Voter au-delà du coeur…

Le chef d’Option nationale, Jean-Martin Aussant
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le chef d’Option nationale, Jean-Martin Aussant

J'admire profondément le travail qu’effectuent Québec solidaire et Option nationale, deux « tiers partis » du cirque politique québécois. Bien sûr, il y a leurs idées, mais mon enthousiasme les transcende. C’est plutôt leurs convictions.


Depuis de très nombreuses années, la gouvernance de l’État québécois est assumée par deux partis qui s’échangent le pouvoir, deux partis qui, lorsque pointe le spectre des élections, tendent à dangereusement se centraliser à des fins évidemment électoralistes. Ces formations tentent de rallier un peu tout le monde à leur bannière respective, flirtant par moment avec un progressisme en demi-teintes, et par d’autres avec un conservatisme confortable.


Et, toujours, la langue de bois est maniée, langue dont l’écorce doit sérieusement commencer à s’éroder. Une fois sur le trône, ces partis s’alignent librement, mais très subrepticement, dans la direction affectionnée par leur chef ou par les leaders du caucus, et ce, toujours derrière des allures centristes aux relents amers.

 

Convaincre plutôt que berner


Québec solidaire et Option nationale, pour ne nommer que ceux-là, ne travaillent pas constamment avec cette peur de déplaire à la majorité molle. Ils ont des idées, souvent très claires, et ne jouent pas avec la rhétorique pour tenter de convaincre ceux qui n’y adhèrent pas. Idéologiquement, ils sont, du moins en apparence, transparents. Certes, ils cherchent à convaincre, mais, à mon humble avis, pas à berner.


Selon ces partis, l’éternel tango du vote stratégique n’a pas de fin et condamne l’Assemblée nationale à demeurer sous l’emprise de cette politique insipide et sans engouement réel que promeuvent les vieux partis, dans lesquels ils incluent, à juste titre, la Coalition avenir Québec - il suffit de regarder la composition du parti pour que s’effrite toute illusion de nouveauté : un technocrate péquiste et quelques adéquistes nostalgiques de l’ère Duplessis ne sont pas garants de changement.


Ainsi, pour que le Québec puisse s’extraire de ce carcan, briser les liens qui le contraignent à l’immobilisme, il faut y injecter une bonne dose d’idées polarisées, de convictions fortes, bref soulever un vent de fraîcheur sur un Québec à la croisée des chemins. C’est ce que Québec solidaire et Option nationale proposent.

 

L’expérience du NPD


Sans oublier l’argument selon lequel un vote stratégique, en contribuant à la pérennité du bipartisme, ne permet pas l’arrivée de nouveaux joueurs sur l’échiquier politique. Ce n’est que grâce à un refus généralisé de cet argument stratégique que le Nouveau Parti démocratique du défunt Jack Layton a réussi à obtenir un appui massif. Or, cet appui a incontestablement propulsé les conservateurs vers une majorité déterminante.


C’était le prix à payer pour permettre aux louveteaux du NPD de grandir et de pouvoir ainsi lorgner la chefferie de la meute. C’était le coût de l’espoir, l’espoir d’un éventuel mâle alpha orange plutôt que rouge ou bleu.


Je n’ai qu’à une seule reprise eu la chance d’exprimer mon droit de vote, cette action qui par-dessus tout porte le lourd fardeau de garantir le caractère démocratique d’une société. C’est peu. Surtout trop peu pour que j’en sois rendu au point où l’appellation « vote stratégique » m’induise machinalement une nausée nerveuse.


Or, je comprends parfaitement la dialectique que Québec solidaire et Option nationale soutiennent. J’y adhère. Comment progresser autrement ? Comment sortir le Québec d’un marasme qui, avouons-le, est inquiétant ? Comment mettre fin au cynisme, au désintérêt général des citoyens envers le fait politique ?


