Compressions fédérales - De face et de fesses : réplique à Daniel J. Caron

Samedi, monsieur Daniel J. Caron nous parlait de milliers d’infos à un clic de souris. Rappelons que sa lettre est motivée par des reportages télé et un texte du député néodémocrate Pierre Nantel dans les pages du Devoir au sujet des coupes budgétaires affectant le personnel professionnel et clérical, qui assume les compressions à Bibliothèque et Archives Canada, tandis que le management est protégé.

Prenons l’administrateur au mot. Essayons son «Portail des portraits», dont TVA a parlé, puisque la haute direction de BAC a demandé, autorisé et promu la mise en ligne de photographies de grandes vedettes dont ladite direction n’est pas parvenue à valider l’identité. Mais ne plaçons point la barre trop haut, car l’expérience a montré que l’identification de vedettes n’est pas leur fort. Entrons sur le site de BAC. Clic, clic, clic, mais je n’arrive pas à trouver un menu déroulant donnant un accès facile au portail en question. Serait-ce que monsieur l’administrateur craint d’autres découvertes embarrassantes ?


Qu’à cela ne tienne, ne reculant devant rien, j’userai de mes habiletés informatiques. Dans la case de recherche, je tape «portail portraits». [...] Nous voilà dans la page d’accueil du Portail des portraits.

 

Robes à motif


Que chercher ? Je suis un homme qui aime les femmes. Cherchons donc le portrait d’une femme. Puisqu’il s’agit d’un portrait et que BAC n’est pas un site pornographique, choisissons-la habillée, mais selon mes goûts machos, c’est-à-dire en robe. Je préfère les robes à motifs. Comme je suis aussi un brin voyeur, prenons une femme se penchant. La chaîne à taper dans la case de recherche du portail sera donc : «femme robe motifs se penchant». Cliquons, comme le dit si bien monsieur Caron. Le résultat se trouve ici.


Vous y verrez un «portrait» ainsi décrit : «Femme portant une robe à motifs se penchant dans un marché fermier», photographie de Michel Lambeth réalisée entre 1955 et 1976. Quelle précision ! Mais que vois-je ? Le postérieur d’une dame d’un certain âge, fesses enveloppées dans la robe à motifs, car elle tourne le dos à la caméra. Mon astucieuse idée se trouve piètrement récompensée.


Je ne suis pas sûr de comprendre monsieur Caron lorsqu’il parle de portraits. Loin de moi l’idée d’infliger à la très haute direction de BAC une leçon tirée seulement du Petit Larousse, où le portrait est l’image d’une personne, spécialement de son visage. Ouvrons donc le beau grand Robert de la langue française relié en vert et rouge. Le mot remonte au XIIe siècle et réfère à la représentation d’une personne réelle au moyen d’un dessin, d’une gravure ou d’une peinture. Depuis l’invention de la photographie, il désigne aussi la photo d’une personne, spécialement une photo où le sujet pose. On fait tirer son portrait, c’est donc un geste délibéré. J’en conclus que le portrait doit montrer la face, non les fesses, et qu’il est posé. Une grave question se pose justement : monsieur Caron, est-ce que cette femme aurait offert ses fesses à motifs au photographe ?


Mal d’identité


Mais pensons positif, comme vous nous y invitez dans votre lettre. Afin de sauver les millions de dollars investis dans le Portail des portraits (sic), je propose que pendant la période des Fêtes nous nous divertissions utilement en tentant d’identifier les fesses en question, ainsi que les innombrables autres «portraits» en mal d’identité sur le site de BAC. On pourra ainsi découvrir qui est le bel inconnu, se penchant lui aussi (j’ai une fixation sexuelle, on me le pardonnera), qui, dit une autre description d’anthologie administrative, archivistique et bibliothécaire, est un «Homme photographiant un commissaire des incendies montrant à un homme portant un parka bleu comment utiliser un extincteur pour éteindre un feu de pneu», photo de 1972 d’un photographe inconnu. Je ne l’invente pas. Allez-y voir ici.


Ce sont là quelques-unes des «40 000 oeuvres [sic] en plus de leurs descriptions» en ligne dont parle monsieur Caron dans sa lettre. Et attention, «Bibliothèque et Archives Canada publiera 160 000 oeuvres additionnelles sur cette plateforme» au cours des cinq prochaines années, nous annonce-t-on. Que de «plaisir identifiant» à savourer pour des années et des années ! Oui, monsieur Caron, vous avez raison de conclure votre missive en écrivant que «les Canadiens pourront jouir de leur patrimoine documentaire en ce début de XXIe siècle et dans les années à venir». Quel legs à la postérité vous faites ! Merci, monsieur Caron, merci.


Je profite de l’occasion, au nom du public intéressé par les faces, les fesses, les parkas bleus et les extincteurs, pour souhaiter un Joyeux Noël à monsieur l’administrateur de BAC.

***
 

Yves Tremblay - Chargé de cours, Département d’histoire, Université d’Ottawa

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5 commentaires
  • Fabien Nadeau - Abonné 20 décembre 2012 07 h 28

    Much ado about nothing

    Vous écrivez bien, M. Tremblay. Mais votre texte me laisse perplexe: tout ça pour ça?

    Mais au moins, vous vous êtes régalé de belles fesses... Et vous avez été publié dans le journal. Joyeux Noël...

  • Paul Gagnon - Inscrit 20 décembre 2012 08 h 04

    Art d'avant-garde, peut-être?

    Comme cela est bien dit, et avec un bel humour en prime.

  • Brian Carey - Abonné 20 décembre 2012 08 h 50

    Un peu faible...

    la réplique de monsieur Tremblay mais il aurait été intéressant de noter que malheureusement, Bibliothèque et Archives Canada (BAC) a mis fin au projet (programme aussi???) de Musée du portrait du Canada, il y a plus de deux ans maintenant, projet qui avait été en développement pendant plus de dix ans au sein même de BAC, et qui aurait vraiment mis en valeur le "portrait" selon la définiton du Robert.

    Brian Carey
    Ancien archiviste en photo et gestionnaire (Archives nationales du Canada)

    • Jeannot Duchesne - Inscrit 20 décembre 2012 13 h 37

      Ce qui est faible ce sont les 10 années de mise en projet pour en arriver à l'anéantissement de ce programme. Combien cela a-t-il coûté pour en arriver à ce triste résultat?

  • Stéphane Laporte - Abonné 20 décembre 2012 13 h 17

    Combien dites vous?

    «Quel legs à la postérité vous faites !» «Postérieurité» peut-être?
    Moi, penchant plus pour les hommes, j'ai trouvé «Cinq hommes travaillent, torse nu», mais en fait il y en a 6!