Financement des universités - Est-on en train de jeter le bébé avec l’eau du bain?

Nous avons été consternés d’apprendre la semaine dernière que le gouvernement du Québec avait décidé de couper 124 millions dans les budgets des universités de l’année 2012-2013 en cours. Cette compression budgétaire se répercute à l’Université Laval par une coupe de l’ordre de 18 millions. Le problème est que l’année en cours est déjà écoulée aux trois quarts et que plus de 85 % des budgets sont incompressibles à court terme : ils sont constitués de charges définies aux conventions collectives telles que les salaires d’employés permanents ou les frais d’exploitation du parc immobilier tels que le chauffage ou le déneigement. Réduire nos dépenses de 18 millions d’ici la fin avril 2013 équivaudrait à des coupes draconiennes qui remettraient sérieusement en question notre capacité de formation des étudiants dans toutes les disciplines. Maintenir un tel désinvestissement aura l’effet inéluctable de limiter l’accès des étudiants à l’université, cette dernière se voyant privée de ressources essentielles pour un fonctionnement normal.


Or, il convient de rappeler que le développement formidable des activités d’enseignement, de recherche et de création depuis les années 80 a permis à l’Université Laval de contribuer à la formation de personnes hautement qualifiées qui apportent une contribution inestimable à l’innovation économique, sociale et culturelle au Québec, en plus de se qualifier au plan international. On a pu constater, entre autres, l’importance du développement du Parc technologique du Québec métropolitain, largement par essaimage de l’Université Laval. Le développement de milliers d’emplois hautement qualifiés a modifié la structure économique même de la région, qui a connu une évolution remarquable avec une diminution relative des emplois administratifs et une augmentation sensible des emplois bien rémunérés en technologie et en innovation. On a vu également l’effet d’entraînement causé par l’implantation dans le quartier Saint-Roch de multiples unités universitaires, dont celles liées au secteur culturel et aux technologies associées. Que dire finalement du rôle majeur joué par les centres hospitaliers universitaires qui prodiguent des soins de grande qualité à la population (des soins et services de première ligne aux soins surspécialisés), où est formé l’essentiel des professionnels de la santé, tout en étant reconnus comme des pépinières d’innovation dans plusieurs domaines tels que l’infectiologie, l’oncologie, les neurosciences, les maladies cardiorespiratoires et métaboliques, etc.

 

Une discipline


L’Université Laval ne vit pas dans une tour d’ivoire. Nous sommes conscients des défis auxquels est confronté l’ensemble de la société. C’est pourquoi l’Université Laval s’est imposé une discipline qui a permis, au cours des cinq dernières années, de boucler des budgets équilibrés. Des ententes ont été conclues avec les professeurs, les professionnels et les cadres sur le partage des déficits des caisses de retraite. Observant l’évolution, au cours des dernières années, des attributions budgétaires fixées par l’État et des coûts encourus pour la poursuite de notre mission, force est de constater que nous subissons une érosion de notre capacité à accomplir pleinement cette mission. Il n’est plus possible d’en faire davantage, et certainement pas d’ici la fin de l’exercice 2012-2013. L’annonce de la semaine dernière pénalise les universités qui s’efforcent d’atteindre l’équilibre budgétaire et elle apparaît prématurée dans le contexte où le Sommet sur l’éducation n’a pas encore eu lieu.


Considérant l’importance de l’institution universitaire dans la société, considérant son rôle de locomotive pour le développement économique, social et culturel, nous joignons notre voix à celle du recteur Denis Brière et nous dénonçons ces mesures à courte vue, qui nous semblent inapplicables dans la réalité. Nous sommes très inquiets du fait que, dans ses arbitrages en vue de reprendre le contrôle des finances publiques, le gouvernement mette en péril la capacité du réseau universitaire d’assumer pleinement son rôle crucial pour l’avenir du Québec. En conséquence, nous demandons au ministre de l’Enseignement supérieur de reconsidérer sa décision.