René Lévesque disait que les partis politiques devraient être générationnels. Qu’ils portent les idéaux d’un temps, d’une conjoncture, d’une réalité. C’est justement Jean-Martin Aussant, dont les épaules s’avèrent surplombées d’une tête intéressante, qui le soulignait.

 

Un scénario à éviter


Il y a cependant un hic. Je l’évoquais plus haut. Le coût de l’ascension d’un progressisme qui, sans être neuf, est ô combien rafraîchissant sur la scène fédérale était celui du couronnement unilatéral des conservateurs. C’est un lourd tribut. Un tribut qui nous a coûté, ou nous coûtera, pardonnez-moi ce bref épisode de pragmatisme, quelques milliards en avions de chasse pour défendre notre Nord chéri (ou plutôt les hydrocarbures qu’il renferme), un discrédit planétaire pour s’être retiré du Protocole du Kyoto, quelques portraits de la reine et bien d’autres.


Je ne peux ainsi m’empêcher d’imaginer semblable scénario s’il advenait une division du vote (et les guillemets sont importants) « de gauche » au Québec. Il suffit de jeter un oeil aux chiffres pour concevoir que le vote en faveur de tiers partis soutirerait au Parti québécois quelques circonscriptions. Ce vote pourrait-il permettre aux libéraux de conserver la mainmise de notre gouvernance ?


Un geste douloureux


Je ne suis ni augure ni haruspice. Je ne peux pas prévoir l’issue du scrutin de mardi. Je sais, toutefois, que si je votais dans un comté où la lutte est brûlante entre le cyan et le magenta, je devrais sans doute poser un geste douloureux. Ce billet n’est pas, vous l’aurez compris, un désaveu envers les tiers partis.


Mon coeur est bien ancré, la corde tendue à bâbord, le long du navire. Ce même coeur qui est témoin avec une exaltation nullement camouflée de l’ascension des Amir, Françoise et Jean-Martin de notre théâtre politique. De la résurrection de l’implication citoyenne en politique.


Or, pour se décrasser d’une décennie de malversations, pour empêcher certains mécanismes de se cimenter et pour déloger le Québec de sa tangente dangereusement néolibérale, j’ai l’impression qu’il faut peut-être prendre des décisions difficiles. Qu’il faut peut-être aller au-delà du coeur.


***
 

Xavier Morand Bock - Corédacteur en chef du magazine La Chemise

10 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 4 septembre 2012 07 h 16

    Le marketing langagier très stratégique et très narcissique de QS !

    Tout en partageant passablement le point de vue de Monsieur Xavier Morand Bock sur la nécessité d’effectuer un vote en prenant en considération la société réelle et ses enjeux, je n’arrive pas au même constat en ce qui concerne la «langue de bois»… En effet, celle-ci n’épargne pas non plus des formations comme QS, même si la stratégie linguistique héritée des racines organisationnelles de ce parti (groupes « ml » des années 1970) a été rénovée sous la forme d’un marketing classique.

    Ainsi, sur les affiches surdimensionnées des candidats de QS que j’observe (dans le centre-ville de Montréal, entre autres), qui confinent dans ma réception à la même agression visuelle que les publicités commerciales de tous genres, est apparu le slogan «Je vote avec mon cœur».

    Cette stratégie consistant à opposer un vote en faveur d’un autre parti (lire «le PQ»…) qui ne saurait être d’une autre nature que bassement, vilement «stratégique», et d’autre part un supposé vote du «cœur» qui serait nécessairement du côté de la bonté, de la générosité, de la chaleur contre la froideur des autres choix électoraux, cela ne révèle-t-il pas une étonnante prétention à détenir le monopole de la vertu ?

    La projection publicitaire de ce narcissisme expansionniste d’une frange vertueuse de la petite-bourgeoisie, classe intermédiaire, classe caméléon aspirant à être la gérante du consensus et des conflits sociaux, a-t-elle des limites que la décence pourrait, stratégiquement, baliser ?

    Yves Claudé

  • Mario K Lepage - Inscrit 4 septembre 2012 07 h 20

    Pas à vendre!

