Aide internationale canadienne: dangereux virage

Le discours prononcé le 23 novembre par le ministre de la Coopération internationale, M. Julian Fantino, devant l’Economic Club de Toronto aurait pu très bien, selon nous, être celui du ministre du Commerce extérieur ou, pourquoi pas, les propos du président d’une multinationale canadienne.

Devant un parterre fort attentif, M. Fantino est venu dire que l’aide internationale devrait dorénavant être au service des intérêts commerciaux canadiens. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de Stephen Harper nous a habitués à des changements draconiens dans ses rapports avec l’ensemble de la société civile au Canada. Que l’on se souvienne des coupes sans préavis, au printemps 2010, du financement des groupes de femmes au Canada qui avaient osé critiquer la décision d’Ottawa de ne plus appuyer financièrement dans les pays bénéficiaires de l’aide canadienne les organisations qui reconnaissent le droit à l’avortement. Rappelons-nous la tempête qui a secoué l’organisme Droits et Démocratie ou encore l’étranglement financier de Kaïros et d’Alternatives, qui avaient fortement critiqué l’État d’Israël. Plus récemment, l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), qui regroupe 65 membres au Québec, a déjà exprimé sa vive inquiétude devant des changements dans la politique d’aide mise en place depuis juillet 2010, par le gouvernement conservateur. Après l’entrée en vigueur des nouvelles orientations et de nouveaux mécanismes de financement par l‘Agence canadienne de coopération internationale (ACDI), un grand nombre de groupes ont perdu en totalité ou en partie leur financement, coupures liées à la vision économique et politique du gouvernement fédéral.

 

Transformation idéologique de l’aide


Les travaux d’un chercheur de l’Université de Montréal, basés sur une analyse des 866 partenaires de l’ACDI (2010), confirment deux tendances dans l’attribution du financement de l’aide au développement. La première est que l’ACDI a augmenté significativement son financement à des ONG confessionnelles, et de manière encore plus marquée à celles qui font du prosélytisme. Une deuxième tendance est la régionalisation des financements : les organisations de l’ouest du Canada sont favorisées au détriment de celles de l’est du pays. Pendant que le réseau des organisations de coopération internationale au Québec et au Canada voit son financement se réduire de plus en plus jusqu’à menacer la survie de plusieurs de ses membres, d’autres organisations jouissent maintenant d’un nouveau statut de popularité auprès du gouvernement parce qu’elles cadrent davantage avec l’idéologie des conservateurs.

 

Responsables aussi du monde


La solidarité internationale au Québec, riche d’un demi-siècle de travail qui a aidé à forger un modèle de solidarité axé sur des notions de partenariat et de développement de proximité, a grandement enrichi la coopération canadienne. La vision qui guide notre action s’inscrit dans une démarche de concertation qui nous a menés jusqu’à l’adoption de la Déclaration du Québec lors des États généraux de la solidarité internationale en 2006. Alors que l’engagement de la société civile représente l’expression des voix citoyennes, constituante essentielle de la société, voilà que le gouvernement conservateur la voit non pas comme un apport, mais comme un problème. Nous, organismes de solidarité et de coopération internationales, voulons continuer à jouer un rôle de premier plan et souhaitons faire partie d’un partenariat à part entière avec le gouvernement basé sur le dialogue et le respect de l’autonomie des organisations.

 

Le secteur privé en coopération internationale


Le ministre Fantino, dans son discours de vendredi dernier, exprimait toute l’importance qu’ont dorénavant les entreprises privées aux yeux de l’ACDI. Nous reconnaissons que leur implication peut générer des pratiques nouvelles, fournir des solutions novatrices, faire la promotion et le développement du secteur privé local dans les pays en développement. Le secteur privé peut aussi créer des partenariats avec des acteurs du secteur privé intérieur, faire des transferts de connaissances. Mais tout partenariat entre l’ACDI et ce secteur devrait prendre assise sur des pratiques exemplaires internationales, telles la gouvernance publique et la transparence, et se faire à l’intérieur d’un cadre précis. Il ne doit pas y avoir de confusion entre les objectifs de développement et la promotion des intérêts commerciaux. Loin de nous rassurer à cet égard, les propos du ministre ouvrent grandes les portes au secteur privé et ne renseignent pas sur la manière de mesurer sa contribution à l’atteinte du mandat de l’ACDI, soit de réduire la pauvreté, non pas de se transformer en un instrument au service des intérêts économiques canadiens. De plus, lorsque les entreprises très spécifiquement identifiées comme partenaires de l’ACDI sont les compagnies extractives canadiennes, dont la réputation, il faut le dire, n’est pas toujours très enviable au Canada ni à l‘étranger, il y a de quoi poser de sérieuses questions sur les objectifs que l’on poursuit. Et pendant que l’on déroule le tapis rouge de la coopération internationale à ces entreprises, l’ACDI focalise son attention ailleurs, et la société civile experte sur des questions de développement est écartée du financement. Aucun appel de projets pour elle n’a été lancé depuis plus d’un an et demi.

 

Une agence québécoise de solidarité internationale


Depuis l’arrivée des conservateurs, le dialogue est devenu extrêmement difficile. Si la situation n’est pas très rose également dans les organisations canadiennes, celles du Québec ont particulièrement souffert au cours des deux dernières années. L’absence de financement par l’ACDI est ni plus ni moins en train de déstabiliser le réseau au Québec. Pourtant, plusieurs de nos membres, qui se battent actuellement pour survivre, furent louangés par l’ACDI il y a peu de temps encore, pour leur bon travail en développement. Devant une telle situation, une majorité de nos membres revendique la création d’une agence québécoise dont le financement serait assuré par la portion des impôts du Québec actuellement versés pour la coopération internationale à Ottawa. Il faut souhaiter que la mise en place se fasse dans le dialogue et dans le respect des valeurs de solidarité promues par le réseau québécois, qui a réalisé une histoire extraordinaire de solidarité internationale qui a porté ses fruits depuis cinquante ans.

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3 commentaires
  • Robert Boucher - Abonné 3 décembre 2012 11 h 10

    Tout à fait d'accord avec cette bonne idée...

    ...car si on doit s'inquiéter de la part de plus en plus influente exercée par de grandes entreprises canadiennes sur l'orientation des budgets consacrés à l'aide internationale du Canada, la mise en place d'un Bureau des religions s'y ajoute d'une façon inquiétante, en plus d'une accointance manifeste entre le gouvernement conservateur et une certaine droite religieuse. Une charte de la laïcité au Québec, avec des principes clairs, aiderait sans doute, comme oulil, à mettre sur pied une telle agence québécoise,
    Robert Boucher Saguenay

  • Jacques Morissette - Abonné 3 décembre 2012 12 h 39

    Création d'une agence québécoise.

    Très bonne idée, avec les Conservateurs et l'économie de marché qu'ils essaient d'instaurer d'un océan à l'autre, il serait temps que le Québec prenne son propre envol.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 3 décembre 2012 19 h 10

    La souveraineté quossa donne?

    On peut bien vouloir rapatrier certaines responsabilités d'Ottawa pour les gérer à notre manière, mais si les budgets restent à Ottawa, ça ne fera pas des enfants forts!

    Par deux fois, les québécois ont choisi ne ne pas gérer leurs propres affaires, et ont préférés confier cette tâche à Ottawa.

    Ben c'est ça que ça donne.