Affaire Guy Turcotte : réponses à l’abbé Raymond Gravel - Pardonner et punir

Le raisonnement que tient Raymond Gravel dans son article Guy Turcotte est-il vraiment libre ? (Le Devoir, 15 décembre, p. B 5) ne brille pas par sa subtilité, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais s’il n’y avait que cela, on pourrait encore l’excuser. Ce qui est moins excusable par contre, a fortiori de la part d’un homme d’Église, c’est le manque de charité chrétienne dont il fait preuve en accusant Isabelle Gaston et Pierre-Hughes Boisvenu de vouloir « imposer à toute la société leur désir de vengeance et leur haine viscérale des responsables de leur malheur ». Notre curé, qui a l’habitude de sonder les coeurs des policiers et des pompiers, après avoir percé celui d’Isabelle Gaston, n’y a vu que « désir de vengeance » et « haine viscérale ». Les mots sont forts, si forts qu’ils finissent par se retourner comme un boomerang sur le front de celui qui les a lancés. « Qui veut faire l’ange fait la bête », écrivait Blaise Pascal au XVIIe siècle. Faire l’ange, en l’occurrence, c’est confondre justice et amour. Chacun est libre, en son for intérieur, de pardonner et d’aimer inconditionnellement les autres hommes, même ceux qui sont allés jusqu’à commettre les actes les plus inhumains, les crimes les plus abjects. Toutefois, aussi grande que soit la compassion que l’on peut éprouver pour un criminel, et quelles que soient les circonstances, objectives et subjectives, qui l’ont poussé à le devenir, on ne doit pas s’interdire pour autant de le juger ni de le condamner selon la loi des hommes, tant il est vrai que la vie en société impose des règles et des devoirs irréductibles à l’amour du prochain. Quant aux sacro-saints droits de la personne, rappelons simplement qu’ils ne peuvent exister qu’au sein d’une société. Et puis, à ne considérer que le criminel, sa rédemption n’est-elle pas indissociable du châtiment ? Mais qui lit encore Dostoïevski, ce grand écrivain chrétien ?


Isabelle Gaston éprouverait donc une « haine viscérale » à l’endroit du père de ses enfants, qu’il s’est rendu coupable d’avoir assassinés, en toute irresponsabilité, paraît-il. Personnellement, j’ignore si la haine d’Isabelle Gaston est viscérale. Contrairement à Raymond Gravel, je n’ai pas la prétention de pénétrer l’inconscient de mes semblables. Mais quand bien même cette pauvre femme dévastée serait possédée par la haine, quand bien même cette mère douloureuse n’arriverait toujours pas - si jamais elle y parvient - à pardonner à son ex-conjoint de l’avoir plongée dans un enfer dont elle ne sortira sans doute pas de son vivant, cela ne lui enlève pas le droit de craindre la remise en liberté du bon docteur Jekyll, pas plus que celui de dénoncer l’iniquité d’un jugement et de dire à qui veut l’entendre que « notre système de justice a perdu toute sa crédibilité ». Fait-elle ainsi le jeu du gouvernement Harper, comme l’en soupçonne insidieusement l’abbé Gravel ? Et si c’était plutôt l’angélisme des gouvernements précédents en matière de justice qui a fait lentement le lit de la droite au pouvoir ? Encore une fois, qui fait l’ange fait la bête. En France, il y a longtemps qu’on ne s’inquiéterait plus de la présence du Front national si une certaine gauche caviar, au lieu de taxer de racisme toute critique du « communautarisme », avait pris acte de l’existence, en dehors des quartiers bien blancs où elle épilogue sur le sexe des anges, des problèmes que pose l’immigration arabo-musulmane.


Il n’est pas trop difficile de pardonner quand on n’a rien d’impardonnable à pardonner, quand le pardon n’est qu’une vertu théologale, qu’un grand principe universel. À ce que je sache, l’abbé Gravel n’a pas eu d’enfant. M’est avis qu’il se fût montré moins expéditif et plus charitable dans son jugement sur Isabelle Gaston s’il en avait eu.