    Pour moi, voter statégique, c'est renier ses convictions. En 1970, le PQ n'aurait sans doute pas eu quelques députés, si les gens avaient voté statégique au profit de l'Union Nationale ou autres partis. Ces quelques députés ont ouvert la voie à d'autres par l'entremise de leurs idées et de leur projet collectif! Malheureusement, ce parti ne fait que du sur place comme ses adversaires et la prise du pouvoir demeure leur principale priorité au lieu du défi et du courage du changement véritable!
    Mr Morand Bock, pour plusieurs électeurs, Parti Libéral et Parti Québécois, c'est bonnet blanc, blanc bonnet... Je n'ose même pas écrire sur la Coalition, une bandes d'arrivistes et de fumistes!
    Mon vote n'est pas à vendre, ma conscience encore moins...

  • France Marcotte - Abonnée 4 septembre 2012 08 h 25

    C'est chimique

    «Québec solidaire et Option nationale, pour ne nommer que ceux-là, ne travaillent pas constamment avec cette peur de déplaire à la majorité molle.»

    Je crois que c'est finalement d'un professeur de chimie dont nous aurions besoin pour analyser la situation et la traduire en équation.

    Sur l'échelle du temps, plus les partis se rapprochent du pouvoir, plus ils ont à perdre et plus ils tendent vers le centre et l'immobilité.

    • Daniel Côté - Inscrit 4 septembre 2012 10 h 09

      Faut croire qu'en s'approchant du pouvoir, la langue de bois vient devient une nécessité.

      Il semblerait qu'une bonne partie de la population aime la langue de bois et les stéréotypes parce qu'on a pas besoinde trop penser et c'est réconfortant!

      La plupart des gens vivent mal avec le doute....

    • France Marcotte - Abonnée 4 septembre 2012 11 h 23

      Je préfère entendre parler de l'art du possible.

      Il faut aussi respecter, tenir compte, du rythme des plus lents, des moins bien outillés, des plus aliénés parmi nos concitoyens.

    • Daniel Côté - Inscrit 4 septembre 2012 12 h 37

      Paradoxalement, les plus lents sont les plus rapides sur la gâchette, les moins bien outillés ne juge que par la hâche et c'est les plus aliénés qui donnent des leçons de responsabilité!!!

      Un ami l'autre jours m'a dit qu'il avait voté Lucien Bouchard et qu'il l'a regretté, qu'il a ensuite voté Jean Charest et qu'il l'a regretté et maintenant il va voter François Legault!
      Je lui ai demandé pourquoi avoir voté pour eux? Il me dit que c'est pour le changement!
      À votez pour des types conservateurs pour le changement, t'as pas finit de regretter!

  • Pierre Schneider - Inscrit 4 septembre 2012 11 h 16

    Stratégie de circonstance

    Dans les circonscriptions où la lutte est très serrée entre un parti indépendantiste ou un parti fédéraliste, il serait sage de rallier nos votes au parti de l'indépendance. Seulement dans ces comté où se joue le sort du prochain gouvernement.
    Préférer un souverainisme mou à un fédéralisme dur...en attendant mieux.

  • Daniel Bérubé - Inscrit 4 septembre 2012 13 h 28

    J'aime bien la pensée de René Lévesque...

    ''René Lévesque disait que les partis politiques devraient être générationnels. Qu’ils portent les idéaux d’un temps, d’une conjoncture, d’une réalité. C’est justement Jean-Martin Aussant, dont les épaules s’avèrent surplombées d’une tête intéressante, qui le soulignait.''

    Il est vrais que les pensée, opinions, valeurs, changent d'une génération à la suivante; qui n'a pas vécu de conflit générationnel avec ses parents, ses enfants ?

    René Lévesque disait aussi qu'un parti politique ne devrait pas durer plus de 20 ans (durée d'une génération). Dommage que ses dires ne soient pas plus retenus...