Politique québécoise - La révolution intranquille

Depuis les rébellions de 1837-1838, le syndrome Louis-Joseph Papineau conditionne notre inconscient collectif. Plus que la défaite, la victoire nous fait peur.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Depuis les rébellions de 1837-1838, le syndrome Louis-Joseph Papineau conditionne notre inconscient collectif. Plus que la défaite, la victoire nous fait peur.

La maladie a parfois ceci de bon qu’elle vous oblige à vous détacher des choses lointaines pour vous préoccuper davantage de celles qui sont proches. J’ai passé la récente campagne électorale assis dans mon fauteuil, devant le petit écran ou devant mon portable, à en suivre les péripéties. J’avoue ne pas avoir compris pourquoi analystes et commentateurs n’ont cessé de dire à quel point cette campagne était fascinante à observer. […]

Durant la dernière semaine de la campagne électorale, qui fut d’un vide absolu, je crois bien que tout le monde avait compris que, peu importe le parti qui serait porté au pouvoir, il n’y aurait guère de changements fondamentaux dans la société québécoise. Les trois grands partis ont donc obtenu, à quelques points près, le même nombre de voix. […]


L’inconscient collectif québécois n’a guère changé depuis 1976 : si notre peuple ne cesse de s’interroger sur son identité, sur sa précarité, voire sur sa fin, c’est que nous vivons toujours le cauchemar de la défaite. Dans une autre société que la nôtre, Jacques Parizeau n’aurait sans doute pas démissionné de sa fonction de premier ministre au lendemain du référendum de 1995. Le premier ministre aurait sans doute eu recours à tous les moyens pour dénoncer les malversations antidémocratiques du gouvernement fédéral. À la limite, il aurait pu déclencher un deuxième référendum.


Dommage pour nous qu’il ne l’ait pas fait puisque, collectivement, nous en eûmes les jambes coupées et avons accepté passivement que ce référendum que nous avons dans les faits gagné devienne une amère défaite. C’est ce que j’appelle le syndrome Louis-Joseph Papineau qui, depuis les rébellions de 1837-1838, conditionne notre inconscient collectif. Plus que la défaite, la victoire nous fait peur. Pourquoi ?


Inconscient collectif fissuré


Peut-être nos élites politiciennes ne savent-elles pas amalgamer les choses proches et les choses lointaines, de sorte qu’il y a là dissociation de la pensée collective. Et quand il y a ainsi dissociation de la pensée collective, il ne peut pas y avoir véritablement de projet de société. Le seul que le Québec s’est donné au siècle dernier, c’est celui de la Révolution tranquille, donc il y a plus de 60 ans. […]


Aujourd’hui, les Québécois paraissent divisés comme ils ne l’ont jamais été, fragiles comme ils ne l’ont jamais été, ouverts à tout et, en même temps, fermés à tout, les choses se passant comme si notre inconscient collectif s’était fissuré, pour ne pas dire fractionné à son extrême limite. Quand un peuple en arrive là, la conscience nationale devient peau de chagrin. […]


Voilà pourquoi je pense que Pauline Marois s’est peut-être fait à elle-même un cadeau de Grec en devenant la première femme de notre histoire à devenir première ministre du Québec. […] Par chance, les péquistes furent élus, mais pour former un gouvernement minoritaire.


On sait jusqu’à quel point le premier mois du gouvernement de Pauline Marois fut chaotique. Il nous a remis en mémoire le gâchis du Mario Dumont de 2007, qui devint le chef de l’opposition officielle. […] On connaît trop bien la suite pour ne pas s’inquiéter de ce que pourra vraiment faire le gouvernement péquiste des projets les plus importants de son programme sur la langue, les ressources naturelles, l’environnement, la réforme fiscale et la culture.


[…] Il ne faut donc pas attendre de miracle de ce gouvernement. Forcé à ne voir qu’aux choses proches, il devra mettre beaucoup d’eau dans son vin, ne serait-ce que pour conserver le pouvoir jusqu’à ce que le Parti libéral renouvelé représente à nouveau un fameux risque non seulement pour le Parti québécois, mais pour l’idée même de l’indépendance.


