Des Idées en revues - Il faut réhabiliter la «culture générale» et en débattre

En octobre dernier, la revue Argument faisait paraître son numéro 15.1, numéro anniversaire destiné à marquer avec éclat les quinze années d’existence d’une revue d’idées qui entend faire de l’essai, au sens fort, libre et littéraire du terme, le fer de lance de sa réflexion sur la société. Quinze ans : tout un exploit pour une publication comme Argument, qui ne reçoit aucune aide de l’État, même si elle peut compter aujourd’hui sur le soutien des Éditions Liber.

Ce numéro, aux airs de manifeste, a pour titre : « Sous peine d’être ignorant. La culture générale en vingt-cinq essentiels ». Il s’agit de réunir, en vingt-cinq entrées - notions, personnages, événements, lieux, oeuvres ou objets -, le bagage culturel minimal que devrait posséder en 2012 tout jeune homme ou toute jeune femme, « sous peine d’être ignorant ». Chaque entrée, choisie par la rédaction d’Argument, a fait l’objet d’un essai bien senti, commandé à un auteur informé, qui explique de quoi il en retourne et en quoi ce savoir est indispensable aujourd’hui. Il faut croire que ce numéro a touché une corde sensible au Québec, puisque le premier tirage s’est écoulé quasi sur-le-champ et que l’éditeur, aussi enchanté que le comité de rédaction, a dû bientôt commander une réimpression - du jamais-vu dans l’histoire de la revue, voire de la plupart des revues.


On entend d’ici les protestations sceptiques, aux accents wikipédiens : l’expression « culture générale » a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? À cette question, et forte de son engagement humaniste, la revue répond par l’affirmative, sans hésitation. Quelle forme doit prendre cette culture générale, comment la définir, comment la transmettre - c’est alors que les interrogations fusent ; certains diront : que les problèmes commencent.


C’est que des pans entiers de ce qui apparaissait autrefois comme un bagage culturel minimal sombrent aujourd’hui dans l’oubli, quand ce n’est pas dans une trouble indifférence qui fait en sorte que le présent lui-même, élevé au rang d’idole, devient indéterminé, intemporel, ou - pire encore - ne sont plus connus qu’à travers une disneyisation culturelle qui transforme la guerre de Troie en heroic fantasy sur grand écran, le président Lincoln en chasseur de vampires et la période médiévale en décor pour contes de fées.


Il est possible en 2012, nul ne s’en émeut, qu’un jeune homme ou une jeune femme dans la vingtaine, disons âgé de 25 ans (et qui aura passé près de vingt ans sur les bancs de l’école) ignore tout ou presque des époques qui ont précédé celle, bénie, où il est né ; que les noms de Bach ou de Freud n’évoquent rien (ou à peu près rien) à ses yeux ; qu’il ne sache pas trop à quoi renvoie le syntagme « Grande Guerre » ou quelle est l’origine des droits de l’homme qui jouent un rôle si central dans la politique actuelle ; qu’il n’ait pas, enfin, une idée un tant soit peu précise de ce que représente la Conquête dans l’histoire du Canada, pour s’en tenir à ces exemples.


Pourquoi ces connaissances (à une époque où l’école elle-même s’en méfie et leur préfère l’acquisition de « compétences » ou une approche permettant, comme on dit, d’« apprendre à apprendre ») paraissent-elles si essentielles ? Autrement dit, quelle est la valeur de la culture dite générale ? À l’appui de ces savoirs partagés, on peut alléguer brièvement au moins trois arguments. Tout d’abord, la culture générale est le socle commun sur lequel se fonde, dans toute société, un dialogue social fécond, socle commun particulièrement important dans une démocratie où la discussion et les débats d’idées, et non l’autorité, sont censés permettre de trancher la plupart des questions ; et cela, faut-il le rappeler, à un moment où les modes et les engouements médiatiques ne sont pas moins déterminants que les diktats de l’Église ou la loi du père d’antan.


De plus, la culture générale, sans cesser bien sûr de se transformer, traverse les siècles et les générations ; elle offre un moyen d’appréhender le monde, non pas comme un espace neutre, géométrique, sans relief et débarrassé de toute dimension historique, mais comme un lieu signifiant, apte à être habité véritablement.


D’un point de vue plus strictement individuel, enfin, la culture dite générale, ou « humaniste », permet de former son jugement. C’est grâce à elle que l’individu peut se repérer dans la réalité complexe et prendre du recul par rapport au présent. La culture générale offre donc un antidote au nombrilisme contemporain. Elle décentre l’individu de lui-même, donnant ainsi un sens plus profond à l’expérience humaine. À l’encontre de tous les conformismes, elle ouvre la question des fins de l’existence.


Il n’empêche qu’au jeu qui consiste à établir une sorte de minimum culturel garanti en 25 entrées, chacun ira de ses préférences, convictions et oublis à corriger. Et la belle assurance affichée par le palmarès de ce numéro ne doit pas faire oublier sa part de doute, même si l’assurance et l’autorité, au sens latin du terme, sont inhérents à l’acte de transmettre, quoi qu’en dise la pédagogie nouvelle. Du coup, la formation des maîtres qui oeuvrent dans nos écoles ne laisse pas d’inquiéter. Comment ceux-là mêmes censés transmettre le savoir peuvent-ils le faire s’ils sont trop souvent en butte à leurs propres lacunes, héritage pervers d’une société paresseuse, insoucieuse, oublieuse, prompte à faire de l’éducation un moyen plutôt qu’une fin ? Et si enseignants, élèves, parents, enfants, professeurs et étudiants ne sont souvent que trop heureux de se noyer dans la cohorte indistincte des « cerveaux disponibles », consommateurs dociles, éternellement insatisfaits - tout en affichant la posture de rébellion et de subversion de mise à notre époque ? On le voit : la question de la culture générale n’engage pas seulement l’école et la famille, mais toute la société.


