Le réveil du numérique québécois

Alors que Bernard Landry, dès leur émergence, avait compris l’importance décisive des nouvelles technologies numériques pour le développement du Québec, les gouvernements successifs menés par Jean Charest les ont systématiquement négligées. Pire, sous le faux prétexte néolibéral d’en finir avec la politique interventionniste de l’État, pourtant indispensable dans un secteur naissant d’innovation stratégique, ou par partisanerie politique, ils ont mis fin aux mesures incitatives, qui avaient présidé au lancement de la Cité du multimédia et au développement de nombreuses petites et moyennes entreprises de création de technologies, de services et de contenus multimédias.

Bernard Landry avait su attirer la société Ubisoft en 1998 et avait créé ainsi la dynamique qui a fait de Montréal une capitale mondiale des jeux vidéo. Les gouvernements Charest n’ont pas même dépensé pour les infrastructures numériques les modestes budgets annoncés, ce qui a nui notamment au développement économique de nos régions éloignées.


Le financement du médialab québécois Hexagram a été aboli. Le Québec, qui était un pionnier du développement numérique et s’apprêtait à en tirer un avantage majeur dans toutes ses activités industrielles, commerciales, éducatives, culturelles et touristiques, a pris pendant l’époque Charest un retard inquiétant.


Nous avons dépensé des milliards dans l’informatisation des services en santé publique sans succès. Nous en sommes revenus aux mines et aux ressources naturelles, alors que la recherche technoscientifique et la nouvelle économie dépendent de plus en plus directement de l’avantage numérique.

 

Des dossiers urgents


Il a fallu à beaucoup d’entre nous une conviction aussi forte que légitime pour survivre à cette traversée du désert de neuf ans et maintenir le cap. Nous avons encore des forces et des expertises remarquables, mais il est grand temps que l’État québécois reprenne l’initiative numérique dont dépend notre avenir. Les dossiers à traiter sont nombreux et urgents.


Les infrastructures d’abord, car nos réseaux nécessitent des investissements basiques en sécurité, haute vitesse et largeur de bande à l’échelle du Québec et en priorité pour les régions éloignées. Il nous faut nous réapproprier nos outils numériques, notamment dans le domaine des communications, sous peine d’aliéner notre propre marché intérieur aux mains des groupes étrangers. Il faut aussi soutenir les petites entreprises de multimédia, innovatrices et créatrices d’emploi. L’éducation, notamment au secondaire et dans les collèges, nécessite une politique de développement de contenus pédagogiques de qualité et de formation des enseignants.


Les universités ont un rôle majeur à jouer en recherche et développement. Notre situation de minorité dans l’ensemble anglo-saxon nord-américain exige que nous développions notre langue et notre culture identitaire en ligne, sous peine de subir l’impact numérique et l’uniformisation de la puissance linguistique et culturelle de nos voisins.


L’essor du tourisme dépendra de plus en plus de la qualité de nos outils numériques promotionnels et de services. Notre gouvernance en ligne permettra à l’État québécois de gagner beaucoup d’efficacité tout en réduisant ses coûts de gestion. Un accès ouvert aux données administratives (« gouvernement ouvert ») dans plusieurs domaines nous aidera à lutter plus efficacement contre la corruption.


Le numérique, c’est aussi un symbole générationnel, qui stimule l’esprit d’innovation et de création, de plain-pied avec la culture des nouvelles générations. Et c’est un outil d’intégration démocratique et d’égalité sociale, dont nous ne pouvons pas nous priver. Nous avons un nouveau gouvernement, capable de relancer la vision stratégique que nous avions il y a dix ans, mais qui a été malencontreusement interrompue par neuf années d’un pesant sommeil.

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2 commentaires
  • Marc Ouimet - Abonné 24 septembre 2012 08 h 09

    Merci M. Fischer...

    Pour cette réflexion succinte, précise et des plus pertinentes. Pour avoir lu vos livres je vous sais visionnaire en la matière, ce qui ajoute à la déprime de constater à quel point le Québec, pourtant à l'avant-garde il y a 10 ans, a du retard à rattraper sur le terrain numérique. Espérons que M. Duschesne, à qui incombe maintenant la responsabilité de la Technologie, ne sera pas submergé que par la question universitaire (très importante en elle-même, mais qui est aussi un milieu plutôt conservateur qui profiterait aussi d'un certain changement de culture dans l'intégration du numérique à ses pratiques - notamment en sciences pures (certaines avancées existent déjà) et en sciences humaines (où le retard et l'absence de vision sont crasses).

    Vivement une stratégie numérique nationale et que les principes du libre et des données ouvertes soient intégrées par les pouvoirs publics. Ce ne sont pas des gadgets, ce sont des technologies dont la logique peut nous permettre d'envisager un rapport différent aux échanges (d'information, de services, voire de produits) qui comporte un potentiel quasi-révolutionnaire. Faut seulement un peu de vision, et les moyens pour la mettre en oeuvre. Nous sommes plusieurs acteurs du Web solidaire à déjà oeuvrer en ce sens, ce serait bien de recevoir un minimum d'appui du gouvernement.

    À bon entendeur, salut!

  • France Marcotte - Inscrite 24 septembre 2012 15 h 28

    Volontairement?

    Ce gouvernement libéral auquel on a échappé de justesse aurait voulu retarder et aliéner le Québec à la marche de l'évolution et de l'affirmation de soi qu'il ne s'y serait pas pris autrement qu'il l'a fait.