Enseignement de l’histoire - D’une cage de homards à l’autre

Les insurrections de 1837-1838 ont bel et bien entraîné des représailles.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Les insurrections de 1837-1838 ont bel et bien entraîné des représailles.

Sacrilège ! La ministre de l’Éducation Marie Malavoy a osé réclamer que les écoles secondaires fassent une plus large place à la question nationale dans les cours d’histoire. Du coup, l’armada libérale et caquiste s’est levée pour l’accuser de vouloir faire rentrer tous les petits Québécois dans la cage à homards souverainiste… Cette réaction démagogique a de quoi surprendre. N’est-ce pas exactement ce que les libéraux avaient entrepris : faire entrer les petits Québécois dans leur cage à homards fédéraliste ?

Pendant des années, le gouvernement Charest a superbement ignoré les demandes répétées des professeurs d’histoire et des parents qui souhaitaient plus d’histoire du Québec afin que les élèves apprennent enfin d’où ils viennent.


Jean-Marc Fournier et Gérard Deltell n’ont probablement pas vu la vidéo réalisée en 2011 par des étudiants du cégep Lionel-Groulx. Assise sur les marches de l’église de Saint-Eustache où s’est déroulée la fameuse bataille des Patriotes contre l’armée anglaise, en décembre 1837, une jeune fille dit : « Il y a un trou dans mon église et je ne sais pas pourquoi. Je sais quand a eu lieu la Révolution française, je sais en quelle année Guillaume le Conquérant est arrivé en Angleterre, mais j’ignore ce qui est arrivé dans l’église à côté de chez moi. »


Dans cette vidéo, les étudiants citent plusieurs autres événements passés sous silence dans le cours d’histoire réformé : l’Acte de Québec de 1774, l’Acte d’Union de 1840, la conscription de 1917, le rapatriement de la Constitution de 1982…


Deux versions pour une histoire


Comme l’a souligné madame Malavoy, depuis la réforme, l’enseignement de l’histoire met sur un pied d’égalité la question nationale et le féminisme, le capitalisme ou l’américanisme. On l’aura compris, le mot d’ordre du gouvernement libéral, et je caricature à peine, était de proposer aux étudiants une histoire neutre pour ménager les susceptibilités, le Canada, c’est bien connu, ayant deux versions différentes de chaque événement marquant de son histoire.


Par conséquent, il faut éviter d’aborder les aspects de notre passé qui créent des dissensions et enseigner plutôt une histoire « rassembleuse ». On ne devait pas non plus insister sur nos échecs, car cela donne de notre histoire une image « misérabiliste ». La rectitude politique dans toute sa splendeur !


J’aimerais qu’on m’explique pourquoi on enseigne sans état d’âme l’histoire des femmes, des Noirs, des Amérindiens, des groupes ethniques - des récits tout aussi ponctués de défaites et d’humiliations -, alors qu’on escamote l’histoire du Québec commune à tous ? Comme si les jeunes Québécois sur les bancs de nos écoles n’avaient pas de racines. Comme si les jeunes immigrants débarquaient sur une planète historiquement aseptisée, sans valeurs communes. Et après, on s’étonne qu’ils ne s’intègrent pas à leur société d’accueil.


Gommer des pans de l’histoire


Cela me désole qu’en 2012, on en soit encore à traiter de « nationaleux » ceux qui demandent qu’on enseigne l’histoire politique du Québec. Et cela m’enrage qu’on les soupçonne de vouloir fabriquer des petits souverainistes. Gommer des pans de l’histoire, n’est-ce pas aussi servir une cause ? N’ayons pas peur des mots : nous avons assisté, sous les libéraux, à une tentative pour réécrire le passé en effaçant d’un trait les pages qui nous définissent comme peuple différent. Ce ne sont ni les enseignants ni les historiens qui ont inventé le passé. La déportation des Acadiens a réellement eu lieu. La défaite des plaines d’Abraham aussi. Et les insurrections de 1837-1838 ont bel et bien entraîné des représailles aussi cruelles qu’injustifiées.

 

Débats éclairés


Faut-il le rappeler ? Les gouvernements et leurs fonctionnaires qui élaborent les programmes ne sont pas mandatés pour choisir ce qui fait leur affaire et jeter le reste. Les cours d’histoire doivent évoquer tous les faits historiques importants, parce que ceux-ci ont façonné la nation québécoise et qu’ils ont eu - et auront encore - des répercussions sur la suite des choses. N’est-ce pas le sociologue Fernand Dumont qui disait : « Il faut remonter le passé pour saisir le présent » ? Mais Dumont ajoutait : « Notre drame, c’est d’avoir oublié. »


Il est quand même assez absurde qu’à l’heure où les médias et Internet regorgent de reportages, d’éditoriaux et de débats faisant état des enjeux opposant souverainistes et fédéralistes, le seul lieu où l’on en fasse abstraction soit l’école. L’un des buts de l’éducation n’est-il pas de former des citoyens capables de prendre des décisions éclairées ?


