Catalogne - Le chemin de l’indépendance à l’espagnole

Les Catalans sont descendus par milliers dans les rues de Barcelone, le mois dernier, pour réclamer l’indépendance de la Catalogne.
Photo: Agence France-Presse (photo) Lluis Gene Les Catalans sont descendus par milliers dans les rues de Barcelone, le mois dernier, pour réclamer l’indépendance de la Catalogne.

D’abord, la coalition gouvernementale, formée des socialistes (PSC), écosocialistes (ICV-EUiA) et républicains de gauche (ERC), au pouvoir de 2003 à 2010, a voulu doter la Catalogne d’un nouveau statut d’autonomie pour élargir son autonomie politique et fiscale et restreindre les empiétements de Madrid dans sa législation. Le reste de l’histoire est déjà connu : à l’encontre de l’appui du Parlement espagnol et de l’assentiment plébiscitaire de la population catalane (oui : 73,9 %), le Parti populaire (PP), maintenant au pouvoir à Madrid, déposait avant même son entrée en vigueur (août 2006) un recours pour inconstitutionnalité contre le nouveau statut.


Avec pour résultat la réinterprétation de 27 articles et l’invalidation de 14 autres, dont la désignation de la Catalogne comme nation et le statut préférentiel accordé à la langue catalane dans l’administration, les médias et l’éducation.


Devant cet échec, le nouveau gouvernement catalan de Convergence et Union (CiU -centre droit), s’est engagé après sa victoire électorale de 2010 à renégocier le partage des ressources fiscales avec l’État central dans le but de juguler l’immense déficit fiscal de la Catalogne (16 milliards d’euros par an), maintenant la région la plus endettée d’Espagne avec 44 milliards d’euros en 2012 (22 % de son PIB).


Au lendemain de la fin de non-recevoir opposée par le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy, le président catalan, Artur Mas, a annoncé le 25 septembre dernier des élections anticipées qui se feront sur la question de l’indépendance. Deux jours plus tard, le Parlement catalan, par une majorité de 84 voix sur 131, votait une résolution pour la tenue d’un référendum sur l’autodétermination de la Catalogne durant la prochaine législature.


Longtemps confiné à l’ERC, l’indépendantisme a fait son chemin dans la société civile catalane, mais également dans les autres formations politiques. Le soutien à l’indépendance a dépassé pour la première fois la barrière psychologique des 50 % en décembre 2009 (50,3 %, selon un sondage de l’Université ouverte de Catalogne), soit en pleine période d’exaspération populaire en réaction au détricotage constitutionnel du Statut d’autonomie.


Entre 2009 et 2011, des acteurs de la société civile ont mis sur pied des référendums consultatifs sur l’indépendance dans 532 villes catalanes, où 92 % des gens ont voté pour l’indépendance avec un taux de participation moyen de 20 %. À ceci s’ajoute la mise sur pied en 2011 d’une Assemblée nationale de Catalogne qui souhaite regrouper des indépendantistes sur une base individuelle pour conscientiser et mobiliser une majorité de la population.


La manifestation du 11 septembre dernier à Barcelone, où plus d’un million et demi de personnes sont descendues dans les rues pour réclamer la souveraineté, a été rendue possible grâce aux intenses efforts de coordination de la société civile.

 

Voix discordantes


Littéralement remorqués par celle-ci, les partis politiques autonomistes ont été traînés vers l’indépendantiste. Plusieurs dirigeants de CiU se sont positionnés publiquement en faveur de l’indépendance au cours des deux dernières années, brisant le credo autonomiste de leur formation. À commencer par la sortie fracassante de Jordi Pujol, ancien leader convergent et président du gouvernement catalan pendant 23ans, qui dans une comparaison avec le fédéralisme canadien, décrétait l’échec de l’autonomisme dans une Espagne trop centralisée économiquement et trop uniformisatrice sur le plan linguistique et culturel.


L’impossibilité pour la Catalogne de devenir un « Québec espagnol » aurait motivé son passage dans le camp des souverainistes. Également, les écosocialistes ont mis de côté leurs positions fédéralistes - à comprendre ici dans le sens d’une constitutionnalisation du principe fédéral qui n’existe pas actuellement en Espagne - et joint leurs voix à celle des députés de l’ERC, CiU et Solidarité catalane pour l’indépendance (SI) lors du vote de la résolution pour la tenue d’un référendum sur l’indépendance.


Enfin, même à l’intérieur du Parti des socialistes de Catalogne, traditionnellement fédéraliste, de plus en plus de voix discordantes se font entendre : d’abord le député Ernest Maragall a brisé la discipline d’abstention de son parti et voté pour la résolution ; puis, toute la branche socialiste de Lleida (une des plus grandes agglomérations de Catalogne) a soutenu cette même résolution. Dans ce qui reste de partis représentés au Parlement catalan, seuls le Parti populaire catalan (PPC) et le Parti de la citoyenneté (C’s) défendent la position centraliste chère à Madrid, tout en déployant quotidiennement une saisissante rhétorique procastillane. Il existe donc trois projets nationaux en Catalogne actuellement : le souverainisme (indépendantiste ou confédéraliste), le fédéralisme (surtout « asymétriste ») et l’espagnolisme (centralisateur ou partisan du statu quo). Le premier prend de la vitesse au détriment du second, par rapport auquel le troisième fait du surplace.


Pas le fédéralisme canadien


Il faut cependant garder à l’esprit que l’Espagne des autonomies n’est pas le fédéralisme canadien, car en Espagne, la tenue de référendums est une compétence exclusive à l’État central. D’ailleurs, le gouvernement Rajoy a déjà prévenu qu’il utiliserait tous les moyens à sa disposition pour empêcher la tenue d’un référendum en Catalogne, tandis que le gouvernement catalan a promis qu’une consultation aurait lieu avec ou sans l’aval de Madrid. Déjà, les vieux réflexes franquistes ont été exhumés et l’ancien président du PPC et actuel député au Parlement européen, Alejo Vidal-Quadras, a réclamé une intervention militaire en Catalogne à la suite d’une éventuelle déclaration d’indépendance - une déclaration qui a été vertement condamnée au Parlement européen et assimilée aux exactions commises par les régimes du printemps arabe contre leur population respective.


L’indignation entraîne dorénavant 54,8 % de la population catalane vers l’indépendance, selon une récente enquête du quotidien La Vanguardia. Ceci n’augure rien de bon pour l’Espagne qui traverse une grave crise économique. D’autant plus qu’avec l’actuelle campagne électorale au Pays Basque, où le Parti nationaliste basque (PNV) et la nouvelle coalition indépendantiste de gauche Euskal Herria Bildu, qui pourraient former le prochain gouvernement, lorgnent de plus en plus vers la Catalogne. Encouragé par celle-ci, le PNV pourrait bien être tenté de défier la légalité espagnole et de remettre à l’ordre du jour le projet confédéral de libre association du Pays Basque avec l’État espagnol qui avait été jugé anticonstitutionnel en 2008.


L’Espagne comme « patrie commune et indivisible de tous les Espagnols » est un concept jacobin désuet qui doit être dépassé dans le contexte d’une Europe des régions. Sa diversité nationale interne se prête parfaitement à une réforme de type fédéral pour accommoder et habiliter ses nations minoritaires constituantes. Le remodelage de l’État en termes fédéralistes y est un leitmotiv depuis la fin du franquisme.


Seulement, il est peut-être déjà trop tard. De plus en plus de gens en Catalogne sont désormais persuadés que l’indépendance est plus facile à atteindre que la réforme des institutions d’un État admonesté pour sa frigidité par rapport à ses minorités historiques.

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