Gentilly-2 - La fin de la saga nucléaire québécoise

Quand Hydro-Québec s’est lancée dans la construction de Gentilly-2 en 1973, les modèles standards à eau lourde avaient déjà fait leurs preuves, notamment à la centrale de Pickering, en Ontario (ci-dessus).
Photo: La Presse canadienne (photo) Frank Gunn Quand Hydro-Québec s’est lancée dans la construction de Gentilly-2 en 1973, les modèles standards à eau lourde avaient déjà fait leurs preuves, notamment à la centrale de Pickering, en Ontario (ci-dessus).

L'annonce récente de la fermeture de la centrale Gentilly-2 à la fin de l’année 2012 marque la fin de la saga nucléaire québécoise qui avait débuté cinquante ans plus tôt. C’est en effet en 1963 qu’Hydro-Québec avait repris contact avec Énergie atomique du Canada limitée (EACL), société de la Couronne responsable depuis le début des années 1950 de la promotion et du développement nucléaire au pays.


Après avoir convaincu l’Ontario de se lancer dans cette aventure qui incarnait alors le «progrès» - la construction du réacteur de Douglas Point ayant été décidée en 1959 -, EACL avait intérêt à enrôler aussi le Québec si elle voulait s’assurer que le marché de l’électricité d’origine nucléaire soit pancanadien. De son côté, Hydro-Québec ne voulait pas passer à côté de ce que les discours dominants des années 1950 et 1960 présentaient comme l’énergie de l’avenir. Et les politiciens sont toujours très sensibles aux discours sur les dangers d’être « en retard » sur quelque chose…


Au moment où Hydro-Québec commence à s’intéresser au nucléaire, les ingénieurs d’EACL planchent justement sur un nouveau prototype qui devait diminuer les coûts de construction et de fonctionnement. Alors que les centrales ontariennes fonctionnent avec de l’eau lourde dans le coeur du réacteur (pour ralentir les neutrons) et dans le système de transport de la chaleur produite (le caloporteur), le nouveau modèle envisagé et proposé au Québec utiliserait de l’eau légère comme caloporteur.


En principe cela diminuerait les coûts de façon significative, car l’eau lourde est un produit très coûteux. Hydro-Québec saute alors sur l’occasion de développer une filière nouvelle et de former au Québec des experts dans le domaine nucléaire : c’est le projet Gentilly-1, signé en 1965.

 

Un optimisme technologique démesuré


On oublie souvent de noter que, contrairement au réacteur de Douglas Point, celui retenu pour Gentilly-1 était expérimental et n’existait encore que sur papier, alors que Douglas Point avait eu comme prédécesseur le prototype NPD (Nuclear Power Development). En 1965, de nombreux tests restent donc à faire pour fixer tous les paramètres et se feront en parallèle de la construction.


En théorie, ce réacteur de 250 mégawatts électriques (MWe) serait ensuite développé pour atteindre 500MWe, échelle correspondant mieux aux besoins du marché. Or, on découvre en 1967 que le paramètre qui caractérise la stabilité du réacteur (le coefficient de réactivité du vide) est beaucoup plus élevé que prévu, ce qui le rend instable et élimine la possibilité qu’il puisse fonctionner à haute puissance.


EACL abandonne donc l’idée de construire des réacteurs de type Gentilly-1 de 500MWe, ce qui condamne ce modèle à eau légère. On décide tout de même de terminer la construction pour compléter la courbe d’apprentissage sur ce prototype. Les problèmes avec Gentilly-1 se multiplient lorsque, en 1971, EACL doit vider le réacteur de son contenu d’eau lourde, alors en pénurie, pour l’utiliser dans les centrales ontariennes jugées prioritaires. En 1973, Hydro-Québec s’engage tout de même à construire une autre centrale nucléaire, Gentilly-2, mais en utilisant le modèle standard à eau lourde qui a fait ses preuves en Ontario avec Pickering.

 

Contraire aux prévisions


Les opposants aux centrales nucléaires se sont surtout concentrés sur les questions de santé, de sécurité et d’entreposage des déchets radioactifs. Mais il est aussi important de souligner que la promotion des centrales nucléaires a reposé sur un optimisme technologique et une confiance à toute épreuve dans des prévisions de croissance à long terme qui font aujourd’hui sourire.