[…] Faut-il alors désespérer de tout ? Peut-on se réconforter à l’idée que les Écossais tiendront bientôt un référendum sur leur indépendance, que les Basques et les Catalans semblent aussi s’y diriger ? Pas tout à fait. Les Écossais, les Basques et les Catalans forment des sociétés homogènes sur des territoires qu’ils occupent en totalité. Ce n’est pas notre cas au Québec. […]


L’intranquillité


Après les élections du 4 septembre, après le premier mois chaotique du gouvernement Marois et face à la prochaine session parlementaire, ça serait encore faire montre de naïveté que de croire que nous ne vivrons pas l’intranquillité. Majoritaire, le gouvernement du Parti québécois aurait sans doute pu se livrer à une gouvernance souverainiste peu dérangeante. Mais ça ne sera pas le cas, parce qu’il est minoritaire et qu’il n’est pas préparé à gouverner autrement.


Avec des adversaires politiques qui ont tout intérêt à le faire mal paraître, les frustrations s’ajouteront aux frustrations, les turbulences aux turbulences, les crises aux crises, autrement dit à une intranquillité telle que le Parti québécois ne pourra pas y faire face à moins de se réinventer. Si le passé est garant de l’avenir, je doute fort que le Parti québécois y arrive de son plein gré, qu’il sache profiter de cette intranquillité pour en faire une force victorieuse, aussi bien dans les choses proches que dans les choses lointaines. Depuis trop longtemps électoraliste, le syndrome Louis-Joseph Papineau, celui de la défaite, trop profondément gravé en lui, le Parti québécois, même malgré nous, pourrait bien nous forcer à des choix radicaux.

 

Peu de temps devant nous


Nous devons nous y préparer dès maintenant. Voilà pourquoi je propose que nous nous inspirions de ces mouvements de masse qui émergent en Europe, qui rassemblent les femmes et les hommes politiques de toute allégeance, les étudiants et les groupes de pression, les syndicalistes et les entrepreneurs, les scientifiques et les agriculteurs, les intellectuels et le monde dit ordinaire, autrement dit les forces vives de la nation, et cela dans un but commun : sortir de l’intranquillité par une remise en question des institutions, de la bureaucratie qui les parasite, du corporatisme qui en est le corollaire et du grand capitalisme qui force vicieusement le monde à danser en rond.


Nous vivons la fin d’un Moyen Âge et nous avons à inventer la Renaissance. Pour que l’indépendance du Québec devienne une réalité, seul un véritable projet national, donc révolutionnairement intranquille, mais capable de relier les choses proches et les choses lointaines, peut en être le catalyseur.


Nous avons peu de temps devant nous pour mener dans ses grosseurs cette révolution intranquille. Mais si les étudiants ont réussi à créer le « printemps érable », pourquoi un grand rassemblement des forces vives de notre nation ne pourrait-il pas y arriver ? […] On ne vient pas au monde si on ne bat pas avec fureur des mains et des pieds, si on n’apprend pas à hurler ! Un pays, ce n’est pas autre chose que le soi naissant aspirant au nous reconnaissable et reconnu. Jouer de la casserole ne suffit malheureusement pas pour passer de ce soi naissant au nous reconnaissable et reconnu. Comme l’a encore écrit Nietzsche, il faut qu’il y ait transvaluation de toutes les valeurs pour qu’on puisse échapper à l’Éternel Retour du Même. Il m’apparaît urgent qu’on en prenne conscience dès maintenant et qu’on agisse en conséquence !

***

Nous publions une version écourtée d’une conférence prononcée vendredi au Souper-conférence 2012 de L’Action nationale. La version complète sera publiée dans le prochain numéro de la revue.

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Victor-Lévy Beaulieu - Écrivain

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13 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 27 octobre 2012 07 h 39