La meilleure façon d’y arriver, c’est de dire la vérité, même si elle peut diviser l’opinion. Il est impérieux de fournir à l’étudiant sur le point de quitter l’école secondaire un bon coffre d’outils qui lui permettra, par exemple, d’exercer son droit de vote en connaissance de cause.

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35 commentaires
  • Henri Marineau - Inscrit 13 octobre 2012 02 h 34

    En deux mots...

    Excellent article!

    • Daniel Houx - Inscrit 14 octobre 2012 09 h 10

      Mais, d'un autre côté, le gouvernement Harper fait une très grande promotion de la guerre de 1812.

      On se souvient de ce que l'on veut se souvenir.

  • Michel Seymour - Abonné 13 octobre 2012 07 h 03

    Les éteignoirs de l'histoire

    Micheline Lachance a totalement raison. Nous sommes plusieurs à nous être insurgés contre le programme d'histoire au secondaire dans lequel toute référence à la nation était biffée. Le 28 septembre 2006, j'avais produit un texte qui critiquait le nouveau programme. Ce texte fut cosigné par Denise Angers, Jacques Beauchemin, Éric Bédard, Jean-Paul Bernard, Robert Comeau, Micheline Dumont, Jean-Marie Fecteau, Lucia Ferretti, Alain-G. Gagnon, Yves Gingras, Julie Guyot, Jacques Lacoursière, Yvan Lamonde, Laurent Lamontagne, Josiane Lavallée, Martin Pâquet, Guy Rocher, Jacques Rouillard, Louis Rousseau, Michel Sarra-Bournet et Denis Vaugeois. Cette intervention est pourtant restée sans réponse. Plus récemment, les interventions des porte-parole de la Coalition pour l'histoire (Comeau, Lavallée, Lachance) ont répété l'importance de réinsérer la question nationale dans les cours d'histoire. La réaction ne s'est pas fait attendre. Toute référence à la nation cacherait une obédience "séparatiste" et la Coalition serait noyautée par des nationalistes. Voilà où nous en sommes. Pour être "neutre" et "impartial" dans les cours d'histoire, il faut oblitérer toute référence à la nation et à la question nationale, car ce sont des notions qui servent la cause des souverainistes. Mais c'est justement cette réaction qui est partiale, politique et outrancièrement partisane. Il faut dénoncer cette occultation hypocrite des concepteurs du programme d'histoire au secondaire !

    • Normand Richard - Inscrit 13 octobre 2012 16 h 58

      Nous, fils et filles de Nouvelle-France, avons oublié que l’Histoire s’écrit par les vainqueurs.

  • Éric D'Alo - Inscrit 13 octobre 2012 08 h 33

    Merci!

    Merci Mme pour cet article important! Je suis d'accord avec vous à 100%. Le grand drame du peuple Québécois c'est de ne plus savoir d'où on vient. Voilà, entre autre, d'où vient la difficulté de savoir où on va et surtout, COMMENT on y va.

    Vous avez mentionné une vidéo des étudiants du Cégep Lionel-Groulx parrue en 2011. Pourrait-on avoir ce lien? Ça m'intéresse.

    Encore une fois merci!

  • Richard Morisset - Inscrit 13 octobre 2012 09 h 23

    Pour savoir ou l'on va!

    Je rejouterais ceci, il est honteux qu'une histoire si riche d'une nation qui modela le continent nord-americain, Champlain, Frontenac, Cavalier DeLasalle, Papineau, Delormier, Honore Mercier, Levesque entre autre(ce ne sont pas juste des noms de rues ou ponts!), tout comme les relations privilegiees avec les peuples amerindiens que nos ancetres on su developper soit ignorees. La honte est que nous soyons une nation sans pays car ignorant du courage,l'ingeniosite,la tenacite,la curiosite,la,diplomatie que nos ancetres ont su faire preuve et nous on legue. Les Quebecois doivent connaitre l'heritage que leur passe contient pour honore leurs ancetres, les neo-Quebecois n'attendent que cela pour etre eux aussi fiers de cet heritage et participe activement a la construction de l'histoire de ce beau Quebec.

    Je regarde le Quebec en ce moment qui est en pleine crise de confiance de ses institutions politique (non sans raisons!) et l'histoire se repete: la Ceco ca vous dit quelque chose? Pour bien des gens ils n'en on aucune idee! Voyez-vous, nous sommes capable de bien des choses au Quebec mais en ce moment on s'entre dechire car une bonne partie de la population est ignorante de son histoire et accepte de vivre dans un pays qui a pour but l'assimilation (pas besoin de Duhram, la constitution canadienne suffit!). Quand on ne sait pas d'ou on viens...comment voulez-vous savoir ou vous allez!

    • Paul Gagnon - Inscrit 13 octobre 2012 12 h 59

      Avec ou sans accent!