Guy Turcotte est-il vraiment libre?

Depuis l’annonce de la libération conditionnelle de Guy Turcotte, on assiste à un show médiatique de mauvais goût : des journalistes sont aux aguets près de l’Institut Pinel pour prendre en photo l’ex-cardiologue afin d’aviver la haine d’une majorité de la population avide de vengeance pour cet homme coupable, mais non responsable du crime crapuleux de ses propres enfants. Il n’en fallait pas plus pour que le sénateur Boisvenu se porte à la défense d’Isabelle Gaston, la mère des deux enfants assassinés, pour dire que notre système de justice a perdu toute sa crédibilité parce qu’il ne tient pas compte des victimes en voulant réhabiliter les criminels. Mais en quoi la libération du docteur Turcotte serait-elle une injustice pour ces deux petites victimes qui ont perdu la vie ? La pendaison ou la prison à perpétuité redonneraient-elles la vie à ces pauvres enfants ? Guy Turcotte a été jugé par un jury formé de douze femmes qui l’ont reconnu coupable, mais non responsable de son crime. Je peux comprendre la souffrance de madame Gaston et de monsieur Boisvenu qui ont perdu leurs enfants de façon horrible ; par ailleurs, ça ne leur donne aucune autorité en matière de justice et en psychiatrie. Ce serait faire preuve de nombrilisme que d’imposer à toute la société leur désir de vengeance et leur haine viscérale des responsables de leur malheur. Que nos gouvernements viennent en aide aux victimes est tout à fait légitime, mais cette aide ne peut se traduire par une punition plus grande des criminels afin de satisfaire l’instinct de vengeance des proches des victimes.


Au Québec, notre système de justice reconnaît la fragilité humaine et mise davantage sur la réhabilitation et la réinsertion, au lieu de la punition qui ne dissuade personne. Si on veut appliquer la loi du talion, oeil pour oeil, dent pour dent, comme semble le souhaiter le gouvernement conservateur actuel, on risque tous de finir borgnes et édentés. Au fait, Guy Turcotte est-il vraiment libre ? Le docteur Louis Morissette disait qu’il ne pourra pas vivre une vie tout à fait normale, à cause du crime qu’il a commis. Personnellement, je crois que le pardon est nécessaire pour celles et ceux qui sont touchés de près par son geste irréparable ; lui refuser le pardon, c’est couper le pont sur lequel, un jour ou l’autre, ils devront passer.

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Raymond Gravel - Prêtre, Diocèse de Joliette et Animateur spirituel des policiers et des pompiers

30 commentaires
  • Jean Lengellé - Inscrit 15 décembre 2012 00 h 47

    Merci de cette nécessaire mise au point.

    Voilà qui bienvenu et rassurant.
    Merci.

    • Marie Labonté - Inscrite 16 décembre 2012 17 h 41

      Tout comme Jean Lengellé, je trouve rassurantes les paroles de Raymond Gravel. Apaisantes même.

      Parfois je me dis que s'il existait un appareil pour mesurer la peine, on pourrait constater que ce n'est pas nécessairement celui qui l'affiche le plus qui en a le plus. Mais au fond, il serait futile de mesurer la peine des uns et des autres. Elle est là, dans le coeur de chacun.

      Une fois son esprit retrouvé, celui qui a tué rajoute à sa douleur, le questionnement, la honte, la peur et le découragement. Au fil du temps se greffe le remord mais pour en arriver au remord, il faut d'abord sortir du gouffre dans lequel on est tombé. L'énergie de celui qui a tué sert d'abord à reprendre son souffle et se sortir de l'état de stupeur dans lequel il se trouve face à l'irréparable.

      [...]
      Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
      Dans l'Océan trompeur où chantait la Sirène,
      Et le naufrage horrible inclina sa carène
      Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.[...]
      Nelligan, Le Vaisseau d'Or

      Les remords et la peine iront croissant chez celui qui a tué. Même en exil, sa concience le confrontera:

      [...]
      Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
      Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
      Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
      L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.[...]
      Victor Hugo, La conscience.

      Entre aujourd'hui et son dernier jour, Guy Turcotte se retrouvera lui-même, se comprendra et comprendra les autres. Il présentera des excuses quand il se sentira digne de les présenter. Ceux qui recevront ses excuses les accepteront quand ils se sentiront dignes de les recevoir.

      Même dans l'horreur, les parties impliquées peuvent montrer de la dignité. N'est-ce pas ce qu'on ressent en regardant les familles endeuillées de Newtown, Connecticut?

      La dignité, c'est un choix personnel.

      Bon chemin @ tous.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 15 décembre 2012 06 h 08

    La réalité va le rattraper.

    Il est illusoire de penser que cet homme va pouvoir reprendre une vie normale au milieu de ceux qui le connaissent comme le meurtrier de ses enfants. Le passé nous rattrape toujours et c'est très bien ainsi: on ne peut pas faire semblant qu'il ne s'est rien passé, même si d'éminents experts en comportement humain voudraient faire croire le contraire. Si j'étais Guy Turcotte, je remercierais le Ciel d'avoir passé au travers des mailles du filet de la justice des hommes et j'irais refaire ma vie sous une nouvelle identité loin, très loin, en Alberta ou en Colombie britannique, là où personne n'a entendu parler de moi. Rester au Québec à proximité des gens que son geste a profondément meurtri et traqué continuellement par les médias tient du suicide personnel et professionnel.

  • Gaston Bourdages - Abonné 15 décembre 2012 06 h 15

    Combien pertinents et surtout justes, vos propos!