Des commentaires? Des idées? Écrivez à Antoine Robitaille.

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31 commentaires
  • Caroline Langlais - Inscrite 27 novembre 2012 05 h 45

    Précision

    Merci de spécifier qu'il s'agit de la Conquête britannique laquelle équivaut à une défaite française.

  • Michel Lebel - Abonné 27 novembre 2012 06 h 10

    "Passée date"?

    Grande et grave question que celle de la culture générale. Je me demande si elle est encoree de mise. Est-il trop tard, "passée date", la culture générale? J'ose espérer que non, mais j'ai des doutes.

    Mais sans cette culture, pas de perspective historique, pas de recul. C'est l'immédiat qui domine, c'est l'émotion, le sentiment brut qui gomme la raison. La manipulation devient d'autant plus facile. Le débat vraiment démocratique est quasi impossible.
    Je ne désespère pas, mais je me demande si cette culture générale est quelque chose du passé. Enfin...L'Histoire est bien longue!

    • Hélène Paulette - Abonnée 27 novembre 2012 10 h 37

      Si la culture (elle se doit d'être générale ou n'est pas) est chose du passé, alors il n'y a pas de futur... Mëme wikipédia ne survivra pas; en effet qui va l'alimenter en données? Déjà qu'on y trouve de sérieuses lacunes.....

  • François Desjardins - Inscrit 27 novembre 2012 06 h 46

    À vous aussi de vérifier votre culture...

    En aucune manière je crois les programmes d'apprentissage scolaires, les Programmes de formation, ne nuisent au développement de la culture, et en cette matière comme ailleurs, ce sont les gens qui sont sur le terrain qui font que les choses se font ou ne se font pas.

    Ces documents et autres qui leurs sont complémentaires aident au contraire au développement culturel, si on les étudie, les comprend et surtout, les met en pratique.

    Vraisemblablement vous semblez plutôt en traiter selon des préjugés répandus et tristement récurrents.

    Vous aussi, SVP, faites vos gammes...

    • Paul Gagnon - Inscrit 27 novembre 2012 08 h 27

      Ce que vous dites est obscur, plein de sous entendu. Pourriez-vous en partager davantage avec ceux qui ne sont pas sur le terrain.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 27 novembre 2012 19 h 09

      De quoi parlez-vous au juste? Je n'en ai pas la moindre idée...

      Vous donnez l'impression de détenir des vérités premières que vous n'avez absolument pas envie de partager. Travaillez-vous par hasard pour le Ministère de l'Éducation?

      Vraiment pas très clair, votre affaire... J'y perd mon latin. Dieu merci, ceux et celles de la nouvelle génération qui n'ont pas appris les rudiments de cette langue morte n'ont ici rien à perdre.

  • François Dugal - Inscrit 27 novembre 2012 08 h 07

    «L'approche par compétences»

    La méthode pédagogique appelée «approche par compétences» tue la cultue en fractionnant à l"infini les éléments de la connaissance.
    La culture, par contre, uni tous les éléments de l'apprentissage.
    Notre ministère de l'éducation forme ainsi des citoyens dociles et sans jugement, donc incultes; c'était là le but de l'exercice.

  • Marc Provencher - Inscrit 27 novembre 2012 09 h 06

    Un séduquant se souvient: cette pédagogie n'est pas "nouvelle" du tout !

    «L’assurance et l'autorité, au sens latin du terme, sont inhérents à l’acte de transmettre, quoi qu’en dise la pédagogie nouvelle.»

    Bien d'accord ! Mais d'appeler "nouvelle" cette conception pédagogique qui a l'autorité en horreur, je me demande si ça ne pourrait pas être un résultat de l'ignorance des auteurs ? Car cette pédagogie traîne depuis au moins 40 ans toujours la même thèse rousseauiste simplette, et continue à présenter comme "nouvelle" l'éternelle trajectoire de son doigt autour du même oeuf.

    J'étais enfant, à la fin du primaire, quand des zinzins de la "nouvelle" pédagogie (à ce moment-là, elle était vraiment nouvelle) proposèrent avec insistance de rebaptiser les profs "personnes ressources" et les élèves "séduquants".

    C'est que "professeur" et "élève", voyez vous, connotaient (sic) une relation d'autorité, ce qui est épouvantable. Nos amis avaient découvert la notion de "connotation" (probablement quelque part dans le structuralisme appliqué à la littérature) et cela nourrissait leur croyance militante que le langage est une suite de slogans et qu'en changeant un nom, on changeait la chose. (Ça n'a pas changé: clochards et robineux sont censés être des "itinérants", etc).

    Leur suggestion fut accueillie par un grand éclat de rire. Girerd, dans La Presse, avait pondu une caricacture mémorable, où l'on voyait un "grand" (grand de mon point de vue, un élève du secondaire) répliquer quelque chose comme: "Heille, toé, le séducave !"

    Ce qui frappait surtout les rieurs, c'était l'évidente faute de français, si surprenante pour des gens censés être spécialisés dasn l'enseignement. Car bien entendu, on ne saurait utiliser comme substantif le participe présent d'un verbe pronominal: outre les théories idéologiques farfelues auxquelles ces faux progressistes croyaient dur comme fer, le mot "séduquant" est en soi une erreur.

    Les années suivantes, avec la méthode du Sablier et autres âneries, ce ne fut que l'incessante répétition des mêmes lubies fourvoyées.