Des Idées en revues – Vivre après la fin

« C'est fini le politique. » C’est par cette déclaration aussi étrange que fascinante que Michael Applebaum a marqué son arrivée récente à la mairie de Montréal. Fascinante, d’abord, par ce que met en évidence l’emploi erroné du déterminant (« le » plutôt que « la » politique), à savoir que la langue française ne saurait s’empêcher de donner un sexe aux notions les plus abstraites, au risque d’ailleurs de renforcer des inégalités dont notre modernité croyait avoir triomphé.

Car si « la » politique est, hélas, synonyme de viles tractations, « le » politique renvoie quant à lui à l’art noble de régir la vie de la Cité, si bien qu’entre le féminin et le masculin, entre la politique et le politique, subsiste un écart qui ne semble pas en voie d’être comblé, à moins bien sûr qu’un improbable décret de l’Académie française fasse du mot « politique » un concept unisexe ou mieux : transgenre, ce qui aurait l’avantage à la fois de débarrasser notre langue des préjugés dont elle fait malgré elle la promotion et d’épargner à notre sympathique maire par intérim de fâcheuses maladresses.

 

Fascinante, la déclaration de M. Applebaum l’est aussi par son extraordinaire candeur, lui qui se trouve ainsi à admettre qu’il a consacré les dernières semaines, si ce n’est les derniers mois, à des manigances et des jeux de coulisses qui ont servi ses ambitions personnelles plutôt que le bien public et qui déclare à ses citoyens, comme s’il fallait voir là le signe d’une générosité exceptionnelle, qu’il est maintenant temps de s’occuper de leurs problèmes.

 

Fascinante, cette déclaration l’est enfin parce que, venant de la bouche d’un homme politique, qui consacre l’essentiel de son énergie à la chose publique, elle signale un curieux contresens. L’erreur dans le choix du déterminant, l’incertitude dont elle témoigne donnent à l’affirmation de M. Applebaum une envergure philosophique qui pousse à l’admiration : comment en effet un politicien peut-il annoncer la fin du ou de la politique, c’est-à-dire proclamer la disparition d’une idée dont il est entièrement tributaire et sans le secours de laquelle il ne saurait agir ou parler ? En d’autres termes : comment une chose peut-elle signifier sa fin en même temps qu’elle continue à exister ?

 

Optimisme modéré

 

Ce qui rend les affaires humaines si admirables, c’est que ce dont on annonce la fin a l’étrange faculté de survivre, sinon de prospérer. Cela est vrai d’idées ou de partis politiques (pensons au PQ dont on prédisait encore récemment la mort), cela est aussi vrai pour la culture (pensons au livre, à l’art et à la littérature, dont on a tant de fois prédit la disparition), enfin cela est vrai de l’histoire, dont les philosophes (le dernier en date étant Francis Fukuyama) ont maintes fois annoncé la fin, une histoire que le cortège incessant de crises, de guerres et de rivalités n’a pourtant pas manqué depuis de nourrir et relancer. Ces quelques exemples de résilience nous autorisent à faire preuve d’un optimisme modéré et à croire non seulement que le monde survivra à la fin prévue par le calendrier maya, mais - et il s’agit d’un enjeu autrement plus important - que la prédiction de M. Applebaum n’a aucune chance de se réaliser.

 

Et pourtant, si ces annonces et ces prévisions témoignent de la propension humaine à envisager toute chose à l’aune d’un hypothétique crépuscule, si elles attestent du narcissisme de celui qui se croit en mesure d’affirmer qu’un monde va disparaître avec lui, ces annonces et prévisions, dis-je, ne sont pas sans effet sur le réel. Car si la littérature, l’histoire, la politique, le monde survivent à leur fin annoncée, ils ne le font pas sans que leur nature - ou alors sans que le rapport qui nous lie à eux - ne s’altère. Je ne fais pas ici allusion à un changement spectaculaire, qui mènerait à conclure à un bouleversement ou à un déclin irrémédiable. Je songe plutôt à des mutations subtiles, presque imperceptibles, à une série de glissements qui, à force de s’additionner, finissent par produire des écarts mesurables.

 

Nous savons tous que les aliments que nous mangeons font l’objet de manipulations. La plupart du temps, les changements sont mineurs et n’affectent guère notre rapport à la nourriture : certes, le beurre est fait de « substances laitières modifiées », le pain d’une farine enrichie d’un ensemble d’ingrédients inconnus, mais nous pouvons encore affirmer sans craindre de nous tromper que nous mettons du beurre sur notre pain. Or Alain Roy racontait récemment (voir « Productivité », L’Inconvénient, no 50) qu’un fromage à la crème qu’il avait l’habitude de manger n’était plus désigné par son fabricant sous l’appellation de « fromage », mais sous celle, infiniment problématique, de « produit de fromage », un fromage qui avait encore toutes les propriétés attendues d’un fromage, mais qui néanmoins ne pouvait plus prétendre en porter le nom. Il se trouvait en quelque sorte - c’est moi qui tire cette conclusion - en possession d’un fromage qui aurait survécu à sa propre disparition, d’un fromage signifiant sa fin en même temps que sa continuation ; en somme, il avait entre les mains un fromage d’après le fromage.