    Improbable indépendance

    À moins de modifier le sens des mots, on ne devrait pas parler d'un projet d'indépendance, autant en Écosse, qu'en Catalogne, qu'en Flandre, pas plus qu'au Québec d'ailleurs, sans en dégager clairement les principales composantes. Autrement on ne permet pas aux citoyens de faire un choix éclairé. D'autant plus qu'on pourrait soutenir que dans le contexte de la mondialisation, l'indépendance totale est non seulement improbable, mais de devenue pratiquement impossible.
    1- En premier lieu, se pose la question de la devise qui serait utilisée? Une toute nouvelle monnaie ou la monnaie d'un pays amis? Or, on ne peut pas ignorer les défis qu'implique pour les pays membres de la zone euro, la gestion de leur nouvelle monnaie. Il me paraît donc improbable que des "indépendantistes" responsables et rigoureux proposent aujourd'hui que leur région devienne un pays en lançant sur les marchés, une nouvelle monnaie. La mondialisation et la puissance des spéculateurs empêchent que cette option soit sérieusement retenue. Il faut donc s'inspirer des États qui ont eu des devises différentes et des banques centrales autonomes, comme les 50 États membres des États-Unis d'Amérique ou les 17 pays membres de la zone euro également membres de l'Union européenne. La saine gestion d'une monnaie commune amène indiscutablement l'adoption de politiques budgétaires et économiques convergentes, des règles et une discipline comparables, le tout ayant exigé, au préalable un irréversible transfert d'une part importante de la souveraineté nationale vers les institutions communes.
    La théorie et la pratique démontrent qu'on ne peut donc pas parler d'un vrai projet indépendantiste si on envisage de partager la monnaie d'un autre pays. Il faudrait plutôt parler d'un projet d'association politique et de gestion économique harmonisée avec un ou plusieurs partenaires. Vaut-il donc la peine de prendre la voie d'une déclaration d'indépendance pour se retrouver à la fin du processus de négociations dans une sit

    • Djosef Bouteu - Inscrit 27 octobre 2012 14 h 40

      Selon votre logique, pourquoi rester dans le Canada si de toute façon «l'indépendance est impossible»? Elle est donc aussi impossible pour le Canada. Soyons «impossiblement indépendant» en tant qu'état souverain, ça ne devrait pas vous faire peur.

      Soyez cohérent : L'indépendance est aussi impossible pour le Royaume-Uni si elle l'est pour l'Écosse, donc aucun intérêt de rester dans le Royaume-Uni.

      Selon votre argumentaire c'est comme si l'on ne pouvait parler de souveraineté qu'à condition de refuser à-priori de ratifier les grands traités continentaux et internationaux. C'est un raisonnement absurde. Un peuple souverain décide lui-même des traités auxquels il adhère, n'adhère pas ou desquels il se retire.

      Si vous voulez savoir ce que les partis souverainistes proposent pour l'avenir du Québec indépendant, il vous suffit de lire leurs programmes.

      Prétendre que le fait de partager une monnaie revient au statut-quo sur tous les dossier malgré l'indépendance est d'une mauvaise foi poussée à l'absurde.

      Ce n'est pas la monnaie qui décide de la politique d'émissions de GES, de la politique linguistique, énergétique, de ressources naturelles, de protection des écosystèmes, des échanges internationaux en matière de ressources, du droit criminel, de la règlementation routières ou des armes.

      En passant, le Royaume-Uni n'a pas adopté l'euro. Donc on repassera pour vos affirmations infondées d'impossibilité d'avoir sa propre monnaie.

      L'indépendance c'est justement la liberté de faire nos choix en tant que peuple. Vous voudriez que tous nos choix soient faits avant l'indépendance, c'est absurde et impossible. Le Québec ne se figera pas dans le temps le lendemain du référendum. Il y aura ébauche d'une constitution qui pourra être amendée. Elle pourra aussi être signée. (Contrairement à celle du Canada. Même les libéraux ne la signent pas.)

      Encore une fois, allez lire les programmes des partis souverainistes si vous voulez savoir ce qu'ils proposent.

  • Catherine Paquet - Abonnée 27 octobre 2012 07 h 40

    Improbable indépendance

    2- Par ailleurs, la géopolitique vient également tempérer les projets d'émancipation politique et économique. Les régions nouvellement indépendantes ne pourraient pas adopter de politiques de communications, de transport, de défense, d'immigration sans reconnaître impossibilité de créer de toute pièce une enclave isolée au sein d'un continent. Le cas de l'Écosse est intéressant à ce sujet. Un référendum s'y tiendra en 2014. Les paramètres ont été définis après de longues négociations avec la Grande-Bretagne. La question est déjà rédigée: "Désirez-vous que l'Écosse devienne un pays indépendant". Or, les promoteurs de "l'indépendance" devront dire clairement ce que seront les alternatives sur les questions essentielles. Ainsi, l'Écosse ne pourrait pas devenir un pays indépendant et demeurer membre de l'Union européenne. Elle devra en faire la demande. Même chose évidemment pour l'euro. L'Écosse ne pourra pas utiliser l'euro sans être d'abord membre de l'UE et sans se conformer aux mêmes exigences que les autres. Ceci étant, peut-on alors parler d'indépendance?
    Un Québec éventuellement indépendant, adoptant le dollar canadien se retrouverait dans une situation similaire à celle qui prévaut maintenant avec pas plus de poids vis-à-vis du gouvernement fédéral et des autres provinces, sans compter sur de probables mauvaises dispositions de la part des fédéralistes. C'est pourquoi on constate partout que les projets d'indépendance totale ne recueillent guère plus de 30 à 40% d'appuis.
    Ceux qui font la promotion de la souveraineté ont donc le devoir d'offrir à leurs interlocuteurs des indications précises sur les contours de leur projet et sur le fonctionnement ultime de ce nouveau pays qu'ils s'emploient à promettre.