Or, non seulement Gentilly-1 s’est avérée, contrairement aux prévisions, trop instable pour avoir un avenir, mais la croissance prévue de la demande d’électricité fut également erronée, car fondée sur des extrapolations optimistes sur un quart de siècle, comme si l’avenir n’était que l’extrapolation à peu près linéaire du présent.


Ainsi, en 1975 Hydro-Québec prévoyait un taux de croissance annuel moyen de la demande de 7,5 % jusqu’en l’an 2000. À un tel rythme, le complexe de barrages de La Grande, une fois terminé au milieu des années 1980 n’aurait plus suffi et il aurait fallu construire un réacteur nucléaire par an entre 1980 et 1985, deux par année entre 1990 et 1995 et trois par an entre 1995 et 2000 !


À la fin de cette période, l’électricité d’origine nucléaire aurait compté pour le tiers de l’énergie électrique produite en 2000, au lieu du maigre 2 % actuel. Bien sûr, les crises de l’énergie de 1973 et de 1979 ont changé radicalement la donne et rendu certains experts moins naïfs quant à la valeur des prévisions sur plus de dix ans.

 

Une technologie rigide et complexe


Étant donné l’incertitude inhérente au futur, il est important de tenir compte de la rigidité plus ou moins grande des choix technologiques. Or, une caractéristique importante de l’industrie nucléaire est qu’elle est très rigide : non seulement il faut une décennie pour construire un réacteur, mais il y a très peu de standardisation et chaque construction est en quelque sorte unique.


Il est alors très difficile de prédire les coûts de construction et les dépassements sont la norme et non l’exception. Non seulement les deux centrales Gentilly ont coûté beaucoup plus que prévu, mais l’usine de Laprade, qui devait être construite pour répondre à la demande d’eau lourde, a elle aussi, vu ses coûts de construction augmenter en flèche alors même que la « demande » prévue ne se matérialisait pas. Le gouvernement Trudeau a d’ailleurs dû faire marche arrière et annuler la construction de l’usine à la fin des années 1970.

 

Choisir la flexibilité technologique


Cette rigidité intrinsèque a des conséquences importantes : pendant la longue période de construction, la demande d’électricité peut varier en raison de crises économiques imprévues ou de changements culturels (prise de conscience de l’importance des économies d’énergie). Or, si un réacteur à moitié construit ne sert à rien, imaginons-en plusieurs en chantier comme le faisait Hydro-Québec en 1975 !


Pour bien saisir le sens de cette rigidité technologique, il suffit de comparer le nucléaire à l’éolien, aux mini-centrales hydrauliques ou encore à l’énergie solaire pour des maisons individuelles. Ces technologies sont moins complexes et plus flexibles : un plan de développement peut s’adapter plus facilement aux fluctuations de la demande et l’ajout de nouvelles éoliennes ou de surfaces solaires sur des maisons peut se faire de façon continue et de façon décentralisée. Aussi, les mises à niveau sont facilement prévisibles pour ces technologies stabilisées, alors que le nucléaire demeure assez imprévisible : on le voit avec les coûts de réparation des centrales qui augmente sans cesse, car l’expérience acquise est peu transmissible et chaque rénovation est en fait assez unique, comme d’ailleurs chaque construction. Sans compter les problèmes de gestion des déchets radioactifs.


Contrairement à d’autres pays, le Québec n’a aucune raison de continuer d’investir dans une technologie qui, après un demi-siècle, n’a pas encore réussi à se «routiniser». En annonçant la fin du nucléaire au Québec, le gouvernement de Pauline Marois a pris une décision rationnelle et courageuse. Tant pour des raisons économiques, de précaution que de planification, mieux vaut miser sur des technologies flexibles qui peuvent s’adapter en cas de révisions des prévisions de croissance.


En ce sens, l’hydroélectricité, associée à l’éolien et au développement de l’énergie solaire, devrait suffire pour répondre à la demande d’énergie. Surtout si l’on fait la promotion de technologies et de pratiques culturelles qui permettent de minimiser la consommation d’électricité.

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Yves Gingras - Chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie de l’UQAM

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