La fin du monde ou la négation de notre responsabilité

Photo: Tiffet

Contrairement à la croyance populaire, le compte long du calendrier maya n’annonce pas la fin du monde. Il indique plutôt l’aboutissement d’une grande période qui, selon les calculs de certains savants, aura lieu dans le courant de 2012. Toutefois, les calendriers maya et occidental étant difficiles à corréler, il est impossible d’être plus précis à ce sujet. Néanmoins, il est clair que les Méso-Américains se représentaient le temps comme un phénomène cyclique. Par conséquent, c’est la fin de l’ère actuelle que prévoit le calendrier maya, et non celle de tout l’univers.


Dans les années 1980 et 1990, nombre de charlatans ont publié des ouvrages selon lesquels les Mayas auraient prédit l’anéantissement du monde le 21 décembre 2012. Au calendrier cyclique des Mayas, ils ont attribué une dimension linéaire et une conclusion apocalyptique. Cette idée de l’« apocalypse maya » a fait son chemin dans l’esprit des gens sous l’influence d’Internet, dont l’essor a donné à une prophétie alarmiste marginale l’écho mondial dont nous sommes aujourd’hui témoins.


C’est ainsi que 2012 est devenue la première apocalypse créée par et pour le public. Fruit d’un syncrétisme endémique, elle se prête à l’interprétation de tout un chacun : catastrophe biblique, avènement d’un nouvel ordre politique, alignement des astres, révolution de la conscience humaine, etc. L’année 2012 se fait donc le miroir de la société moderne, reflétant tout ce qui ne tourne pas rond sous le soleil et tout ce que nous espérons voir changer dans le monde meilleur à venir.


Biosphère


Bien entendu, il ne se passera rien de tel. De toutes les prophéties apocalyptiques de l’histoire, aucune ne s’est avérée ; le taux d’échec est de 100 %. Il en sera de même pour le 21 décembre 2012. Cependant, si l’intérêt général à l’égard de cette sombre conjecture souligne l’obsession contemporaine de la fin du monde, il occulte aussi l’unique désastre annoncé qui soit réellement digne de foi. La tragédie de notre époque, c’est l’énergie que gaspillent toutes ces personnes pourtant intelligentes à chercher des indices sur le destin de la planète dans des livres anciens et des calendriers archaïques tout en ignorant la véritable catastrophe qui se dessine à la fenêtre de leur cuisine. Observer la dégradation en cours de la biosphère n’exige en effet ni vision céleste ni code secret. La destruction de l’environnement est évidente, et la faute en revient à chacun de nous.


Or, cette culpabilité s’accompagne d’une responsabilité. Dans les prophéties apocalyptiques, notre destin se trouve entre les mains de Dieu ou d’une force surnaturelle, et nous ne pouvons rien faire pour empêcher notre disparition prochaine. Ainsi, nous rejetons la responsabilité de notre avenir sur un phénomène indépendant de notre volonté. Vu la crise actuelle, cette attitude est pour le moins périlleuse. En considérant l’imminente catastrophe écologique sous cet angle et en imaginant qu’elle échappe à notre sphère de compétence, nous nions notre responsabilité envers la planète. Aujourd’hui plus que jamais, c’est à nous seuls qu’il revient de façonner l’avenir.

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Lorenzo DiTommaso - Professeur et directeur du Département des sciences des religions, Université Concordia

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7 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 20 décembre 2012 05 h 05

    Monsieur le professeur...

    ...vous seriez bien placé pur nous dire si les grandes religions ne contribuent pas toutes à cette aliénation de la responsabilité individuelle. Or celle d'aimer son prochain et de ne pas tuer ses emblables, la responsabilité ultime, selon les religions que j'observe, de sauver le monde et de nous extraire de cette vallée de larmes appartiendrait à des forces supérieures, ou plutôt à "un" force supérieure qui se chargera de cela en temps et lieu. Si vous croyez que j'ai raison, il ne faudrait pas que votre enseignement en fasse abstraction.