    C'est aussi dans «mon» statut d'ex-bagnard, auteur de mort humaine par violence, que je corrobore votre interrogeant «papier». Je suis passé par là. Loin d'être un exemple pour «les autres». Je n'ai qu'à regarder le «d'où je viens et reviens?» et suis alors invité au(x) silence(s). La libération d'un individu ou du milieu carcéral ou du milieu médical psychiatrique ne fait pas de lui un être humain libre. Je m'y connais. Important ici de spécifier que je ne suis porteur de LA vérité. Il ne s'agit que de mes expériences. Condamné à une peine de 7 ans en 1989, crime qualifié d'homicide involontaire, il m'en a pris plus de 23 ans pour recouvrer «ma» dignité. Cette même dignité qui porte en elle, les «grâces» de la liberté. Face à «mon» crime, vous aimeriez un topo? Le voici. Dans mon coeur, un immense, béant, sans fonds trou face à la mort de «l'autre». Dans ma tête, mon cerveau, mon esprit, cette mort de «l'autre» «ÇA» ne passe pas! 23 ans plus tard. Je soupçonne que je mourrai, à mon tour, avec ces deux sentences. Il me reste l'âme. Face à l'inqualfiable crime, cette âme, la mienne, est en paix. Que de travaux pour y arriver dont le pardon que vous mentionnez. Un des chemins choisis pour y arriver: le processus de Justice réparatrice tel que bâti et prôné par Le Conseil des églises pour la Justice et la Criminologie. Je suis un produit? sous-produit? des efforts de toutes ces gens du Conseil à qui j'ai moult remerciements à adresser. Auteur de mort, j'ai eu les privilèges fort exigeants de m'asseoir avec deux mamans dont un des enfants a été assassiné. Le pardon avait été invité à cette rencontre que je ne puis adéquatement qualifier.
    Je m'arrête ici. Je pense à celles et ceux qui ont souffert et souffrent fort probablement encore des expressions tragiques de mes plus grandes pauvretés humaines.
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen -ex-bagnard et écrivain publié «en devenir»
    Saint-Mathieu de Rioux
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com
    P.S. Je ne veux et ne peux ê

    • Francine Minville - Inscrit 18 décembre 2012 09 h 44

      MONSIEUR Bourdages, quelle chance vous avez d'avoir retrouvé votre "dignité" ! On ne peut pas en dire autant de Lorraine Massicotte ! Pourtant, elle aurait dû être en confiance, puisqu'elle avait fait votre connaissance lors d'un meeting de "catholiques charismatiques" !

      Et on reproche à Isabelle Gaston de se montrer dans les médias, alors qu'elle n'a tué personne... je le répète, c'est l'monde à l'envers !

      À tous les porteur d'oeillères, lisez ceci :

      http://cybersolidaires.typepad.com/r/files/cmcslis

      Et, au moment présent dans le monde, il y a des bébés, des enfants et des femmes qui se font battre, violer et tuer. Et plusieurs préfèrent fermer les yeux... plusieurs préfèrent donner une chance aux violeurs, aux violents, aux meurtriers, mais non aux victimes et à leurs proches. Toc, toc, toc ici la terre, réveillez-vous quelqu'un ! Il y a de quoi se révolter !

      JE DIS NON À LA VIOLENCE, MAIS OUI À LA JUSTICE !

  • Gaston Bourdages - Abonné 15 décembre 2012 06 h 24

    Je ne peux «comprendre» les souffrances de Madame...

    ...Gaston ni celles de Monsieur Boisvenue. Je ne suis pas passé par «là». Le seul exercice possible: m'imaginer ce qu'ils ont vécu et vivent et je risque d'être «dans le champ». Chacune et chacun, avons dans notre unicité, une ou plusieurs «façons» de vivre nos sentiments et leurs émotions.
    Ce doit être tout un «calvaire» que celui de vivre la mort, par violence, d'êtres chers. Le silence m'invite...
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen -ex-bagnard et écrivain publié «en devenir»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

    • Marie-Claire Dufour - Inscrite 17 décembre 2012 17 h 11

      Je suggère à Monsieur Gravel d'aller lire la lettre de Madame Gascon et du Sénateur Boisvenue qui ont rédigé en réponse à son article.

      À toutes les victimes d'actes criminels, garder la tête haute et rappelez-vous que de garder le silence, comme le demande M. Gravel, ne sera plus jamais une obligation pour les victimes.

      http://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=5

  • Michel Lebel - Abonné 15 décembre 2012 07 h 35

    Raymond Gravel se trompe.

    Raymond Gravel fait erreur. Ce qui choque le plus les gens, je crois, dans l'affaire Turcotte, c'est que justice n'a pas été rendue. La justice légale certes a été rendue, mais pas celle du coeur ou de la justice naturelle. Ce jugement de cour est une absurdité.

    Oui, il faut croire à la réhabilitation comme aussi au pardon, mais en temps et lieux. Il faut y mettre le temps, tout le temps et la punition(la peine) s'insère dans ce temps. Autrement on banalise le crime, y inclus le meurtre. Aucune société ne peut permettre pareille dérive.


    Michel Lebel
    Ancien professeur de droit

    • François Beaulé - Abonné 16 décembre 2012 13 h 17

      Encore un commentaire intelligent et bien senti de la part du prof Lebel.

      Au contraire, les reproches de l'abbé Gravel qu'il adresse à la mère des victimes sont malvenus. Avant de pardonner, il faut obtenir justice. Raymond Gravel n'a aucune autorité en matière de justice et il serait un bien mauvais psychologue. Il serait malsain qu'une mère pardonne si vite au meurtrier de ses enfants. Et pourquoi faudrait-il pardonner l'impardonnable?

      Il faut plutôt essayer de comprendre. Il faut assumer la réalité comme elle est. Et obtenir un certain niveau de justice. Puis chercher la paix et la sagesse.