 

Produit de politique

 

Vivre après la fin, c’est vivre dans un monde où le fromage est encore du fromage, mais à la fois n’en est plus tout à fait, dans un monde où la littérature est encore de la littérature, mais plus tout à fait, où ce qui se donne à voir comme de l’art en est encore, mais à peine (voyez l’art conceptuel…), où la modernité n’est plus tout à fait moderne, mais post ou hyper, où la politique est encore de la politique, mais plus tout à fait (et le PQ un parti souverainiste, mais… vous devinez la suite ?). Car vivre après la fin, c’est vivre dans un monde où chaque chose est moins elle-même qu’un « produit » ou un avatar d’elle-même, un monde au sein duquel un écart infime et pourtant décisif s’est creusé entre les mots et la réalité qu’ils désignent. Aussi, si la déclaration de M. Applebaum n’a suscité que des haussements d’épaules, ce n’est pas seulement parce que le désabusement à l’égard du discours politique nous a immunisés contre les prétentions messianiques d’un maire fraîchement élu, mais parce que, avant tout, nous en sommes venus à nous accommoder de ce que l’on pourrait appeler, faute de mieux, un « produit de politique », bref que nous avons appris à vivre dans le temps d’après la fin.

 

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8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 décembre 2012 06 h 02

    Peut etre, quelques cadavres dans le garderobe

    Il me plait que vous ayez relevé cette incongruté.
    Comment penser que l'on peut tout effacer et recommencer, comme nous invite a le faire M.Applebaum.
    Le monde n'est pas quelque chose qui s'arrete et repart
    Le monde n'est-il pas une éternelle continuitée, en ce sens que nous sommes toujours le fils de notre pere
    Comment voulez-vous tout effacer et tout recommencer, a moins d'y trouver des intérets particuliers
    Voila ce que je voulais dire, l'avenir nous dira s'il n'y a pas quelques cadavres dans le garderobe

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 décembre 2012 06 h 52

    Ne faudrait-il pas plutôt écrire

    «Collège Jean-de Brébeuf» au lieu de «Collège Jean-de-Brébeuf» ?

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 18 décembre 2012 09 h 19

    M. Applebaum et la petite politique

    M. Applebaum est anglophone. Je connais assez mes concitoyens pour penser que le nouveau maire ne faisait probablement pas la différence entre "le"ou "la" politique, trébuchant ainsi, comme plusieurs le font sur le masculin ou le féminin de cette langue infernale où l'on vous pend pour une virgule.
    Ce n'est pas une raison pour en faire une dissertation philosophico-politique, à moins bien sûr de vouloir régler ses comptes ou étaler une pensée structurée. Cela, c'est aussi de la politique, comme le dirait Albert Camus pensant à ces germanopratins agrégés de normale sup' qui disaient une chose et son contraire.

    • Mathieu Bélisle - Inscrit 18 décembre 2012 10 h 06

      M. Saint-Cyr,

      Ce n'est pas l'erreur d'accord qui est ici véritablement en jeu: le ou la politique, en fin de compte, cela importe sans doute assez peu, et mon texte ne s'attarde à cet aspect que de manière anecdotique -- et humoristique (l'humour, cher monsieur!).

      Ce qui est beaucoup plus étonnant (et inquiétant), c'est qu'un politicien ait la légèreté de proclamer la fin de cela même qui lui permet d'être ce qu'il est, i.e. un politicien, geste qui revient à scier la branche sur laquelle on s'est assis.

      Cordialement, Mathieu Bélisle

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 décembre 2012 10 h 26

      Une langue infernale, dites-vous. Laquelle? L'anglais? Une langue dans laquelle read est le passé de read? Dans laquelle record ne se prononce pas du tout comme record? Dans laquelle through, though et cough ne riment pas? Dans laquelle blood, food et mood ne riment pas non plus? Sans oublier meat, great et threat. Dans laquelle le pluriel de fish, c'est fish?
      Dois-je continuer?

  • Michel Lebel - Abonné 18 décembre 2012 10 h 38

    Trop d'importance!

    Le texte de M.Bélisle donne beaucoup(trop) d'importance à la pensée de M. Applebaum! Le nouveau maire, je pense, voulait plutôt dire: fini la petite politique, les petits jeux de coulisse et vive la transparence! Pas plus. Rien de bien nouveau! Pas de quoi en faire un plat ou une dissertation! En passant, M.Applebaum, maire de la deuxième ville francopohone au monde... devrait améliorer son français. Je pense que c'est de mise.

    Michel Lebel

    • France Marcotte - Inscrite 18 décembre 2012 15 h 36

      Pour une fois je suis bien d'accord avec vous.

      Si monsieur Bélisle suivait plus assidûment l'actualité plutôt que de se regarder écrire, il aurait compris l'esprit tout simple de la déclaration du maire par intérim.

  • Umm Ayoub - Inscrite 19 décembre 2012 02 h 20

    C'est fini la politicaillerie [sic]


    Le terme qu'aurait dû employer M. Michael Applebaum est "politicaillerie".

    Je ne sais pas s'il est présent dans le dictionnaire, mais c'est un terme bien connu au Québec en tout cas.