La réplique › Jacques Godbout - L’écrivain n’est pas un être d’exception

Mon cher Godbout,


J’ai bien rigolé en prenant acte de votre manière de participer au Devoir des écrivains tout en ayant l’air de ne pas y toucher. Si votre dénonciation du mélange des genres dans le journal qui le pratique une fois l’an est habile, elle fait preuve d’une conception de la littérature et de l’acte d’écrire qui me paraît plus critiquable que celle contre laquelle vous vous élevez.

Vous vous dites un écrivain du XXe siècle d’« avant la confusion des genres, avant le relativisme culturel, quand il existait une hiérarchie des oeuvres ». L’écrivain mineur que je suis estime modestement que vous avez tout faux. Passons rapidement sur la hiérarchie des oeuvres qui existe toujours, quoi qu’on dise. Il y a toujours eu une littérature populaire, une littérature élitiste et une littérature savante. En général, c’est le temps (et parfois la politique) qui se charge de faire le tri et de déterminer ce qui demeurera. Eugène Sue, Maurice Leblanc et Erckmann-Chatrian (pour ne nommer que ceux-là) occupaient le haut du pavé au XIXe siècle. Ils ont sombré dans l’oubli. De leur côté, Lamartine, Chateaubriand et Hugo étaient proches du pouvoir, ce qui leur a valu d’être inscrits de leur vivant au programme des écoles, une police d’assurance contre l’amnésie des masses.


Fait-on preuve de relativisme culturel en croyant que certaines oeuvres publiées à des millions d’exemplaires valent autant que celles qui ne connaissent qu’une diffusion confidentielle ? La notoriété est-elle preuve de médiocrité ? La popularité, symbole de facilité ? Sans doute doit-on et peut-on discriminer ? Mais en vertu de quels critères ?


Plus consternante est cette conception de l’écrivain que vous véhiculez et qui me paraît non seulement dépassée, mais aliénante. Vous associez le mot sacré à la littérature ; on croirait entendre Malraux ou Mauriac (pourtant journaliste). À vous lire, l’écrivain serait l’homme qui sait, un cadeau de Dieu à l’humanité, un démiurge chargé de reconstruire l’univers pour y trouver du sens. Il y a probablement de ça dans l’écriture, je ne le nie pas. Mais c’est à mon avis la part inconsciente de l’oeuvre, celle qui provient de l’éducation, du milieu, de l’expérience de vie, des fréquentations livresques et sociales de l’écrivain.


L’écrivain comme être d’exception (entendre « être supérieur ») est une idée qui nous vient directement de France, où nul prestige n’est plus grand que celui de voir son nom sur une couverture de livre. Si bien, que le métier de nègre au service de ceux qui caressent des ambitions politiques y prospère. D’ailleurs, bon nombre d’écrivains d’ici - vous en connaissez d’ailleurs - caressent toujours le vieux fantasme de publier en France, ce qui représente pour eux l’aboutissement d’une carrière.


Pour ma part, je préfère l’attitude beaucoup plus détendue des anglophones qui regroupent ceux qui font profession d’écrire sous le terme writer. Bien sûr, ils distinguent entre novelist, poet, essayist, journalist, et que sais-je encore. Mais tous sont des writers. En outre, les frontières entre les genres ne sont pas étanches. Une flopée d’auteurs - Hemingway, Capote, Mailer, Miller, Saroyan, Wolfe, Vidal - ont pratiqué le journalisme dans Harpers, The Atlantic, Vanity Fair, Playboy et d’autres publications non littéraires. Quand ils écrivent de la fiction, ils portent leur chapeau de romancier ou de nouvelliste, quand ils rapportent ou commentent l’actualité, ils coiffent leur casquette de journaliste. S’ils passent aussi facilement d’un genre à l’autre, c’est peut-être parce qu’ils envisagent l’écriture comme un métier, pas comme une mission.


Je comprends qu’ici, rares sont les écrivains qui peuvent vivre de l’écriture. Notre marché est minuscule et notre langue, peu parlée en Amérique. Mais ce n’est pas une raison pour se croire né de la cuisse de Zeus. Vous qui avez contribué, mon cher Godbout, à l’érosion des pouvoirs du clergé au Québec, souhaiteriez-vous que les écrivains deviennent nos nouveaux curés ?

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13 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 novembre 2012 05 h 32

    Écrivaintissime

    J'ai lu autant, sinon plus, de profondeur d'esprit dans certains commentaires de 5 lignes écrit par du monde ben ordinaire dans ce journal que par des centaines d'écrivains de bouquins de 2 pouces d'épais cordés en rangs serrés à la bibliothèque. Une idée claire s'énonce facilement et en peu de mots, messieurs de la litérature ! Moins payant par contre !

