Matricule 728 – Un cas isolé ou qu’on tente d’isoler?

Une simple intervention pour une bouteille de bière sur un trottoir, qui se termine par une course poursuite dans un appartement, l’arrestation brutale de quatre personnes et la communication de l’agente avec son supérieur, captée à son insu, et rendue publique par les médias. On parle d’un cas isolé. Mais des indices laissent penser que l’agente 728 agit dans un environnement au mieux indifférent, au pire complice face à ses préjugés et sa manière d’intervenir.

Discrimination et profilage

Les spécialistes qui étudient les interventions policières savent que la police n’est pas neutre et impartiale. Comme tout le monde, la police tend à classer les individus dans des catégories, identifiant des individus comme plus respectables que d’autres, certains comme tout simplement méprisables. Le danger de tels préjugés chez la police, c’est qu’elle est armée, formée au combat, et qu’elle procède à des arrestations et porte des accusations.

Si la police vous classe dans une mauvaise catégorie raciale, sociale ou politique, vous êtes plus à risque d’être interpelé, arrêté et brutalisé même si vous n’avez commis aucun méfait, ou pour un méfait insignifiant qui ne devrait pas nécessiter une arrestation. Au contraire, la police sera très tolérante et pourra fermer les yeux sur des méfaits, si vous êtes à ses yeux un citoyen respectable.

Cette discrimination, ou profilage, peut être de type racial, social et politique. Or l’agente 728 a amalgamé de manière très imagée le profilage social et politique en quelques mots. «Toutes les rats […] les gratteux de guitares, toutes des osties de carrés rouges, toutes des artistes astie […], en tous cas des mangeux de marde», a-t-elle dit à son superviseur, au sujet de quatre personnes qu’elle venait d’arrêter à leur domicile pour cette affaire de bière sur le trottoir.

Il y a donc aux yeux de la policière 728 des catégories d’individus méprisables et qu’on peut comparer à des «rats», en raison de leur statut social (artistes) ou de leur identité politique («carrés rouges»). À noter qu’il y a plusieurs années, la commission de la déontologie avait disculpé la même agente 728 d’avoir traité une femme de «grosse noire salope» («fat black bitch»). Considérant sa façon imagée de s’exprimer aujourd’hui, on peut se demander si elle n’avait pas bel et bien utilisé cette insulte raciste, malgré les doutes à l’époque du commissaire à la déontologie. Si c’est le cas, elle pratiquerait en plus le profilage racial…

Pas d’excuses pour l’inconduite

Certes, elle est maintenant réprimandée et le chef de la police, Marc Parent, a exprimé des excuses publiques. C’est que la police ne peut plus excuser platement les abus en évoquant l’épuisement des troupes, comme il était d’usage pendant la grève étudiante. Cette justification évitait de prendre au sérieux les abus en question, qui restaient pourtant des abus selon la loi, malgré la fatigue alléguée... Y compris lorsque l’agente 728 avait poivré sans raison des étudiants dans la rue.

Aucune réprimande, aucune excuse publique, aucune enquête disciplinaire. Elle était sans doute simplement fatiguée. Je crois pour ma part que la fatigue n’y était pour rien, et qu’elle était convaincue que ces étudiants méritaient bien d’être poivrés. Non pas en raison de ce qu’ils faisaient (ils avaient l’air calme et paisible, sur la vidéo), mais en raison de qui ils étaient : des «carrés rouges», des «mangeux de marde», des «rats».

Et ses collègues?

Avec la mention des fameux «carrés rouges» lors de son intervention pour une bouteille de bière, l’agente 728 nous ramène quelques mois plus tôt, au cœur de la grève étudiante. Il y a eu là aussi de multiples expressions du mépris des policiers à l’égard des étudiantes et des étudiants. Professeur au collège de Rosemont, Benoit Jutras présentait dans Le Devoir (2 juin 2012) quelques insultes lancées par des policiers, glanées lors des manifestations étudiantes : «ostie d’vidange», «calisse de chienne sale», «crisse de tapette», «ostie d’lesbienne laide», «crottés d’ostie d’communistes», «gros tas d’marde», «ti-crisse d’obèse», «ostie d’vieille peau». L’homophobie s’ajoute ici au profilage social et politique.

Une journaliste de La Presse ayant rencontré des enquêteurs du SPVM constatait qu’ils «haïssent [d’]une haine profonde» le porte parole de la CLASSE, Gabriel Nadeau-Dubois, et qu’ils partageaient de lourds préjugés envers les étudiants. Enfin, dans le reportage «Les radicaux libres», qui revenait sur les groupes radicaux lors de la grève étudiante (émission Enquête, Radio-Canada, 27 septembre 2012), on apprenait qu’un policier traitait un militant communiste de «crotté», par écrit dans son rapport d’événement, suite à une altercation dans une manifestation.

