Lutter avec des monstres sans en devenir un soi-même

Des vidéos montrant des soldats syriens tranchant les oreilles d’insurgés tombés au combat ont été remises à l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Sur cette photo, l’armée syrienne encercle les corps de deux rebelles dans la ville d’Alep.
Photo: Agence France-Presse (photo) Des vidéos montrant des soldats syriens tranchant les oreilles d’insurgés tombés au combat ont été remises à l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Sur cette photo, l’armée syrienne encercle les corps de deux rebelles dans la ville d’Alep.

«Quand on lutte avec des monstres, on doit veiller à ne pas devenir soi-même un monstre. Quand tu fixes longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme fixe aussi son regard en toi», écrivait Nietzsche en 1886. C’est le défi de toute lutte contre un adversaire a priori pire que soi, c’est-à-dire qui utilise des moyens ou des méthodes qu’en temps normal nous condamnons moralement.

C’est le défi auquel font face les rebelles syriens, pour l’instant avec relativement peu de succès comme en témoigne l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) en diffusant à deux jours d’intervalle des vidéos montrant des exactions commises par les deux camps. La première, tournée et mise en ligne le 1er novembre, montre un groupe d’une dizaine de soldats de l’armée régulière, capturés, allongés sur le sol, roués de coups de pieds puis exécutés sommairement à la mitrailleuse par les rebelles. En réaction à cette diffusion, des militants envoient à l’OSDH deux autres vidéos, plus anciennes, pour rappeler les exactions dont sont également responsables les soldats de l’armée régulière : on les voit exécuter des rebelles et mutiler leurs corps, découpant notamment des oreilles.


Ce n’est ni la première ni la seule occurrence de crimes commis par les rebelles. Cela fait des mois que les organisations de défense des droits de la personne mettent en évidence que des crimes de guerre sont commis des deux côtés. Comme c’était déjà le cas en Libye.


Des crimes des deux côtés


« Ces crimes ne justifient en rien les crimes de l’autre partie », précise aussitôt l’OSDH. En droit, les combattants sont effectivement tenus de respecter les règles du droit international humanitaire indépendamment du comportement de leurs adversaires. En pratique toutefois, cette obligation se heurte à deux intuitions qu’il serait juste d’y déroger en raison soit d’un principe de réciprocité, qui autoriserait à violer ces règles contre un ennemi qui les viole lui-même (application de ce qu’on appelle en théorie de l’argumentation le sophisme du tu quoque, « toi aussi »), soit d’une asymétrie qui ne laisserait pas le choix aux opprimés plus faibles d’utiliser des moyens « non conventionnels » pour avoir une chance contre un oppresseur plus fort (argument couramment utilisé par les terroristes).


Il est facile en théorie de répondre à ces deux objections. Les combattants savent que leur comportement ne devrait pas dépendre de celui de leurs adversaires, et que les crimes qu’ils subissent ne sont pas une bonne raison d’en commettre à leur tour. Ils savent aussi, de manière plus pragmatique, que cette escalade nuit à leurs troupes et à leur image puisqu’elle augmente le niveau de violence de part et d’autre.


Mais tous ces arguments présument la rationalité des acteurs, qui est souvent suspendue dans le feu de l’action. Là où les intuitions, plus profondes, ressurgissent et s’imposent - peu importe alors qu’elles soient discutables puisque l’on n’a pas le temps de les discuter. Ni l’envie, lorsqu’elles sont renforcées par une pulsion de vengeance. Personne n’est à l’abri d’un comportement barbare, pas même les troupes les mieux formées, celles des pays occidentaux qui baignent depuis des siècles dans une culture des droits de la personne.


C’est ce qu’avait montré le massacre d’Haditha en novembre 2005, lorsque des marines américains ont assassiné 24 civils irakiens pris au hasard, hommes, femmes, enfants de 3 à 15 ans, et un vieillard aveugle de 76 ans, pour se venger d’une attaque sur un convoi militaire à proximité d’un village.


