L’ère Obama du cinéma de diversion

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	Obama ne parvient pas à combler les hautes attentes qu’il a soulevées. Si bien qu’on se lance plus que jamais dans un cinéma de diversion.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo)
Obama ne parvient pas à combler les hautes attentes qu’il a soulevées. Si bien qu’on se lance plus que jamais dans un cinéma de diversion.

Lors de la dernière campagne électorale aux États-Unis, les grands artisans d’Hollywood, acteurs et réalisateurs, ne sont pas tous restés neutres. La forte majorité de ceux qui ont pris position ont soutenu le candidat Obama. Ce qui ne surprend personne : associés depuis longtemps aux « Liberals », peu à l’aise avec les rigidités de la droite, ces artistes considèrent que le Parti démocrate répond mieux à leurs aspirations.


Le président est une personnalité ultramédiatisée qui incarne les hauts et les bas d’une ère forcément tourmentée. Il devient le reflet de l’âme américaine qui se reproduit dans le cinéma. Les présidents occupent d’ailleurs une grande place dans les films. Ils apparaissent en personnages fictifs qui parfois n’ont rien à envier aux héros de films d’action, comme dans Air Force One ou Independance Day. Ou ils sont des personnages bien réels dont le destin tourmenté intéresse les cinéastes : Truman, Kennedy, Nixon, George W. Bush.


Le président est associé aux événements marquants qui se sont déroulés pendant son règne, aux choix politiques qui se sont faits. Son gouvernement donne une couleur à son époque, qui se retrouve dans le cinéma hollywoodien. Certes, il ne faut pas trop extrapoler : le lien entre le cinéma et la politique est toujours subtil et complexe ; les inspirations et les influences des créateurs dépassent le contexte dans lequel ils évoluent. Mais le cinéma d’Hollywood n’est surtout pas indifférent à la politique et l’exprime bien dans de nombreux films.


Aux trois dernières présidences, par exemple, correspondent des films assez différents, malgré le mode de production standardisé du cinéma hollywoodien. Les films de l’ère Clinton montrent bien la confiance rayonnante des États-Unis pendant cette période, alors que le pays venait de remporter la guerre froide et que la paix semblait assurée par le libéralisme triomphant.


La renaissance du film catastrophe rappelle que de nouveaux dangers peuvent survenir à tout moment. Mais l’énergie, la force et la technologie viennent à bout de l’adversaire le plus coriace (au prix de grandes pertes, il est vrai). La politique est abordée avec un léger sourire dans Primary Colors, à la gloire du président Clinton, mais des nuages se pointent dans Wag the Dog, qui dénonce la manipulation médiatique, ou dans Bulworth, qui montre les liens étroits entre la politique et la finance. Le naïf Forest Gump reste peut-être l’un des héros les plus significatifs d’un pays à la recherche d’un optimisme perdu et dont la prospérité reste fragile.


Les années Bush junior ont mis fin brutalement à cette période. Plusieurs réalisateurs sont dérangés par l’attitude arrogante d’un gouvernement qui se lance dans des guerres interminables, par la soumission des médias qui répètent sans les remettre en question les communiqués de la Maison-Blanche et par les valeurs conservatrices qui s’affichent sans gêne. Ceci déclenche l’une des vagues les plus importantes de films politiques dans l’histoire du cinéma états-unien.


Par exemple, Lord of War remet en question la participation des puissances occidentales dans les guerres civiles, Munich critique l’allié israélien, Syriana dénonce l’appui des États-Unis aux dictatures pétrolières, Good Night and Good Luck et Lions for Lambs reprochent aux médias leur soutien servile au gouvernement américain.


Les années Obama font taire les critiques acerbes. Le nouveau président a reçu un appui non équivoque d’Hollywood. Mais sa position reste faible : une droite radicale et déchaînée s’acharne contre le président. Critiquer les politiques d’Obama, trop tièdes aux yeux de beaucoup de progressistes, risque de donner des munitions à la droite. Mais en faire l’éloge ne convient pas non plus, alors qu’Obama ne parvient pas à combler les hautes attentes qu’il a soulevées. Si bien qu’on se lance plus que jamais dans un cinéma de diversion.


Les superhéros triomphent. Trois des quatre champions du box-office en 2012 mettent en vedette ces personnages tirés de la bande dessinée. La réflexion est évacuée dans les combats de ces personnages aux pouvoirs surnaturels contre des ennemis imaginaires. Mais peut-être, en toute candeur, s’agit-il de ce dont les États-Unis ont besoin : un héros parfait, quelqu’un d’autre qu’Obama, qui viendrait stopper un déclin inéluctable ?


En vérité, le deuxième mandat de Barack Obama ne laisse pas prévoir de changements majeurs. La société américaine, divisée entre le centre et la droite radicale, ne cherchera peut-être pas les débats qui risquent d’accentuer les divisions. Le désir d’Obama d’être un président consensuel, sa fragilité qui s’est maintenue par le résultat serré des élections, calmeront probablement les ardeurs subversives. On livrera encore et toujours de spectaculaires divertissements, ce qu’Hollywood maîtrise à la perfection.

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Claude Vaillancourt - Professeur au collège André-Grasset, auteur de Hollywood et la politique, 2012 (Écosociété), il prononcera dimanche matin une conférence devant la Compagnie des philosophes

2 commentaires
  • Patrick González - Inscrit 10 novembre 2012 00 h 12

    Cool !

    "On livrera encore et toujours de spectaculaires divertissements, ce qu’Hollywood maîtrise à la perfection."

    Cool ! Je passe mes journées à réfléchir. Cela fait du bien de s'évader au cinéma. Vivement Iron Man 3. De toute façon, dans trente ans, des profs de cinéma vont décortiquer avec pédanterie les films de super-héros actuels comme ils décortiquent aujourd'hui les westerns d'Howard Hawk et de John Ford que leurs aînés ridiculisaient hier. La culture est sauve !

  • Marc Provencher - Inscrit 10 novembre 2012 16 h 38

    "Cinéma de diversion" contre "cinéma de professeurs" ?

    Ainsi donc, tout en aimant probablement ces films, le professeur Vaillancourt reconduit cette tarte à la crème binaire du soi-disant "cinéma de diversion" contre le "cinéma d'auteur".

    Bien que le ton soit différent, ça me rappelle les profs de cinéma baby-boomers que j'ai dû me farcir au cégep, au milieu des années 80, et qui vilipendaient sans arrêt le méchant cinéma "commercial", c'est-à-dire populaire.

    « Pourquoi fais-tu ce petit cinéma ?», demandait en 1961 Michelangelo Antonioni, pape du "cinéma d'auteur" tant prisé des Cahiers du cinéma, à Dino Risi, maître de la comédie à l'italienne (apogée du cinéma populaire que ces mêmes Cahiers, il va de soi, méprisaient cordialement).

    La meilleure réplique à cette dichotomie qui a décidément la vie dure (elle remonte au temps des letterati qui condamnaient la commedia dell'arte comme "facile" et "vulgaire" !), la meilleure réplique dis-je revient à l'acteur italien Vittorio Gassman (1915-2000) qui a tourné 15 comédies avec Risi.

    « Il y a toujours un soupçon vis-à-vis de ce qui est divertissant: attention danger, ce qui est divertissant appartient à un genre inférieur. C’est une grave erreur, une erreur antique de notre culture officielle. »

    Une grave erreur de notre culture officielle, et voilà.