Peut-on sérieusement penser qu’avec un tel état d’esprit et une telle perception dénigrante des citoyens qui manifestaient devant eux, les policiers intervenaient de manière raisonnable pendant la grève étudiante, dans le respect des normes et du droit ? Bien au contraire, ces insultes révèlent un mépris profond qui n’a pu qu’influencer la manière d’intervenir face au mouvement étudiant, soit avec moins de tolérance, plus rapidement et plus brutalement, et sans ce soucier d’éventuels abus commis par des collègues.

Un cas isolé ?

On comprend alors que l’agente 728 n’est pas un cas isolé. C’est d’ailleurs ce qui explique qu’elle s’exprime aussi librement sur le réseau de communication du SPVM, et qu’elle se sent légitime de partager son mépris avec son superviseur. S’il s’agissait réellement d’un cas isolé, elle n’aurait pas osé s’exprimer ainsi devant ses collègues et son supérieur. Dire maintenant qu’il s’agit d’un cas isolé, c’est encore une fois chercher à se défiler. C’est surtout tenter d’isoler ce cas, pour ne pas qu’il éclabousse l’ensemble du corps policier. Or ce cas vient rappeler douloureusement les nombreux abus commis par la police pendant la grève étudiante, mais aussi et surtout l’impunité dont jouissaient alors les policiers, malgré des cas d’abus avérés.

Ce cas «isolé» confirme en fait le besoin urgent d’une commission d’enquête publique sur l’ensemble des opérations policières, pendant le mouvement étudiant. Nous avions demandé une telle commission, avec plus de 130 professeurs et chargés de cours de diverses universités, dans une lettre parue dans Le Devoir (19 septembre). Cette demande est maintenant portée par plus de 180 professeurs et chargés de cours, mais également par Québec solidaire, par plusieurs syndicats de professeurs et d’enseignants (Association canadienne des professeurs d’Université [ACPU], Syndicat des professeur-e-s de l’Université du Québec à Montréal [SPUQ], Syndicat des professeur-e-s de l’Université du Québec en Outaouais [SPUQO]), par des collectifs militants dont Mères en colère et Têtes blanches carré rouge, par des organismes de défense des droits, dont Amnistie Internationale et la Ligue des droits et libertés et par l’Association des juristes progressistes, sans compter une pétition de 11 000 signatures en mai 2012, et une autre qui compte maintenant plus de 3 000 signatures. Le gouvernement n’a toujours pas réagi. En attendant, qui nous protège de la police?

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31 commentaires
  • Marc Savard - Inscrit 13 octobre 2012 10 h 35

    Ça laisse songeur...

    Faudrait pas que la police oublie que c'est la population qui lui accorde leur statut.

  • Monique Proulx Désy - Abonnée 13 octobre 2012 10 h 42

    Une policière et vingt voitures!

    Quand cette altercation est survenue sur la rue Papineau, une vingtaine de voitures de police se sont précipitées dans les rues de la ville comme s'il y avait un tireur fou quelque part ou un enlèvement d'enfant ou quelque affaire très menaçante. Des dizaines de voitures en sens inverse sur Papineau, d'autres qui traversaient le parc Lafontaine sur le gazon et dans les allées, sirènes hurlantes. Non mais, ils sont fous ou quoi! Il n'y a pas que l'agent 728 en cause dans cette affaire, il semble y avoir tout le corps policier qui manque de jugement. Ils font peur.

    • Marie Christine Cojocaru - Abonnée 15 octobre 2012 20 h 06

      Oui!! Ils sont fous!!

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 16 octobre 2012 09 h 45

      Il faudra ressortir le solgan de jadis: «Méfiez-vous des policiers; ils sont armés et dangereux.»

      Desrosiers
      Val David

    • - Inscrite 16 octobre 2012 22 h 22

      Dans Côte-des-Neiges, il y a quelques années, j'ai été personnellement témoin de l'arrivée de 9 voitures de police pour maîtriser... une adolescente de 13 ans en crise envers ses parents qui voulaient qu'elle retourne en foyer d'accueil. Faut dire que l'adolescente a eu des paroles menaçantes envers sa jeune soeur de 6 ans, de qui elle était jalouse.

      Ah oui. Détail: l'adolescente -et sa famille- sont Noirs.

      J'imagine 2 secondes qu'une adolescente de Jonquière ou de Gaspé ferait accourir 9 chars de police... Impensable.

  • Mario Jodoin - Inscrit 13 octobre 2012 11 h 11

    Banalisation...

    Un autre aspect de la répression des manifestations étudiantes est la banalisation de la violence policière, pour ne pas dire de la brutalité policière, et de sa perception dans la population. Il n'y a pas si longtemps, l'utilisation massive du poivre, des grenades assourdissantes, de la matraque, des arrestations et de toute la panoplie des outils de «contrôle» des foules était réservée à quelques cas isolés (quoique déjà trop fréquents).