    • Jonathan Houle - Inscrit 20 décembre 2012 10 h 04

      De toutes les religions et confessions diverses, aucunes ne se font l’apôtre de la violence. Au contraire, les éléments sur lesquels peuvent s’entendre les textes fondateurs des religions, monothéistes et polythéistes, partent de principes d’égalité et de respect mutuel, de transparence et d’entraide. Les violences liées aux religions que nous connaissons sont le fruit de manipulations et d’interprétations avec objectifs, avoués ou non avoués, l’atteinte de visées personnelles ou d’agendas politiques cachés.

    • Michel Gagnon - Inscrit 20 décembre 2012 12 h 53

      C'est vrai que toutes les religions se basent sur de beaux grands principes et de belles grandes valeurs. Malheureusement, toutes les religions ont été fondées par l'Homme, et s'appuient, en premier lieu, sur des croyances plus ou moins farfelues ou ésotériques. Tant qu'il respecte les autres, ça peut aller. Mais c'est lorsqu'il considère ses croyances supérieures à celles des autres que l'Homme devient un parfait imbécile. L'histoire de l'humanité nous l'a amplement démontré.

  • Mario K Lepage - Inscrit 20 décembre 2012 10 h 17

    Imaginons!

    Imaginons maintenant que dans la nuit du 21 décembre, qu'il y ait le moindre tremblement de terre comme nous avons eu cette année... Il y en a plusieurs qui feraient dans leur froc!

  • Claude Telqueux - Inscrit 20 décembre 2012 19 h 14

    Le capitalisme est là pour de bon

    Comme le dit le professeur Lorenzo DiTommaso au vu de la crise actuelle, il semble étonnant qu’il soit plus facile d’imaginer la fin du monde qu’un changement beaucoup plus humble dans les moyens et les rapports de production, comme si le capitalisme libéral qui, d’une manière ou d’une autre, survivrait même dans les conditions d’une catastrophe mondiale annoncée. Le professeur se fait rassurant quand il nous dit : « de toutes les prophéties apocalyptiques de l’histoire, aucune ne s’est avérée; le taux d’échec est de 100 % » . En somme, même un désastre annoncé ne nous permet plus d’imaginer un éventuel décès du capitalisme.

  • Jacques Morissette - Inscrit 20 décembre 2012 22 h 54

    Agir avec un véritable sens des responsabilités.

    Nous étudions moins pour acquérir des connaissances que pour l'obtention d'un ou plusieurs diplômes. Nous travaillons moins pour agir en véritable responsable avec un statut qui fait de nous une statue et donne une place privilégiée que nous occupons dans la hirarchie que pour avoir un salaire et se pavaner avec un standing. Nous obéissons moins pour ne pas mettre de sable dans les rouages de la machine que pour avoir la paix dans l'aveuglement.

  • Patrice Perreault - Inscrit 21 décembre 2012 13 h 06

    Eschatologie et responsabilité

    Je partage totalement la perspective de monsieur Lorenzo Ditomaso. Il est grand temps que les religions du livre valorisent une autre perspective en mettant l'accent sur le fait que les récits apocalyptiques sont des construits siocioreligieux et métaphoriques.

    Sur le plan chrétien la vision biblique de l’eschatologie se doit d’être prise pour ce qu’elle est : une métaphore de l’idéal chrétien. En effet, une certaine approche littérale de l’Apocalypse exacerbe le sentiment d’impuissance, minimise la crise écologique en prônant une certaine lecture où: «une déformation de l’apocalypse encourage le rejet de la crise écologique puisque, même si l’humanité détruit le monde, [cela s’avère sans importance puisque] le Père va
    en créer un nouveau pour nous. Ce phantasme infantile […] de l’omnipotence conserve toujours
    une certaine prise sur notre inconscient collectif» (Catherine Keller, God and Power, Counter-Apocalyptic Journeys, Minneapolis, Fortess Press, 2004, 151.)

    En d’autres termes, une fuite semblable du réel dans le domaine religieux, nommons les choses par leur nom, conduit au mieux à une démobilisation en attendant que la Parousie règle tous nos problèmes et au pire à une résistance
    farouche à toute tentative de solutionner la crise actuelle.