    • Renaud Longchamps - Inscrit 15 novembre 2012 09 h 33

      Eh bien, quand on veut faire peuple, on tombe à bras raccourcis sur "des centaines d'écrivains de bouquins de 2 pouces d'épais cordés en rangs serrés à la bibliothèque". On reconnaît là l'esprit du paresseux et son amour du pauvre... Bref, il faut avoir le front large de l'ignorant pour avancer de telles sornettes.

    • François LeBlanc - Inscrit 15 novembre 2012 13 h 56

      Connaissez-vous personnellement monsieur Lefebvre pour présumer qu'il n'a pas lu ces « centaines » d'écrivains dont il parle?

      En plus de suggérer qu'il aurait l'esprit paresseux. Du front, vous n'en manquez pas vous-même.

      Farcir un commentaire de références hautaines (« faire peuple », « amour du pauvre ») et d'épithètes désobligeantes, ce n'est guère reluisant. Ni impressionnant.

    • Renaud Longchamps - Inscrit 16 novembre 2012 10 h 58

      Cher Monsieur Le Blanc

      Votre style vous trahit et me rappelle quelqu'un que je connais très bien... À l'évidence, vous employez un pseudo.

      L'opinion de monsieur Lefebvre me rappelle fâcheusement l'époque duplessiste et ses célèbres "joueurs de piano".

    • François LeBlanc - Inscrit 17 novembre 2012 11 h 06

      Si vous le connaissez très bien, vous pourriez lui demander personnellement s'il revendique mon commentaire...

      Monsieur Lefebvre rejoint bien des gens, dont Arthur Schopenhauer et Oscar Wilde : la vérité d'un fait (par extension, la valeur de l'argument, d'une analyse, etc.) n'a rien à voir avec la personne qui l'énonce. Pas nécessaire de faire profession d'écrivain. On peut l'être, ou on peut ne pas l'être.

      Rien à voir avec Duplessis.

    • Renaud Longchamps - Inscrit 19 novembre 2012 12 h 05

      Cher Monsieur Le Blanc

      Vous n'avez pas relevé l'ironie dans mon dernier commentaire... Dommage. Dans mon esprit, celui "que je connais très bien" est toujours celui qui n'a rien à dire. Dans votre cas, l'exemple est patent.

    • François LeBlanc - Inscrit 20 novembre 2012 10 h 29

      Votre prétendue ironie (s'il y en avait une au départ) tombe à plat.

      Entourez-vous donc de gens que vous ne connaissez pas très bien; ils auront des choses à dire.

    • Renaud Longchamps - Inscrit 20 novembre 2012 13 h 57

      Cher Monsieur Leblanc

      Je vous remercie pour le vide absolu dans votre dernier commentaire. Mais vous avez quand même gagné un prix de consolation: deux morceaux de robot.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 15 novembre 2012 08 h 34

    Les grands écrivains.

    Mais si, les curés ont été remplacés puisque nos grosses têtes sont déjà en chaire. Rien n'a vraiment changé, sauf que contrairement aux temps jadis, nos plus talentueux ne comptent plus sur la philanthropie mais sur l'État-providence pour passer de l'autre côté de la balustrade. Le talent, toutefois, n'est plus mesuré par un mécène aux goûts pointus, mais par des membres fraternels et complices de la corporation des lettres.

  • Michel Mongeau - Inscrit 15 novembre 2012 09 h 33

    Et bien plus encore...

    Monsieur Jobin, vous pourriez y ajouter les Sartre, Dostoïesky, Tchekov, Padura ou Camilleri. En réalité, je pense que les écrivains qui ne se sont pas trempés la plume dans l'encre journalistique sont bien plus rares que l'inverse. Et Jacques Godbout, n'a t-il pas signé de régulières chroniques dans l'actualité? En dépit de ses qualités et de son apport significatif à la culture québécoise, Godbout semble persister dans son goût pour les hiérarchies et les postures dogmatiques et un tatinet hautaines.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 15 novembre 2012 14 h 06

    Point de vue d'un non écrivain.

    Le labeur de l'écrivain m'a toujours fasciné. J'adore lire, mais hélas je n'ai jamais réussi à acquérir la discipline intellectuelle et la persévérance exigée à celle ou celui qui exerce le métier d'écrire. Il faut reconnaître que Monsieur Godbout a beaucoup apporté à la littérature québécoise. Cependant, lorsqu'il passe d'écrivain écrivant à celui de pontife ou de critique sur le sujet et l'objet de la littéraure, il généralise en idéologisant la vision qu'il se fait de son métier. Que ce soit Jacques Godbout ou quelqu'un d'autre qui entre dans ce travers, le lecteur que je suis s'ennuie et n'achève pas sa lecture...
    Sans malices.

  • André Le Belge - Inscrit 16 novembre 2012 00 h 04

    Comparaison n'est pas raison

    Ah ben coudonc, comparer Eugène Sue à Victor Hugo!