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Serge Cantin - Professeur à l’Université de Trois-Rivières

11 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 19 décembre 2012 08 h 02

    Proverbe universel

    Un adulte est celui qui assume les conséquences de ses actes.

  • Paul Gagnon - Inscrit 19 décembre 2012 09 h 54

    Les bienpensants

    Ce sont bien les adeptes de la rectitude morale (ou politique) qui ne tolérant que leurs semblables, qui excommuniant à tout vent ceux qui ne pensent pas comme eux, ce sont bien ces adeptes qui transforment trop souvent les victimes en coupables. Ce sont des manichéens persuadés de leur propre perfection morale qui condamnent sans nuances tout discours ne correspondant pas à leurs normes. Cette idéologie est la plus dangereuse qui soit, car jamais formulée clairement, preuves à l’appui; elle s’adapte facilement à toutes les situations, ne s’appuyant que sur elle-même; elle est utilisée aussi bien par les gauches que par les islamistes, n’ayant pour fonction première que de faire mal paraître l’adversaire –l’intolérant, forcément. Ils sont comme les curés de jadis qui semaient les péchés sur toutes les têtes, afin de les garder bien soumises à leur autorité. Ainsi, aujourd’hui encore, les nouveaux ‘bienpensants’ excommunient leurs adversaires sans débat véritable. Car, enfin, on ne badine pas avec le diable.

  • Pierre Brassard - Inscrit 19 décembre 2012 11 h 01

    Le chemin de Gravel

    Isabelle Gaston voudrait « imposer un désir de vengeance » selon l'abbé Raymond Gravel.

    Encore une fois le curé Gravel devrait tourner sa langue plusieurs fois avant de parler et d'écrire.

    Écrire n'est-il pas penser deux fois ?

  • Geneviève Laplante - Abonnée 19 décembre 2012 11 h 04

    Le chagrin noir et le pardon

    Est-il possible de pardonner à la personne qui nous a plongé dans un enfer éternel ? Est-il normal que le désir de vengeance transcende tout autre sentiment ?
    Ce que je déplore dans le discours de Isabelle Gaston et de Pierre-Hugues Boisvenu, c'est l'effet d'entraînement d'un chagrin noir. La médiatisation n'est pas un remède, selon moi, à une douleur incommensurable. Est-il sain de partager avec tous ce qui est essentiellement personnel ?

    • France Marcotte - Abonnée 19 décembre 2012 14 h 35

      Désir de vengeance? Êtes-vous certaine?

      Certainement déplorable de voir madame Gaston associée au sénateur Boisvenu dont la raisonnement ne s'arrête pas là où il entraîne ici.

      Mais une mère affligée n'a t-elle pas le droit d'errer sans être vite condamnée?

  • François LeBlanc - Inscrit 19 décembre 2012 13 h 11

    Bien envoyé

    Je ne sais ce qu'il enseigne, monsieur Cantin, mais il a bien exposé la situation. J'espère que ses étudiants profiteront bien de sa compétence.

    On dirait que l'abbé Gravel cherche à faire parler de lui, en prenant le contre-pied de ce qui semble assez raisonnable (d'accord, le Dr Turcotte a besoin de traitement, mais on peut soutenir qu'il y a une faille dans ce cas de procédure de justice). Je pense également aux victimes d'abus qui ont fréquenté le Collège Notre-Dame : Dans une lettre au Devoir ou dans le cadre d'un reportage de Brian Myles publié dans ce journal, l'abbé Gravel aurait affirmé qu'elles devenaient des « prostituées » en acceptant le dédommagement convenu.

    Isabelle Gaston a fait preuve de réserve et de retenue, en dépit des circonstances, malgré ce qu'en dit le fameux abbé.