École publique, école privée - Quelle liberté de choix au juste?

Les élèves qui ont le plus de difficulté ont vraiment besoin de se retrouver dans les meilleures écoles avec, près d’eux, nos meilleurs éducateurs.
Photo: - Archives Le Devoir Les élèves qui ont le plus de difficulté ont vraiment besoin de se retrouver dans les meilleures écoles avec, près d’eux, nos meilleurs éducateurs.

Selon les données du recensement fédéral de 2006, 36% des familles montréalaises font partie de ceux qu’on nomme « les pauvres ». En même temps, d’autres données, celles-là du ministère de l’Éducation du Québec, fixent à près de 30 % le nombre d’élèves montréalais qui fréquentent un établissement d’enseignement secondaire privé.


Si l’on tient pour acquis qu’un nombre très négligeable de jeunes issus de familles défavorisées ont accès à l’enseignement privé, on réalise que plus de 50 % des « non-pauvres » ont déserté l’école publique montréalaise. Et on peut facilement poser l’hypothèse que ce phénomène de fuite augmente en fonction du statut socio-économique des parents. Je retiens de mes années à la Fédération des établissements d’enseignement privés que, dans certaines municipalités très favorisées de la Rive-Sud de Montréal, plus de 75 % des élèves étaient inscrits au privé.

 

L’exclusion sociale érigée en système


Je pense que, de cet angle, derrière ce qui se joue entre le privé et le public, il n’y a pas qu’une banale question de mécanique de sélection des élèves et de financement, mais autre chose de beaucoup plus fondamental. Il est question de l’érection en système de l’exclusion sociale et de la détermination sociale des résultats scolaires des élèves. C’est l’hypothèque d’un déficit éducatif structurel qu’on fait notamment porter à l’école publique, mais surtout à des dizaines de milliers d’enfants de milieux défavorisés.


On aura beau nous marteler à coups d’éditoriaux qu’il faut d’abord et avant tout préserver le sacro-saint principe de la liberté de choix des parents, l’une des vaches les plus sacrées de l’éducation au Québec, il faudra quand même se demander pour qui existe cette liberté, et quelles en sont les conséquences.

 

Liberté de choix : pour qui ?


Cette liberté n’est pas celle de ceux qui n’en ont pas les moyens. Pas toujours celle non plus des enfants qui réussissent « par la peau des dents ». Pas celle de la très grande majorité des élèves en difficulté d’apprentissage. Pas celle des enfants turbulents, violents, fatigants, intimidants, révoltés ou intoxiqués. Pas celle non plus des enfants des coins de pays où il n’y a pas d’établissements privés. Alors, de qui finance-t-on le choix sans trop poser de questions ?


Un véritable libre choix serait d’ouvrir toutes les écoles à tous les enfants. C’est pourquoi je dis qu’il faut revoir les subventions à l’école privée en se basant sur le principe d’inclusion et de responsabilité sociales. L’école privée, dans le contexte actuel, ce n’est pas un choix, cela ressemble à un privilège. Et on le fait bien sentir aux élèves qu’on expulse en cours d’année ou qu’on ne réinscrit pas l’année suivante parce qu’ils n’ont pas compris qu’un privilège, ça se retire. Où vont ces élèves-là ? Au bon vieux public inclusif.


Pour une école privée inclusive et socialement responsable


Au public, trop d’élèves abandonnent l’école. Au privé, c’est souvent l’école qui fait le choix d’abandonner certains de ses élèves parmi ceux qu’elle avait pourtant sélectionnés, pour des motifs liés à la sous-performance scolaire ou, souvent, aux comportements, aux conduites qu’on juge inappropriés. Ces élèves reviennent au public.


Qu’on subventionne donc les écoles privées à la hauteur de l’accueil qu’on y réserve à tous les élèves. À toutes les catégories d’élèves d’un territoire donné et sans égard aux difficultés ou à la capacité de payer des parents. Qu’on évalue ensuite leur performance non pas en fonction du taux de réussite des élèves de 5e secondaire qui auraient survécu au processus continu de sélection et d’exclusion, mais en fonction de la capacité à mener à la fin de la 5e secondaire tous les élèves d’une cohorte qu’on aura admise en 1re secondaire. Là, et là seulement, on se reparlera de la liberté de choix telle qu’on semble la définir, de ses effets et sa pertinence.


Ascenseur social ou escalier de service ?