Le moindre mal


Ce constat récurrent, qu’une guerre est toujours sale et que des crimes sont commis des deux côtés, ne doit pas pour autant nous faire sombrer dans un relativisme cynique qui égaliserait toujours les deux parties. Car les crimes commis par les insurgés libyens et syriens ne sont pas comparables à ceux commis par Kadhafi et Assad, ni dans leur ampleur ni dans leur raison d’être, puisqu’ils sont motivés par le droit légitime d’un peuple à s’autodéterminer, non par le désir d’un dictateur de se maintenir au pouvoir. Ces différences ne les excusent pas pour autant : il faut les condamner avec la même fermeté. Mais elles expliquent que l’on doive malgré tout soutenir les insurgés.


La structure de l’évaluation humaine, expliquait aussi Nietzsche, est toujours différentielle : choisir A est toujours choisir A plutôt que B, dans un certain contexte. « Ce n’est jamais la lutte entre le bien et le mal, disait également Aron, c’est le préférable contre le détestable. Il en est toujours ainsi, en particulier en politique étrangère. » Cette éthique réaliste est celle du moindre mal. Aujourd’hui en Syrie, et en dépit de leurs crimes, les insurgés sont ce moindre mal.

 

Armer les rebelles


Il faut donc les soutenir, et même le faire de manière plus décisive, en leur livrant des armes lourdes pour hâter l’issue de ce qui est en train de devenir une guerre d’usure. Après avoir longtemps tergiversé, la France va enfin dans cette direction, mais elle reste liée par l’embargo européen qu’il sera difficile de lever puisqu’il faudrait pour cela obtenir l’unanimité des 27 États membres. On peut pourtant considérer que cet embargo, mis en place en mai 2011 pour empêcher les autorités syriennes d’utiliser ces armes contre sa population, a l’effet pervers de nuire à la population puisqu’il empêche le peuple de se défendre contre les armes que le régime se fait de toute façon livrer par la Russie.


Reconnaître que la nouvelle coalition de l’opposition syrienne est « la seule représentante du peuple syrien » et lui livrer rapidement des armes - clandestinement s’il le faut - est la seule manière de précipiter la fin de cette guerre qui, en vingt mois, a déjà fait près de 40 000 victimes. L’enjeu est de taille, car, plus elle durera, plus la rébellion qui lutte contre un monstre risque d’en devenir un elle-même.

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Jean-Baptiste Jeangène Vilmer - Enseignant à l’Université McGill en droit et membre associé de la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQAM

6 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 novembre 2012 06 h 39

    La cause et l'effet

    Où est le problème ? Les marchants d'armes et de puits !

    Nous sommes en 2012 et l'hégémonie de la civilisation est très répendue. Sauf que ! Pas également ! Pendant que nous en Amérique du nord et en Europe flottons sur un nuage inventé de toute part par notre technologie, d'autres ailleurs vivent encore à l'âge de pierre et toutes sortes d'autres stages d'évolution s'étirant de celle-ci à celle-là. Tous les stages ne notre évolution sont encore présent MAINTENANT.

    La cause du problème ? L'ingérence ! Il est impossible d'appliquer nos valeurs, nos façon de faire et notre technologie à des peuples qui ne sont pas rendu à notre stage, par la force ou par la douceur sans faire de grands dommages. C'est aussi dangereux que de mettre une mitraillette dans les mains d'un enfant de 3 ans. Ce que nous faisons !

    Et d'un autre côté, déstabiliser l'équilibre démographique locale en leur montrant à creuser des puits et augmentant par ce fait la possibilité de survie, ce qui cause une pression indu sur les autres ressources environnementales, est aussi dommageable. S'il y en a pour 10, ça ne veut pas dire qu'il y en a pour 100. Et au lieu d'avoir une société qui survi en équilibre, nous avons maintenant un groupe qui meurt à petit feu dans la misère.

    Nous ne pouvons tirer sur l'évolution, elle doit s'apprendre d'une génération à l'autre avec beaucoup de temps. Ça nous a pris des millénaires pour nous rendre où nous sommes, c'est l'évidence même. Et que créons-nous quand nous ne respectons pas le temps : Des monstres ! Nous sommes la cause et voilà l'effet !

