Éducation - Pour la fin des subventions au privé

Le ministère de l’Éducation doit revaloriser l’école publique, écrit Françoise David.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le ministère de l’Éducation doit revaloriser l’école publique, écrit Françoise David.

Imaginez. Vous entrez dans une école secondaire et un élève, préposé à l’accueil à l’heure du midi, vous salue d’un grand sourire et d’un « Bienvenue, madame David ». Vous rencontrez une directrice affable et terriblement attachée à « ses jeunes », comme elle dit. Pour elle, tous les élèves, filles et garçons, ont leur place dans une école qui reçoit des jeunes sans difficultés particulières et d’autres qui ont besoin d’un soutien quasi quotidien.

Vous visitez cette vaste école. Vous faites le tour de plusieurs classes. C’est calme partout. Vous rencontrez des enseignantes et enseignants souriants, aimables, dévoués à leurs élèves.


La bibliothèque est spacieuse, éclairée, propre, accueillante. On y retrouve des oeuvres artistiques créées par des élèves en arts plastiques. Pareil à la cafétéria, où des jeunes ont reproduit des murales à la manière de Riopelle. Dans cette école, on retrouve aussi bien un programme d’études internationales, sans sélection basée sur les notes, que des classes d’adaptation scolaire. Plus de 33 % des jeunes sont issus de l’immigration.


Je demande : « Est-ce que cela entraîne des difficultés particulières ? » La réponse fuse : « De grosses difficultés ? Non. Notre défi est de bien nous comprendre, mais nous recevons l’aide d’associations, l’une regroupant des familles latino-américaines, par exemple. Il n’y a pas de problème de gangs de rues ici et les jeunes vivent bien la diversité culturelle. »


Je poursuis : « Comment réagissez-vous aux problèmes d’intimidation ou de toxicomanie ? Comment encadrez-vous les élèves ? » Réponse : « C’est tolérance zéro pour l’intimidation et nous avons mis au point un protocole d’intervention. D’abord, l’éducatrice spécialisée intervient de concert avec l’école et la famille et, si nécessaire, nous ferons appel à la police. Les drogues ? Le problème, comme partout, n’est pas tant dans l’école qu’autour des bâtiments : dans la rue et les stationnements de commerces voisins. Nous en avons avisé la police de quartier et des enseignants pointent le bout de leur nez dans les endroits critiques pour décourager les vendeurs. Cela demeure un problème, mais quelle école secondaire ne vit pas cette difficulté ?


« L’encadrement : nous proposons à toutes les familles dont les enfants entament leur école secondaire d’aller les rencontrer chez elles avant le début de l’année scolaire. Ce sont des enseignants qui font ce travail. Plusieurs familles acceptent et les jeunes sont rassurés sur ce grand passage qui les rend anxieux. Puis les enseignants-ressources encadrent particulièrement les élèves du premier cycle. On ne les laisse pas à eux-mêmes. Nous avons, par exemple, un agenda électronique hebdomadaire qui indique aux jeunes et à leurs parents les travaux à faire. »


Et les élèves talentueux et plus rapides que la moyenne ? Ils ont accès à certains cours enrichis en mathématiques, français et anglais. Pour d’autres élèves qui peinent à terminer un parcours scolaire « normal » : un programme d’études qui inclut des stages en milieu de travail. On aide ainsi ces jeunes à demeurer à l’école.


Si j’ajoute que cette école secondaire travaille de concert avec la maison de jeunes du quartier. Qu’elle organise pour les élèves de tous les niveaux des sorties culturelles chaque année. Qu’elle est entourée de belles installations sportives partagées avec l’arrondissement et qu’elle offre une formation en activité physique. Que le personnel est stable et ne veut surtout pas quitter cette école. Qu’elle offre aux élèves toute une panoplie d’activités parascolaires allant du club de lecture à la ligue d’impro, en passant par le cheerleading (très populaire chez les filles !) et le cinéma. Sans oublier la radio étudiante.


Alors vous penserez que cette école est, au choix, privée ou bien située dans un arrondissement très favorisé de Montréal. Vous n’y êtes pas du tout. Il s’agit de l’école secondaire Père-Marquette, installée au coeur de l’arrondissement Rosemont -La Petite Patrie. Une école qui n’a pas toujours eu bonne réputation. On disait dans le quartier que c’était un repaire de drogués et de délinquants. Cette rumeur - probablement une autre légende urbaine sur l’école publique - accable encore aujourd’hui un formidable établissement qui scolarisera cette année 960 élèves. Elle n’est pas la seule école secondaire publique injustement caricaturée.

 

Valoriser l’école publique


Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela ? Vous l’aurez deviné, j’ai la plus grande admiration pour ces profs, éducatrices spécialisées, conseillers pédagogiques et directions d’école qui cherchent par tous les moyens à créer un milieu éducatif stimulant et convivial pour les élèves de l’école secondaire publique. Ces écoles ont des moyens limités et sont obligées de faire de petits miracles quotidiens pour que leurs élèves disposent de moyens semblables à ceux du secteur privé.


Une seule sortie culturelle dans une école secondaire publique en milieu peu fortuné est un casse-tête : comment demander 20 $ par élève à une famille au salaire minimum ? On m’a pourtant assuré qu’aucun élève ne se voit privé de sortie parce que ses parents ne peuvent pas payer. Je demande : « Comment faites-vous ? » Réponse : « On s’arrange, on gratte, on cherche du financement. »


Au moment où un débat refait surface sur le financement des écoles privées, il est urgent de se dire une ou deux choses. D’abord, que l’école publique est vraiment sous-financée et que le personnel de ces écoles commence à en avoir assez. Y compris les directions. Deuxièmement, que dans beaucoup de ces écoles, la générosité et la compétence du personnel sont au rendez-vous.


Il serait grand temps que le ministère de l’Éducation revalorise l’école publique et la fasse mieux connaître, surtout aux parents de la classe moyenne traumatisés par certains palmarès. Troisièmement, que la population québécoise finance à la fois un système public et un secteur privé, celui-ci au moins à 60 %. Pourquoi ? Je propose plutôt de diminuer progressivement le financement des écoles privées et de rapatrier la majorité des élèves au public. Et de proposer aux parents de la classe moyenne de s’engager aux côtés des enseignantes et enseignants pour que toutes les écoles publiques, primaires et secondaires, répondent aux besoins de tous les enfants.


Je sens chez la nouvelle ministre de l’Éducation un désir sincère de revaloriser et d’épauler l’école publique. Je lui propose d’aller au fond des choses : combien de temps encore allons-nous collectivement subventionner l’école privée ?

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