Je cite une étude disponible depuis quelques années sur le site du ministère de l’Éducation du Québec : « Contrairement à l’idée reçue selon laquelle ce seraient les bonnes performances d’un établissement scolaire qui détermineraient le choix des parents, une revue des travaux sur la question montre que ceux-ci comptent surtout sur leurs réseaux sociaux. Bien que les parents déclarent formellement fonder leur choix sur la bonne performance de l’établissement, leur attitude indiquerait, selon l’ensemble de ces travaux, que leur décision s’appuie d’abord sur des critères de différenciation sociale et ethnique. »


C’est une citation qui heurte, mais comment ne pas penser à l’école privée, aux programmes particuliers sélectifs, aux écoles internationales publiques et à toutes ces offres où beaucoup de gens s’inscrivent uniquement pour pouvoir dire qu’ils ont été acceptés là où tout le monde n’est pas accepté. Comment ne pas penser à cette phobie qu’on a de l’école des pauvres, des cancres, ou des « grosses polyvalentes ».


Pour beaucoup trop d’élèves des écoles publiques, la première injustice, c’est la naissance. Réparer cette injustice-là n’est jamais simple, ni facile. Pour bien des éducateurs, c’est le travail d’une vie. Un travail rarement récompensé par une mention dans un palmarès. Est-ce trop demander que d’ouvrir les portes de toutes nos écoles à tous les enfants et de demander à nos collègues du privé de pousser solidairement à la roue pour construire une société un peu plus juste ?

 

Le libre-choix a un prix : l’iniquité sociale


Alors voilà, il y a l’ascenseur social pour les uns et l’escalier de service pour les autres. Et il y a des milliers de personnes, des dizaines de milliers de personnes qui sont prêtes à défendre ça. Une question de libre choix, dira-t-on. Pourtant, plusieurs études européennes ont fait ressortir que la liberté de choix, en jetant les bases d’un marché de l’éducation, contribue au phénomène de détermination sociale des résultats scolaires des élèves, c’est-à-dire à creuser les écarts entre les résultats scolaires des enfants de milieux favorisés et défavorisés.


Et curieusement, un des pays européens où les conditions d’exercice de ce choix sont le moins présentes est aussi le pays où les écarts de résultats sont les plus minces entre élèves favorisés et défavorisés. Il s’agit bien sûr de la Finlande, dont on a tant vanté les politiques scolaires.

 

Une école québécoise inclusive


Je n’ai pas à convaincre les politiciens qu’il est important de combattre l’inégalité par des politiques appelant à l’égalité. C’est d’ailleurs le sens même du politique : nous doter d’une organisation sociale qui permette à tous les êtres humains de se développer avec un maximum d’égalité des droits et des chances et de participer à la vie collective. Alors, on choisit quoi ? Une école pour Junior ou un projet de société ? Au nom d’une certaine liberté de choix et d’une compréhension bien élastique de la notion de bien commun, est-ce qu’on continue d’ériger l’exclusion en système, ou est-ce qu’on ouvre toutes les écoles à tous les enfants ?


Si ces écoles privées, qu’on finance à hauteur de 60 %, sont vraiment si performantes et leurs éducateurs si dévoués, pourquoi ne pas leur confier ces élèves qui en auraient le plus cruellement besoin ? Sans ironie aucune, n’y a-t-il pas une certaine logique dans cette idée de confier aux meilleurs éducateurs et aux meilleures institutions les enfants qui en ont le plus besoin, les enfants dont les difficultés sont les plus importantes ?


Finalement, pour bien éliminer toute ambiguïté, je ne suis pas membre d’une secte d’adorateurs perpétuels de l’école publique, non plus que d’un groupuscule de pourfendeurs d’écoles privées. Mais j’ai un parti pris sans réserve pour les élèves, tous les élèves, les beaux comme les poqués. Ceux dont on parle trop et ceux dont on ne parle pas assez. Ceux qu’on affiche sans gêne et ceux qui tombent dans les craques du plancher.


Et par-dessus tout, je crois que les élèves qui ont le plus de difficulté ont vraiment besoin de se retrouver dans les meilleures écoles avec, près d’eux, nos meilleurs éducateurs. Je rêve que cette école soit à distance de marche de chez eux.

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Marc St-Pierre - Directeur général adjoint retraité à la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord, l’auteur a été coordonnateur des services éducatifs pour la Fédération des établissements d’enseignement privés, membre du Conseil supérieur de l’Éducation et directeur d’écoles privées et publiques.

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