforme du Code civil de 1964, qui donnait aux épouses la pleine capacité juridique, est présentée comme l’un des moments clefs de la Révolution tranquille. Je raconte la fondation de la FFQ et de l’AFÉAS (p. 251) et consacre un encadré aux féministes radicales du collectif « Québécoises deboutte » (p. 279).


Quant à la « gaffe des Yvettes », j’écris que, « à tort ou à raison » - je ne tranche pas -, la colère des femmes plus conservatrices suscitée par les déclarations de Lise Payette « a souvent été présentée par la suite comme un ressac du mouvement féministe ». N’en déplaise à Micheline Dumont, c’est un fait historique avéré, non une « interprétation paternaliste ».


Malgré ces précisions, je sais bien que je ne pourrai venir à bout des préjugés de ma collègue, car pour certaines historiennes féministes, « national » rime forcément avec « patriarcal ». D’autres historiens militants me reprocheront probablement d’avoir négligé les autochtones et les minorités ethniques ou sexuelles. D’avance, je plaide coupable ! Ma préoccupation première n’était pas de satisfaire quelque lobby, mais de proposer une histoire nationale décomplexée, le plus à jour et objective possible, intégrant toutes les facettes de la vie collective d’un peuple.


À l’instar de David Hackett Fisher, le grand biographe de Champlain, je veux croire qu’« après les délires de la rectitude politique, la haine idéologique, le multiculturalisme, le postmodernisme, le relativisme historique et les manifestions les plus extrêmes du cynisme universitaire, les historiens d’aujourd’hui redécouvrent les fondements de leur discipline avec une foi nouvelle dans les possibilités du savoir historique »…


Les réimpressions en cours et les témoignages reçus tendent à montrer que le grand public était impatient qu’on lui transmette enfin, et de manière claire et synthétique, ce savoir essentiel sur le Québec.

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