  • Denis Miron - Inscrit 19 novembre 2012 08 h 01

    La question qui tue...

    Seriez-vous prêt à soutenir la même logique dans le conflit Israëlo-Palestinien, c'est-à-dire de fournir des armes aux insurgés?

    • Denis Miron - Inscrit 19 novembre 2012 19 h 03

      Donc, on va tenir ça mort en ce qui concerne votre propos. Supposons que vous n'avez rien dit...et passons à un autre appel.

  • Jihad Nasr - Inscrit 19 novembre 2012 08 h 11

    Solidarité monstrueuse

    On l'a vécu depuis toujours: ces conseillers du prince qui, sous le couvert de l'académisme, viennent justifier et recommander les pires choix en politique étrangère sous la bannière d'une fausse et douteuse solidarité.

    Il n'est pas nécessaire de montrer l'inanité de ce texte et sa logique tordue qui est la suivante: alimenter et armer les monstres d'Al-Qaida en Libye et en Syrie parce qu'ils servent les intérêts des gouvernements des pays occidentaux. Ces derniers auront le loisir de les démoniser plus tard, comme ils l'ont fait en Afghanistan

    Deux points: 1) le guerrier de McGill osera-t-il réclamer d'armer la résistance palestinienne, même clandestinement contre les forces d'occupation israélienne?; 2) il y a quelques années, la Chaire Raoul-Dandurand a publié une lettre d'excuse dans un quotidien montréalais après que M. Rachad Antonius ait écrit un article factuel sur les politiques israéliennes. Les responsables de la Chaire prétendaient que l'auteur ne les a pas consultés au préalable. Résultat: M. Antonius a quitté la Chaire. Feront-ils la même chose dans ce cas, ou bien cautionnent-ils la logique guerrière de leur "membre associé"?

  • Richard Laroche - Inscrit 19 novembre 2012 08 h 21

    Ochlocratie et fractionnement du Peuple

    Il est très malsain de relier directement les rebelles insurgés à la notion de "Peuple".

    Le conflit en Libye et la révolution Égyptienne nous montrent bien aujourd'hui que plusieurs "groupes", "tribus" ou "factions" ont participé aux changements politiques, que plusieurs groupes sont encore aujourd'hui à se déchirer le pouvoir et que, malgré l'apparente "cohésion populaire" qui pourrait tromper un observateur extérieur, aucune organisation ne peut prétendre représenter vraiment "le Peuple".

    Cette illusion du "Peuple en cohésion qui cherche à s'autodéterminer" semble être la meilleure excuse de ceux qui désirent s'octroyer le droit divin de déstabiliser des pays afin de servir leur propre intérêt.

    Il est immoral et inacceptable de voir un enseignant titulaire d'une Chaire solliciter la fourniture d'armes dans ce conflit, que ce soit du coté des rebelles ou du coté des autorités en place. Vous savez très bien que ces armes finiront par faire des victimes innocentes.

  • Yves Claudé - Inscrit 19 novembre 2012 13 h 20

    L’insurrection états-unienne/saoudienne en Syrie : à qui profite le crime ?

    Dans son argumentaire en soutien à une insurrection états-unienne/saoudienne en Syrie, qu’il s’abstient de qualifier comme il se doit, Monsieur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer n’échappe pas au piège d’un «relativisme cynique» dont il prétend se distancier.

    L’appel de l’auteur pour une «livraison d’armes lourdes» à l’insurrection, quoiqu’associé à des tentatives de justifications éthiques et politiques, s’inscrit clairement dans une stratégie globale, de déstabilisation du Proche-Orient. Au profit de qui ?

    Un régime saoudien fantoche en Syrie ne serait qu’un pion dans une offensive géostratégique qui menacerait en premier lieu le Liban, pour se constituer en base arrière d’une guerre prolongée contre l’Iran … Voilà pourquoi, la position prise par la France, après son offensive belliciste contre la Lybie, est indéfendable, politiquement et éthiquement, outre le fait qu’elle discrédite radicalement ce que fut la «gauche» française !

    Yves Claudé