    • Pierre Meese - Inscrit 27 octobre 2012 14 h 45

      Mais alors, pourquoi le Canada a-t-il des politiques différentes à plusieurs égards de celles des États-Unis? Et en quoi un Québec indépendant ne pourrait-il pas se différencier lui aussi de ses voisins? L'interdépendance économique est mondiale et tout le monde fonctionne avec ça. Combien de pays ont alors renoncé à leur indépendance depuis les débuts de la mondialisation? Aucun. Et combien de pays sont devenus indépendants depuis? Des dizaines! Alors se servir de ce minable argument pour discréditer l'indépendance du Québec relève de la malhonnêteté intellectuelle. Pour ce qui est de la monnaie, un Québec indépendant serait parfaitement libre d'adopter la monnaie qu'il veut. Le Canada voudra que le Québec conserve le dollar canadien et sera très accommodant. Pourquoi? Parce que lorsque 8 millions de personnes se débarassent de ta monnaie d'un seul coup, ton économie s'écrase!!!

    • Catherine Paquet - Abonnée 28 octobre 2012 09 h 39

      À Pierre Meese,
      Si vous connaissiez le fonctionnement de la zone euro, vous n'écririez pas "qu'aucun pays a renoncé à son indépendance depuis la mondialisation" , à moins que vous fassiez remonter la mondialisation à la semaine dernière. Observez au moins comment sont contraignantes les politiques économiques et budgétaires que se sont données les pays qui partagent l'euro comme leur monnaie commune.

    • Catherine Paquet - Abonnée 28 octobre 2012 09 h 44

      M. Meese, vous écrivez: "un Québec indépendant serait parfaitement libre d'adopter la monnaie qu'il veut". S.V.P.demandez à un prof d'économie de vous expliquer ce qu'impliquerait de risques le fait pour un Québec indépendant de lancer sa propre monnaie sur les marchés. Et il vous dira que partager la monnaie d'un autre pays, c'est aussi de partager toute une gamme de politiques de gouvernance économique et sociale.

  • Gilles Bousquet - Abonné 27 octobre 2012 09 h 45

    Pas un seul petit grain de

    député libéral ou caquiste au dévoilement de la statue de Louis-Joseph Papineau, à St-Denis-sur-Richelieu ou à la fête Nationale des Québécois le 24 juin.

    Où sont les nationalistes dans ces 2 partis ? Ils se cachent ? Ils ont honte ? Ils ont peur de se faire huer ? Quoi exactement, s.v.p. ?

    • Simon Bouchard - Inscrit 27 octobre 2012 16 h 04

      Ils sont tout simplement apatrides, aucune fierté en leur patrie. Leur seule préoccupation c'est l'argent.

  • Bernard Terreault - Abonné 27 octobre 2012 13 h 55

    Vrai pour 1995

    Je ne suis pas d'accord avec VLB sur tous les points* mais j'ai eu la même déception que lui en 1995 quand on a perdu par un poil, et probablement par la tricherie. Je m'attendais à un "voilà, on y est presque, un autre petit coup de coeur et ça y est", et on a eu "on retourne chez nous pleurer pendant 2 jours, puis on retourne à notre routine, notre job, nos téléromans, notre hockey".
    (* par exemple, Catalogne, pays Basque et Écosse ne sont pas beaucoup plus homogènes que le Québec, il ont aussi des minorités espagnoles ou anglaise, comme nous, ou comme les Russes en Ukraine.)

  • Gilles Bousquet - Abonné 27 octobre 2012 17 h 48

    @ M. Terreault

    C'est rare l'homogénéité chez les peuples, ce ça aide à combattre la consanguinité.