***

Les doyens des 17 facultés de l’Université Laval : 
Audette, Marie – Faculté des études supérieures et postdoctorales

Beauregard, Robert – Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique

Bergeron, Rénald – Faculté de médecine

Blais, François – Faculté des sciences sociales

Brouillet, Eugénie – Faculté de droit

Dallaire, Clémence – Faculté des sciences infirmières

Darveau, André – Faculté des sciences et de génie

De Waele, Michel – Faculté des lettres

Dubé, Claude – Faculté d’aménagement, d’architecture et des arts visuels

Dufour, Jean-Claude – Faculté des sciences de l’agriculture et d’alimentation

Fournier, André – Faculté de médecine dentaire

Gendron, Michel – Faculté des sciences de l’administration

Lefebvre, Jean – Faculté de pharmacie

Monette, Marcel – Faculté des sciences de l’éducation

Papillon, André – Faculté de musique

Pelchat, Marc – Faculté de théologie et de sciences religieuses

Thibaudeau, Victor – Faculté de philosophie

9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 13 décembre 2012 05 h 44

    Bravo!

    Bravo! Enfin des universitaires qui prennent la parole(ou le stylo!) et disent "non" à ce gouvernement. Oui! Ce sont bien des mesures à courte vue et inapplicables dans la réalité! Quel exemple d'incompréhension et de non-respect des universités! En être rendu là en 2012!


    Michel Lebel
    Ancien diplômé de l'Université Laval(droit 1966)
    Ancien professeur de droit

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 décembre 2012 16 h 11

      Et on dirait bien que l'ASSÉ sera du côté des recteurs. Vont-ils défiler ensemble contre le gouvernement? De quel côté serait la police, alors?

  • François Ricard - Inscrit 13 décembre 2012 07 h 32

    La commercialisation de l,enseignement supérieur

    Il est beaucoup plus facile de demander plus d'argent que de se remettre en cause.
    Le phénomène de la hausse des frais de scolarité est le symptôme d’une logique de privatisation et de marchandisation des universités, non seulement de leur financement, mais aussi et surtout de leur finalité. On demande à des institutions, jadis dédiées à la formation intellectuelle et professionnelle, de se transformer en catalyseurs de la croissance du capital.
    Les professeurs se désintéressent de l’enseignement pour se consacrer à la recherche, souvent inutile et génératrice d’inflation bureaucratique, au détriment des étudiants
    qui n’en ont tout simplement pas pour leur argent, étant plutôt entre les mains de chargés de cours.
    Le sous-financement est bien plutôt un mal-financement dû au fait que l’on demande à l’université des fonctions de développement économique qui sont étrangères à sa mission fondamentale. L’enseignement manque de plus en plus de ressources et la recherche accapare une portion de plus en plus grande des fonds. Cet accent sur la recherche au détriment de l’enseignement se traduit par un problème de sous-financement de l’enseignement à cause d’un accroissement constant du financement de la recherche.
    Les hausses des frais de scolarité font payer les étudiants pour qu’ils aient le « privilège » de financer la reconversion commerciale de l’université vers des activités qui bénéficient d’abord à l’entreprise.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 13 décembre 2012 08 h 22

    En Outaouais, on se moque de nous!

    Le sous-financement de l'UQO par rapport aux autres universités du réseau de l'UQ a maintes fois été démontré.

    Donc, quand on parle de financement, l'UQO est traitée de façon différente des autres. Par contre, quand on parle de coupures, on est tous égaux.

    C'en est rendu ridicule. On va se faire soigner à Ottawa, On va à l'université à Ottawa (l'offre de l'UQO est plutôt pauvre), même que pour les ambulances, on dépend d'Ottawa.

    En pratique, Gatineau est de plus en plus une banlieue d'Ottawa.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 13 décembre 2012 08 h 26

    @Francois Ricard: la recherche n'est pas une marchandise

    Les équipes de recherche universitaires sont menées par des profs qui se maintiennent ainsi à la fine pointe du savoir dans leur champ de compétence. Cette compétence, que leurs étudiants doivent acquérir, relève tout autant du secteur privé que du secteur public. J'ajouterais que la recherche contractuelle, dans ce contexte, ajoute des cordes à leur arc.
    Je vous souligne qu'en France, on a séparé le corps enseignant du domaine de la recherche, en établissant les grands centres tels que l'INSERM, l'INRA, le CNRS, mais qu'en même temps, on a réduit singulièrement le nombre de transferts technologiques utiles à la société. On n'a qu'à regarder le déclin de la France au plan de la compétitivité et de l'innovation pour le comprendre.