    Avec la grève étudiante et le peu de contestation de la part de la population, cette utilisation est devenue quasi quotidienne. Pas étonnant que trop de policiers en viennent à trouver cet usage «normal» et l'utilise sans discernement, comme une méthode routinière de répression.

    • Normand Richard - Inscrit 13 octobre 2012 17 h 44

      Vous avez tout vrai!

      Je revois encore dans les médias Jean Charest et ses ministres féliciter les forces de l’ordre pour leur travail exemplaire contre la violence, l’intimidation et les menaces.

      C’est à croire que la rue (étudiants, professeurs, travailleurs, retraités, avocats, chômeurs…) était devenue l’ennemi.

      En pareil contexte, faut-il s’étonner que des membres des forces de l’ordre à la matraque facile se croient permis de dire et faire n’importe quoi?

    • ghislaine fortin - Inscrite 18 octobre 2012 09 h 13

      Ah oui! "La rue c'est la violence!", "La rue c'est l'intimidation!" (Monsieur Jean Charest, premier ministre du Québec.

      La porte était grande ouverte à tous les abus d'autorité, alors les policiers se sont jetées dedans à pieds joints.¸

      C'était réellent désolant de voir cette orgie de violence et le cas de la policière 728 n'en était que le reflet. Cet événement ne fait que questionner davantage la neutralité apparente et supposée de la police.

  • Monique Girard - Abonnée 13 octobre 2012 11 h 27

    Déception et danger!

    À la lecture de votre article, monsieur Dupuis-Déri, je suis quelque peu déçue. Dans ma grande naïveté, je me disais que cette dame Trudeau était effectivement un cas isolé et qu'elle ne réflétait pas les pensées de ses collègues. Force est de reconnaître, à la lumière des faits que vous soulignez, que la police de Montréal peut être sérieusement atteinte par ses préjugés. On s'attend d'un professionnel qu'il laisse ses préjugés à la l'entrée du poste et qu'il les reprenne à la sortie. Est-ce qu'un psychologue pourrait pratiquer et faire une bonne job s'il catégorisait les personnes en méprisables et en moins méprisables? Certes, le travail de policier n'est pas facile. Ses fonctions l'amène à composer avec les aspects peu édifiants de l'être humain. Il est quand même supposé avoir reçu la formation nécessaire pour y faire face. Et les supérieurs et les collègues? J'ose espérer que l'ensemble du corps policier n'est pas contaminé par le virus du mépris car cela risque d'être dangeureux pour tous les citoyens. À qui faire confiance?

  • Solange Bolduc - Inscrite 13 octobre 2012 11 h 37

    Et que NON!! C'est loin d'être un cas isolé !

    Nous le savons tous: LA majorité des policiers se protègent entre eux! Et peu importe si les droits des individus sont respectés, ils ne doivent pas y perdre la face !

    Et si un individu interpelé n'a pas les moyens de se défendre quand l'émotion ou la surprise l'en empêche, il sera quasi "condamné" !

    À l'individu, il ne lui reste que de vivre avec sa colère, s'il est accusé injustement, et avec les conséquences que cela pourrait entraîner : maladies ou dépressions, etc.

    Personne ne peut oublier de ne pas être cru, et particulièrement quand elle se sait innocente, ou atteinte dans son intégrité!

    Les policiers qui agissent ainsi sont-ils conscients du mal qu'ils infligent à des citoyens plus ou moins sensibles à leur approche "matraque"? Ils ont le bon bout du bâton, croien-ils, et ils en profitent pour se mettre ne valeur : "C'est nous les représentants de l'Autorité, obéissez, et fermez-vous-là !"

    Le drame, c'est que les policiers qui accusent ou jugent une situation, auront tendance à croire davantage ceux qui mentent que ceux qui disent la vérité ! Et une foi cette croyance faussement établie, ils foncent sur l'innocent !

    Chez la personne interpelée de cette manière, la confiance s'effrite envers les forces de l'ordre ! Car, au lieu de lui permettre de se défendre de façon équitable, on lui sert des arguments falacieux, pour lui "clore le bec "! Ce sont ces arguments qu'elle perçoit comme étant faux, mais qu'elle doit accepter comme "vrai " puisque c'est l'Ordre qui les lui dicte !

    En effet, les policiers connaissent, eux, les lois, ce qui les rend infaillibles! Alors que le pauvre citoyen ne connaît encore rien à l'injustice qu'on tente de lui imposer ! Pour ce faire, certains policiers mentent ou justifient leurs interventions ou la raison de ne pas tenir compte des plaintes des citoyens, pour satisfaire leur gros égo!

    Sans compter qu'ils se savent protéger par leur "collègue de route" et leur corporation.

    • Marie Christine Cojocaru - Abonnée 15 octobre 2012 20 h 08

      En Italie, on appèle ça la mafia...