    • David Boudreau - Inscrit 13 décembre 2012 10 h 26

      Il y a une contradiction entre votre titre et vos arguments. D'une part vous dites que la recherche n'est pas une marchandise, mais d'autre part, vous l'inscrivez dans une logique de compétitivité associée au marché des technologie et de l'innovation. Pour ce qui est de l'utilité sociale de la recherche, il ne faudrait pas sauter trop vite aux conclusions. À mon humble avis la discussion est ouverte. À ce sujet, je cite Somin Tremblay-Pepin :

      «Récompenser la réponse aux besoins sociaux utiles

      Il est tout aussi étonnant de prétendre que « ceux qui parviennent à répondre aux besoins sociaux seront récompensés » par le système économique d’aujourd’hui. Il est plus juste d’affirmer que « la capacité de remplir le désir d’une clientèle solvable peut rapporter gros ». Il y a un monde de différences entre ces deux affirmations. Tout le monde admettra que guérir la malaria est plus utile socialement que de guérir la dysfonction érectile. Pourtant, les inventeurs du viagra sont beaucoup mieux récompensés que ne le seront ceux qui trouveront un jour (si leurs recherches sont financées) le médicament contre la malaria. Le désir des uns riches, l’emporte littéralement sur la vie des autres pauvres.»

      http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/ce-qui-just

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 13 décembre 2012 09 h 46

    Les roitelets des tours d'ivoire...

    On croit rêver à lire la prose de ces clercs en toge pourpre se plaindre du sort qui est fait à leurs tours d'ivoire. Pourtant, dans un passé pas si lointain, la désinvolture immobilière de leurs institutions a entraîné moult aberrations portées par des noms abracadabrants : Université de l'Outaouais à Saint-Jérôme, Université de Montréal à Laval, Université de Rimouski à Lévis, Université de Sherbrooke à Longueuil, etc. Tout ça pour marauder des "étudiants" afin d'accroître artificiellement leur financement. J'écris bien artificiellement, car il ne s'agit pas ici d'argent neuf, mais bien des fonds du seul et même contributeur, l'État québécois, bref de l'argent provenant des poches des contribuables.

    Et que dire de l'îlot Voyageur!

    Et que dire des émoluments royaux dont se sont dotés les recteurs de ces doctes doyens. La cerise sur le "sundae" revenant à la rectrice de McGill University. Citons un article de la SRC du 30 mars 2012 : "Selon la compilation, la rectrice de McGill, Heather Munroe-Blum, arrive en tête avec un salaire de base de 358 173 dollars, et de 596 061 dollars en incluant les remboursements de frais, devant Luc Vinet de Université de Montréal (370 937 dollars) et Denis Brière de l'Université Laval (355 244 dollars)." Leur plumage vaut-il de tels ponts d'or? Permettez-moi d'en douter.

    Et après ces doctes goinfres viennent se plaindre que leur trésor est presque vide. Mais sur quelle planète vivent ces savants en us? Dans quelle société, ces puits de science, puisent-ils leurs ressources? Qu'ils commencent par faire le ménage dans leurs écuries avant de demander des comptes à ceux qui les font vivre... si grassement!

    • Michel Lebel - Abonné 13 décembre 2012 10 h 47

      J'ai la perception que la gestion, la recherche à tout prix de revenus, a pris trop de place dans les universités. C'est la course aux étudiants pour des raisons de gros sous(des subventions de l'État). Et puis on s'est lancé dans le développement anarchique de campus à gauche et à droite. Et il y a eu le grand scandale immobilier de l'Ilôt Voygeur de l'UQAM. Bref la course à l'argent et à l'étudiant a fait déraper les choses. Le sens de la mesure et de l'université même est disparu. L'université ne peut être considérée comme une business comme les autres. Et les recteurs ne sont pas des présidents de compagnie!

    • Marc O. Rainville - Abonné 13 décembre 2012 20 h 54

      Que les recteurs acceptent de renoncer à leurs privilèges régaliens. J'espère au moins qu'ils auront la décence de se présenter au futur Sommet avec leur boîte à lunch.